Politique étrangère :
Danse avec le flou

 

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Vincent Gourvil (*)
Docteur en Sciences politiques
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.L’auteur n’aime pas Emmanuel Macron, aucun doute à ce sujet. Il le descend en flammes dans cet article ravageur. Mais vous savez qu’une de nos ambitions est de proposer à nos lecteurs ce qu’ils ne trouvent pas ailleurs. Alors que vient de s’achever le mandat du plus jeune président de la Cinquième République (2017-2022), voici donc Vincent Gourvil qui s’interroge sur le bilan de l’action extérieure du chef de l’Etat.
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Le moins que l’on puisse dire est qu’Emmanuel Macron a été actif sur une scène internationale secouée par de multiples crises. Bousculant les manières jugées désuètes de la diplomatie traditionnelle, il s’est personnellement impliqué dans le règlement des grands dossiers de l’actualité, marginalisant, voire ignorant l’avis des experts du Quai d’Orsay. Nul ne peut lui dénier son agilité intellectuelle, son volontarisme indéniable, son activisme débordant.

Mais avec quels résultats ? Là est la question qu’il convient de se poser. Avant de tenter d’apporter une réponse sur ses succès et ses échecs, il importe de s’arrêter sur la spécificité de la méthode jupitérienne.

Une diplomatie disruptive, éruptive

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« Ce voyageur sans boussole, qui saute d’une conviction à l’autre comme une grenouille sur des nénuphars ».
C’est ainsi que François Hollande décrivait la démarche de son prédécesseur. Bien que virulente, la critique n’est pas pour autant infondée si on l’applique à la pratique iconoclaste d’Emmanuel Macron dans le monde. Citons quelques exemples illustrant sa méthode. Un volontarisme assumé amplifié par une intense campagne de communication qui débouche souvent sur des déconvenues. Le faire-savoir (les fameux éléments de langage) remplace souvent le savoir-faire (la maîtrise de la technique diplomatique). Une débauche de déclarations fracassantes excluant un travail de l’ombre avec nos partenaires.

L’originalité est préférée à la continuité. L’émotion, la compassion l’emportent sur la raison. Une mise à l’écart du Quai d’Orsay aboutissant à se priver de l’avis d’experts reconnus, en particulier d’arabisants. Une réforme de la fonction publique (remplacement de l’ENA par l’INSP) conduisant à une banalisation du métier diplomatique qui n’en avait pas besoin. Une cellule diplomatique au bord de la crise de nerfs. Un Président omnipotent et omniscient, parfois arrogant et condescendant avec ses homologues étrangers. Une focalisation démesurée sur des dossiers techniques au détriment d’une réflexion stratégique de long terme.

Un désintérêt pour l’Histoire, dont il redécouvre aujourd’hui qu’elle est tragique,  et ses leçons pourtant si utiles Une inflation de conférences internationales peu conclusives sur toutes sortes de sujet : Libye, Sahel, océans, climat, Indo Pacifique, Ukraine … Une prolifération de visites improvisées tournant parfois à la Bérézina (Liban, Russie). En quelques mots, une débauche de communication traduisant l’absence de cap  (la politique étrangère), la vacuité de la route (la diplomatie).  Emmanuel Macron a trop souvent tendance à refuser la réalité internationale telle qu’elle est pour lui préférer les « illusions bien-pensantes » dont on sait où elles conduisent. Il est parfois prisonnier d’une démarche tactique, victime de ses biais naïfs et contreproductifs qui la neutralisent. Tels sont quelques inconvénients de la pratique d’une diplomatie du paraître propre au chef de l’État !

Sur quels résultats concrets la pratique d’Emmanuel Macron a-t-elle débouché, au terme d’un mandat riche en rebondissements internationaux ?

Une diplomatie superficielle, infructueuse

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Les résultats ne sont pas souvent à la hauteur des ambitions d’Emmanuel Macron, « président des crises ». Comme le souligne Daniel Cohn-Bendit : « il se casse la tête sur la réalité et ses contradictions ». L’on pourrait résumer ses résultats par une formule : actions dispersées sans vision globale. L’écart entre les paroles et les actes est grand. Au-delà d’une inconséquence sur la forme – essentielle dans la diplomatie -, sa démarche est souvent marquée au sceau d’une grande candeur. Il paie souvent le prix fort de son inconstance, de sa diplomatie de la posture. Trop bavard alors qu’il devrait être discret (Cf. sa tentative de médiation sur le conflit ukrainien), le chef de l’État se disperse dans une kyrielle d’initiatives.

Il semble perdre de vue que la percolation des idées dans les relations internationales nécessite une action de long terme. Trop emporté par le déclaratoire, il en oublie, l’exécutoire. À privilégier le temporaire, il néglige le permanent Il oublie que la subjectivité n’a pas place dans la démarche d’acquisition de la connaissance d’un pays, d’une région, car elle en biaise la méthodologie du traitement des problèmes. La diabolisation de l’adversaire est la marque de ceux qui se montrent incapables de penser les mutations du monde du XXIe siècle, en particulier l’affrontement croissant entre deux mondes.

Une politique étrangère vaut par la cohérence de son dessein, une diplomatie par l’agilité de ses mouvements. Nous en sommes loin. En politique étrangère, les bonnes intentions ne remplacent pas les leviers. Aujourd’hui, le temps des catastrophes est rythmé par la subjectivité des analyses, par l’émotion comme seule réponse à des problèmes systémiques.

Emmanuel Macron frise le ridicule dans son traitement de la crise libanaise, de notre retrait du Mali. Ne parlons pas des déclarations extravagantes de son ministre de l’Europe et des Affaires étrangères et de son ministre de l’Économie, des Finances et de la Relance sur la crise ukrainienne qui mettent de l’huile sur le feu ! Les idées du président de la République sur la souveraineté européenne, l’autonomie stratégique, font flop quoi qu’en disent les euro-béats.

Le chef de l’État mise tout sur l’Allemagne en l’appelant à briser les tabous. Elle le prend au mot, exige même que la France cède à l’Union européenne son siège permanent au Conseil de sécurité des Nations unies. Il veut jouer au cow-boy avec Donald Trump, qui l’humilie devant les caméras en le prenant par la main et en époussetant son veston. Son ami Joe Biden lui donne un coup de poignard dans le dos dans l’affaire des sous-marins australiens. Il fait l’éloge de l’OTAN dans la crise ukrainienne alors qu’il la décrivait, il y a peu, « en état de mort cérébrale ».

Reçu fraîchement par Vladimir Poutine, il publie dans la foulée un communiqué triomphant… aussitôt démenti par Moscou. Mais il recommence. Après avoir annoncé qu’il avait arraché à Poutine la promesse d’un entretien avec Biden, il est aussitôt démenti par la Russie. Au Liban, il reçoit une gifle qu’il a lui-même cherchée. Il organise un improbable sommet à Pau, pour tancer les présidents du G5 Sahel, reste tétanisé après le putsch au Mali, laisse venir Wagner, et donc la Russie, dans notre pré-carré… avant que la junte, forte du soutien russe, expulse notre ambassadeur. Croyant reprendre la main en annonçant le redéploiement de Barkhane et son départ du Mali, Bamako l’humilie en exigeant que l’affaire soit rondement menée (en langage diplomatique) et en se retirant du G5 Sahel. Le reste est à l’avenant.

Les militaires ne veulent pas reconnaitre l’échec de l’opération Barkhane.
Photo Ministère des Armées

« Ce jeune Président présomptueux qui voulait tout bousculer » (comme il se définit lui-même en prenant congé d’Angela Merkel) aura déçu nombre de ses homologues par ses foucades, ses saillies. Toutes ces tragédies à répétition provoqueront-elles un réveil collectif ? Rien n’est moins sûr. Les succès diplomatiques auront été aussi peu nombreux que les succès militaires. Il est vrai que le ridicule, non seulement ne tue pas, mais n’entame sa côte de popularité sur le plan intérieur (Cf. sa réélection). Le résultat est patent : une perte de vision et de cohérence de sa politique étrangère à mesure que sa puissance économique décline. La diplomatie française est mise au défi sur le long terme. Alors que le travail des diplomates est essentiel, le chef de l’État les marginalise. Emmanuel Macron conduit la France de déconvenues en échecs, ayant durablement entamé le crédit international de notre pays. L’Olympe jupitérienne est parfois proche de la roche Tarpéienne. Au terme de son quinquennat, l’Histoire retiendra l’image d’un Emmanuel Macron diplomate qui danse avec le flou. Quid de son second mandat ?

Les opinions exprimées ici n’engagent que leur auteur

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(*) Vincent Gourvil est le pseudonyme  d’un haut fonctionnaire, par ailleurs docteur en sciences politiques.

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