TENSIONS SUR
 LE TOIT DU MONDE

Pascal Le Pautremat (*)
Géopoliticien
;


L’Inde et la Chine se côtoient sur les pentes de l’Himalaya, dans une zone cruciale pour ses réserves en eau, et stratégique au regard du rayonnement qu’elle offre sur une large partie de l’Asie continentale. La zone himalayenne, appelée communément le « toit du monde », réunit depuis l’Everest divers territoires : le Tibet, le Bouthan, le Népal et l’Inde du nord. Après des décennies de statu quo les tensions s’y accentuent depuis deux ans, et débordent désormais sur l’océan indien.


La stratégie chinoise est indissociable de la « nouvelle route de la soie », appelée d’abord One Belt, One Road (OBOR) puis Belt and Road Initiative (BRI). Elle s’appuie sur un immense maillage ferroviaire qui aboutit en Europe, en transitant par les territoires d’Asie centrale. Cela conduit Pékin à tisser son jeu d’influence économique à travers quelque 70 pays, avec la volonté annoncée d’avoir bouclé son déploiement stratégique pour 2050.

En outre, les colons chinois, appuyés par des forces militaires et policières, s’appliquent à une stratégie de sinisation tant à destination du Tibet que des espaces frontaliers du monde indo-pakistanais, espaces convoités par Pékin dès les années 1950.


Pression chinoise sur « Le Toit du Monde »


L’annexion chinoise du Tibet, en 1951, et les vues de Pékin sur le Ladakh, depuis 1959, sont les signes manifestes d’une détermination chinoise face à une Inde qui voit son assise menacée. Les ambitions chinoises dans l’Aksaï Chin et l’Arunachal Pradesh ont même donné lieu à une courte guerre entre les deux pays, d’octobre à novembre 1962. Près de 10 000 soldats indiens y ont contenu une vaste offensive de 80 000 soldats chinois. Ils sont parvenus à conserver l’Arunachal Pradesh, mais ont perdu l’Aksaï Chin, au prix de plus de 3 000 tués et 4 000 prisonniers. Ces deux territoires restent l’objet de convoitises croisées. Depuis des accords établis en 2005, la situation semblait relativement stable. Mais les incidents frontaliers se font dorénavant très fréquents.

L’artillerie chinoise en manœuvres au Tibet. Photo DR

Dans sa volonté d’affirmation sur l’immense espace asiatique, la Chine se heurte donc à l’Inde. Et le Cachemire, comme l’Arunachal Pradesh (75 000 km²) et l’Aksaï Chin (37 000 km2), est un territoire au cœur des dissensions entre les deux pays. Sans compter la zone territoriale de 800 km que la Chine conteste au petit royaume du Bouthan avec lequel elle partage une frontière commune de 470 kilomètres.

Pourtant, dans les années 1990, l’Inde et la Chine avaient conclu des accords visant à établir une situation de confiance réciproque. La Chine et le Bouthan avaient fait de même en 1988, accords renouvelés en 1998. Mais le statuquo sur une « ligne de contrôle réelle » («  Line of Actual Control  ») dont le tracé est diversement évalué par Pékin et New Delhi. Les Chinois estimant que les espaces territoriaux leur revenant sont plus larges que ceux que lui concèdent en théorie l’Inde.

Régulièrement, des incursions chinoises sont constatées, de plus en plus fréquentes depuis le milieu des années 2010. Les Chinois doublent leurs incursions de constructions de routes et ne manquent pas de procéder à des destructions de bunkers. Ainsi, sur le moyen terme, les lignes de défense indienne ont-elles été fragilisées.

Depuis le mois de mai 2020, la pression chinoise sur la zone est encore plus forte, incitant l’Inde à y cantonner des forces militaires conséquentes pour faire face toute éventualité le long des frontières. En juin, des accrochages entre soldats indiens et chinois ont fait vingt morts côté indien, dans la vallée de la rivière Galwan. L’Inde peut se targuer de disposer de forces militaires conséquentes : plus de 1,2 million de personnels dans l’armée de terre, sans compter quelque 800 000 réservistes et les forces paramilitaires, 142 000 militaires dans l’armée de l’air et 67 000 pour la Marine.


La Chine et le Pakistan, alliés de longue date


Dès le départ des Anglais, l’Union indienne a éclaté, laissant place à deux pays, l’Inde et le Pakistan.  Le Cachemire a alors été divisé entre une zone pakistanaise (78 114 km²), une zone indienne, le Jammu-et-Cachemire de 92 437 km², et une troisième portion (42 685 km²) récupérée par la Chine

Le Cachemire. En beige, la zone administrée par l’Inde, en vert la zone administrée par le Pakistan, en rose la zone administrée par la Chine. Carte ONU

Avec la fin de l’Union indienne, la Chine a parfaitement saisi l’opportunité de se rapprocher du Pakistan, avec lequel elle a scellé, dès 1947, des relations solides de coopérations économique et militaire. Les tensions indo-pakistanaises autour du Cachemire ont amené à des phases conflictuelles au cours desquelles la Chine a toujours été aux côtés des Pakistanais. Lors de la guerre d’août-septembre 1965 au Cachemire, qui fit 5 000 tués côté indien et 4 000 du côté pakistanais, la Chine a même lancé un ultimatum à l’Inde, incitant l’ONU à obtenir d’urgence un cessez-le-feu pour éviter un embrasement régional. Le traité de paix,  signé en janvier 1966 à Tachkent, en Ouzbékistan, a conduit à la reconnaissance officielle de la ligne de cessez-le-feu, devenu la « Ligne de contrôle » au Cachemire.

L’alliance sino-pakistanaise se poursuit, depuis 2015, avec le projet de Corridor économique Chine-Pakistan (CECP), intégré au programme des « nouvelles routes de la Soie », et qui devrait être parachevé avant 2030. Estimé à quelque 60 milliards de dollars, le projet gigantesque comporte la création d’infrastructures (autoroutes, chemins de fer), la mise en place d’oléoducs et de câbles optiques, dans un corridor d’environ 3 000 km de long, depuis la ville ouïghoure de Kashgar, dans la région autonome du Xinjiang, jusqu’au port pakistanais de Gwadar, dont la modernisation a été financée par la Chine ; Cette dernière en a même pris le contrôle…

La question de l’eau douce


Les immensités himalayennes intéressent aussi la Chine en raison de ses richesses en eau douce. Formidables réserves de glaciers, dont la fonte se poursuit sans cesse, elles sont indirectement un capital vital pour divers pays dont l’Afghanistan, le Pakistan, la Chine, l’Inde, le Népal, le Bhoutan et le Myanmar (Malaisie). En somme, Pékin souhaite s’assurer la mainmise et le contrôle des ressources aquifères régionales. La Tibet, à lui seul, représente 30 % des réserves hydrauliques de la Chine.
Le glacier de Siachen, au Cachemire, est lui aussi capital pour les Chinois, car il permet de contrôler le bassin de l’Indus, précieux fleuve pour l’irrigation des cultures. Autre fleuve sensible : le Brahmapoutre (2 900 kilomètres) dont la source principale se situe dans l’Himalaya tibétain…sous contrôle chinois. Les autorités indiennes sont d’autant plus préoccupées que la Chine multiplie les barrages en amont sur le Brahmapoutre, et en réduit d’autant le débit. Or, l’Inde a lancé de son côté un vaste programme d’implantation de 150 barrages sur le Brahmapoutre, en Arunachal Pradesh…

La Chine a annoncé son intention de se doter, à court terme, de quatre porte-avions.

Si l’Inde considérait l’céan indien comme son pré-carré, c’est une illusion perdue. La Chine, sûre de sa puissance économique et militaire, conforte son expansionnisme maritime depuis la mer de Chine jusqu’au golfe arabo-persique et l’Afrique orientale, en passant par le golfe du Bengale et l’océan indien. Sa stratégie du « collier de perles » est un succès, avec l’implantation de bases navales et aéroportuaires dont la finalité militaire se double d’une fonctionnalité économique. Les ports en eau profonde, escales indispensables tant aux navires de commerce qu’aux bâtiments de guerre, se consolident par l’entremise de multinationales chinoises.

Au Sri Lanka, la Chine a financé quasi intégralement la création du port d‘Hambantota entre 2008 et 2010. Depuis 2016, l’espace portuaire est même gérée par une compagnie chinoise qui est désormais chez elle, puisque la Chine en a loué la surface avec un bail de 99 ans. Ce choix politique a provoqué un tollé au Sri Lanka. En août, le gouvernement sri lankais a reconnu avoir commis une grave erreur en concédant cette perte de souveraineté.

Fort heureusement, les hostilités n’ont pas éclaté entre l’Inde et la Chine, hormis quelques accrochages, sporadiques mais meurtriers. Le pire a pu être évité grâce, sans doute, à l’entremise de la diplomatie russe qui veille à calmer les velléités de ses deux partenaires au sein de l’Association des pays émergents. Mais compte tenu des nationalismes chinois et indien, désormais exacerbés par leurs dirigeants, on peut craindre une dégradation dramatique de la situation.

Article initialement paru dans la revue Opérations Spéciales, n°46 (nov.-déc. 2020).

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(*) Pascal Le Pautremat est Docteur en Histoire Contemporaine, diplômé en Défense et Relations internationales, Officier (diplômé ORSEM) dans la Reserve opérationnelle depuis 1993. Conférencier et Chargé de cours dans l’Enseignement supérieur sur les crises et conflits contemporains, il enseigne aussi en Économie internationale et Géopolitique, Sociologie, Doctrines politiques et Éthique politique et militaire.
Auditeur de l’IHEDN (Institut des Hautes Études de Défense nationale), ancien membre du comité de rédaction de la revue Défense, il est le rédacteur en chef d’
ESPRITSURCOUF.
Depuis 2017, Pascal Le Pautremat s’est tourné vers les sociétés et les structures publiques en matière d’analyses géopolitiques et géoéconomiques, de positionnement à l’étranger, d’analyses des Risques et Opportunités Pays (
www.actiongeos.com).
Son dernier ouvrage « Géopolitique de l’eau : L’or Bleu” et les enjeux entre prospectives , crise et tensions… »  est présenté dans la rubrique “Livre” du numéro 152 d’ESPRITSURCOUF du 30 novembre 2020

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