Rwanda et Congo
Trois décennies de discorde

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Victor Denis (*)
Étudiant en Sciences Politiques

Le 20 septembre dernier, Félix Tshisekedi, président de la République Démocratique du Congo, a dénoncé à l’Assemblée générale des Nations Unies une « agression » militaire ainsi qu’une « occupation » rwandaise de son territoire. Dans Kinshasa ; la capitale congolaise, de nombreux appels à la guerre se font entendre, qui n’augurent rien de bon.
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L’histoire de ce conflit prend racine en 1994, année de l’effroyable génocide qui a ensanglanté le Rwanda. Dans ce pays de moins de huit millions d’âmes, deux peuplades cohabitaient difficilement, les Tutsi et les Hutus, plus nombreux et détenteurs du pouvoir. D’avril à juillet 1994, les hutus ont massacré dans des conditions épouvantables près d’un million de personnes appartenant aux minorités Tutsi et aux Hutus modérées.

Les réfugiés Tutsi en Ouganda se sont organisés autour du Front Patriotique Rwandais (FPR), et sont parvenus à arrêter le génocide en prenant par la force le pouvoir à Kigali, la capitale du Rwanda. Les forces génocidaires ont fui dans le pays voisin, le Zaïre (ex Congo belge et aujourd’hui RDC, République Démocratique du Congo) où ils se sont installés dans la province du Kivu. Mais ils ont maintenu la pression sur le nouveau pouvoir de Kigali, en menant par-delà les frontières des attaques sporadiques au Rwanda.

Le nord Kivu a une frontière commune avec le Rwanda et l’Ouganda
Source : Google Maps

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La première occupation

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En octobre 1996, l’élite politico-militaire rwandaise, que son histoire en Ouganda rend sensible à la question de l’exil, prend la décision d’intervenir militairement au Congo. L’opération échoue toutefois à désarmer les éléments les plus extrémistes des groupes rebelles. Complice de ces milices génocidaires, le président congolais Mobutu perd le pouvoir et Laurent-Désiré Kabila, soutenu par le Rwanda, le remplace à Kinshasa. Toutefois, en 1998, Kabila affirme son indépendance vis-à-vis de ses anciens alliés Tutsi, en leur demandant de retirer leurs troupes du Congo. En réponse, le Rwanda relance la guerre en soutenant une coalition anti-Kabila.

Au-delà de la question sécuritaire, la présence rwandaise dans l’Est du Congo provoque d’importantes conséquences économiques. L’exploitation systématique des ressources minières y assure le financement de l’armée rwandaise à hauteur de 320 millions de dollars, soit 80% de son budget officieux. Ces objectifs économiques conduisent à commettre des abus et des violations des droits de l’homme à l’encontre des populations locales. Près de 1,5 millions de Congolais sont forcés de se déplacer en raison des pressions et des crimes exercés par l’armée rwandaise : saisies de nourriture et de propriétés, viols, tortures ou meurtres. Des enfants sont contraints de travailler dans des mines ou d’endosser l’uniforme, ils deviennent des « chiots de guerre » au service de l’armée rwandaise. Les conséquences à long terme sont catastrophiques pour la région, les pertes agricoles occasionnées par les saisies ou l’impossibilité de travailler sont la cause principale d’une famine causant la mort de près de 2,5 millions de personnes.

Confusion à grande échelle

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Toutefois, le Rwanda  perd des alliés : l’Angola, la Namibie et le Zimbabwe qui le soutenaient s’allient à Kabila, tandis qu’un conflit frontal s’engage avec l’Ouganda en 1999 pour le contrôle de la ville congolaise de Kisangani et de ses ressources naturelles. Chacun soutient ses propres factions et s’affronte par l’intermédiaire de groupes armés, tandis que Kabila apporte son aide aux ex-génocidaires, organisés au sein d’une milice appelée FDLR. Les trois principaux belligérants ont donc soutenu, financé et armé des milices rebelles, contribuant encore davantage à la division et à l’instabilité de la région. Les Accords de Lusaka et de Pretoria, qui se tiennent respectivement en 1999 et en 2002, permettent toutefois aux belligérants de trouver un point d’entente, chacun s’engageant à désarmer les groupes rebelles du Kivu en échange d’un retrait des troupes.

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Comme on s’en doute, la paix entre la RDC et la Rwanda est extrêmement précaire. La démobilisation des FDLR se complique et démontre un manque de volonté de la part de Kinshasa, La situation s’envenime alors, avec le soutien très actif du Rwanda à un nouveau groupe armé, appelé M23, qui se rend coupable de violences de masse, physiques et sexuelles, à l’encontre des populations du Kivu. Des centaines de soldats rwandais ont eux-mêmes franchi la frontière pour porter assistance au M23. Le Rwanda fait ainsi d’une pierre deux coups,  s’assurant de la sécurisation de ses frontières et de sa réappropriation des territoires miniers.

Et la situation continue d’évoluer dans une totale confusion. Les protagonistes concluent des alliances qu’ils trahissent dans les mois qui suivent, des temps d’apaisement alternent avec des flambées de violence. Le M23, défait par l’armée congolaise en novembre 2013, se  réfugie au Rwanda, se refait une santé et reprend le combat. De nouvelles organisations rebelles apparaissent, tel le groupe Red-Tabara ou l’ADF, qui prête allégeance à l’Etat Islamique. Le Burundi et surtout l’Ouganda entrent dans la danse, l’armée ougandaise intervient dans le Nord-Kivu. Bref, chacun veut mettre la main sur les richesses minières du Congo et est prêt à toutes sortes d’atrocités pour y parvenir.

Vers une vraie guerre

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Les tensions entre la RDC et le Rwanda se sont récemment intensifiées. A la frontière, les accrochages sont récurrents et relancent systématiquement les invectives outrancières et les propos belliqueux des classes politico-militaires. En août 2022, le rapport d’un groupe d’experts de l’Onu établit formellement l’implication des soldats rwandais dans les guérillas. Il s’agit d’une intervention d’ampleur dont les détails restent obscurs.

 

Félix Tshisekedi.
Photo RDC

Du côté de la République Démocratique du Congo, ou Félix Tshisekedi a entretemps succédé à Kabila comme président, l’apparition d’un sentiment anti-rwandais est à l’origine d’appels à la guerre. Des élections présidentielles sont prévues en décembre 2023, et un candidat et opposant politique, Adolphe Muzito, lance des appels à préparer la guerre contre le Rwanda. La « balkanisation » de la RDC et les différentes ambitions des pays de la région augmentent la probabilité d’un conflit interétatique.

Le 21 septembre 2022, sous l’impulsion du président français Emmanuel Macron, les dirigeants rwandais et congolais se sont toutefois rencontrés à New-York pour réaffirmer leur volonté affichée de lutter contre les groupes rebelles de la région. Rejetant les allégations de soutien du Rwanda au M23, Paul Kagame joue la montre et le sourire, appelant à ne pas « blâmer les autres » pour l’instabilité du Kivu.

Le pouvoir politique congolais appelle certes au calme, mais la crise entre les communautés de la région se cristallise. Les Congolais banyamulenge, c’est-à-dire ayant des origines rwandaises, sont menacés et parfois lynchés. Un membre de la société civile de la cité de Kalima s’inquiète en ces termes, à la suite du meurtre d’un bouvier Tutsi en juin 2022 : « La tension est très forte et nous demandons aux Banyamulenge de rester cachés ».

Source photo bandeau : DR


(*) Victor Denis est actuellement étudiant en Master 2 « Conflictualités et médiation » à l’Université Catholique de l’Ouest. Il est diplômé d’une Licence d’Histoire avec pour spécialité les sciences politiques. Après de premières expériences en politique et au sein d’ONG, il choisit de s’orienter vers la géopolitique et de la sécurité internationale. Dans le cadre de son Master, il a rédigé un mémoire consacré aux opérations extérieures de l’armée rwandaise.

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