UKRAINE :
ENJEUX 
ÉLECTORAUX

de Dominique Dubarry
Expert en géostratégie

 

L’élection présidentielle ukrainienne de ce samedi 30 mars ne doit pas faire oublier les événements surprenants de la place Maïdan de septembre 2013 à février 2014. Les manifestants proclamaient « l’Ukraine n’est pas la Russie », rapporte Garry Kasparov. Le président ukrainien, Viktor Yanoukovitch s’était déshonoré en refusant de signer le Partenariat oriental proposé à son pays après cinq années de discussions avec l’UE. Pendant des semaines les manifestants n’ont pas faibli, ils ont voulu montrer l’indépendance de leur pays dans cette révolution dite de la « dignité ». Le départ rocambolesque de leur président, nuitamment, dans un hélicoptère étranger le 21 février mettait fin à sa carrière présidentielle. Pour les indépendantistes, cette fuite est considérée comme un abandon de poste, pour ses partisans comme une manipulation, un « coup d’Etat » venu de l’étranger. Le poste vacant sera occupé en mai par Petro Porochenko, les résultats favorables aux élections à la Rada, mais aussi à la présidence montrant que le pays réel a conforté et institué le pays légal.

L’accord du FMI pour l’ouverture d’un Fonds financier prolongé (EFF) datait de 2015, il visait à réviser les politiques fiscales et monétaires et réduire les déficits des comptes courants. Cet accord arrivant à expiration, les Ukrainiens ont demandé un Arrangement (SBA) succédant au Fonds précédent EFF d’une durée de 14 mois[1]. Il est clair que cette pirouette fut validée curieusement pour la durée de la période électorale, ses résultats incertains avec l’arrivée d’une autre gouvernance pouvaient inquiéter à juste titre le FMI, Madame Christine Lagarde et la Communauté européenne.

Après la grave crise économique de 2014-2015, l’Ukraine a été en mesure de restaurer la stabilité économique et financière, créer une économie impulsive en visant les déséquilibres macroéconomiques et aborder les réformes structurelles, mais avec une timidité trop manifeste.

Cinq années ont passé pendant lesquelles cette jeune démocratie a dû subir l’amputation de la presqu’île de Crimée, suivie de l’occupation de deux provinces du Donbass, Lougansk et Donetsk par des séparatiste se réclamant de Novorossiia. Les dirigeants de ces deux républiques autoproclamées non reconnues par les Chancelleries se caractérisent par une attirance avec leur voisin, la Russie, qui partage une frontière bien poreuse. Elle permet le passage de « volontaires » pour combatte à leur côté et même l’intervention directe de la Russie à partir de juillet 2014. Le Donbass est en état de guerre permanent depuis cinq années, le gouvernement de Kiev compte plus de 13 000 morts civiles ou militaires et 1,7 million de personnes déplacées. Ces deux ulcères vont jouer un rôle central dans le déroulement de l’élection présidentielle du 30 mars, mais aussi parlementaire en octobre. L’Ukraine est en guerre contre la Russie pour 72% de la population, les points forts qui entraîneront le choix des électeurs sont la guerre en Ukraine pour 61%, les tarifs de l’énergie trop élevés et les salaires trop bas pour 55%, l’inflation pour 33% et le chômage pour 22%.

La campagne électorale se caractérise par la compétition entre 39 candidats enregistrés ! Ce nombre élevé la rend rugueuse, acharnée. Manipulations, mensonges, fausses nouvelles et exagérations dépassent souvent la simple vérité. L’égérie de la révolution Orange (2004), Ioulia Timochenko remporte la palme du mensonge (33%) dans le classement des politiciens les plus menteurs (VoxCheck-2018), suivie de près par Oleg Liachko du Parti radical avec 31%. Anatoly Hrytsenko cartonne à 68% mais son appartenance marquée au Parti des régions lui donne une image trop pesante. Yuriy Boyko demeure ouvertement le candidat du Kremlin, ce qui s’oppose bien sûr aux idéaux de Maïdan, les enquêtes le créditent autour de 10% d’intentions de vote.

La vedette de cette campagne, Volodymir Zelenski, est un mélange de comédien-chansonnier, comique populiste que l’on peut comparer à l’italien Beppe Grillo du Mouvement cinq étoiles ; depuis janvier, sa cote de popularité l’a propulsé en quelques semaines au premier rang à plus de 24%. Ioulia Timochenko, l’ex-Première ministre du gouvernement Loutchenko avait été condamnée à la prison par son successeur, libérée grâce aux événements de Maïdan, elle a vite repris goût au pouvoir et reste une concurrente bien placée avec plus de 18% d’intentions de vote.

Le président actuel Petro Porochenko a su profiter du vide politique momentané en Ukraine. A l’époque de Maïdan il s’est imposé aux élections qu’il a largement remportées. Elu président, il a dû supporter le rapt de la Crimée suivi des occupations indépendantistes dans le Donbass. Les combats violents se sont arrêtés et un cessez-le-feu sur une ligne de 425 km a été obtenu aux réunions de Minsk 1 et Minsk 2 (février 2015) avec la médiation de la chancelière allemande, Angela Merkel et du président Nicolas Sarkozy. Or, des combats de basse intensité sont constatés encore presque chaque jour. Deux millions et demi d’Ukrainiens ont quitté la zone de combat, depuis cinq ans ils souffrent de cette guerre, endurent une véritable fatigue mentale, plus de 61% souhaitent la fin de ce conflit et 72% pensent que l’Ukraine et la Russie sont en guerre.

Le programme du président Porochenko s’appuie sur le triptyque « Armée, Langue, Foi », les points forts de la révolution Maïdan, il en espère les retombées. Avec 16,8% de taux de popularité (Rating 1-7 mars) il obtiendrait, après dépouillement de la moitié des suffrages 16,7%, il se trouverait en 2ème position après Volodymir Zelensky (+ 24% de popularité) et 30,2% de votes recensés et Ioulia Timochenko (+18%) mais seulement 13,1 % des votes, elle conteste ces résultats.

Dans le deuxième tour présidentiel ne subsisteraient que deux candidats Volodymir Zelensky et Petro Porochenko. Le Président sortant se maintient au second tour mais l’aborde avec un retard lourd à combler. La capacité de Volodymyr Zelensky à rassembler une majorité absolue reste néanmoins une inconnue alors que les défis sont considérables.

La question centrale reposant sur les territoires perdus, les 2 concurrents ont une attitude assez proche, faire appel à la diplomatie du cadre existant, les entretiens de Minsk avec les partenaires européens. Or le tandem Merkel-Sarkozy n’existe plus, Minsk 2 n’a pas accouché d’un Minsk 3 ! Il est utile de rappeler le Mémorandum de Budapest évoqué par les 2 candidats précités, ils ajoutent aussi l’obligation de rembourser les dommages causés par l’agresseur. Mais qui est l’agresseur ? La Russie apparait clairement dans le cas de la Crimée, mais les deux républiques Louhansk et Donetz se sont déclarées indépendantes, leurs chefs respectifs sont-ils vraiment élus, reconnus comme tels démocratiquement, ou bien de simples courroies de transmission du grand voisin à la frontière. Le rappel du Mémorandum de Budapest a le mérite d’avoir été évoqué par le secrétaire général de l’ONU :  l’intégrité territoriale de l’Ukraine était garantie en échange de sa dénucléarisation, signée dès 1994 par les Etats-Unis, la Russie, la Grande Bretagne, la France et la Chine. Si les engagements diplomatiques des cinq grands du Conseil de sécurité de l’ONU étaient pris en compte, la suite logique devrait voir la désoccupation et la réintégration des territoires sous le contrôle des Nations Unies, en particulier aux frontières. Afin de répondre aux préoccupations n° 1 des Ukrainiens, le prochain président élu aura- t-il la capacité et les leviers diplomatiques pour engendrer un tel processus. Curieusement, aucun des candidats ne souligne avec force les événements violents et leurs conséquences autour de la presqu’île de Ketch avec la marine russe en novembre dernier. Le nouvel enjeu est de taille, il s’agit de la libre circulation des navires ukrainiens et autres marines. Le droit maritime international peut-il s’imposer dans cette mer d’Azov partagée par les deux parties ?

[1] International Monetary Fund, Déc. 18, 2018, Washington DC.

***

Vous pouvez aussi lire l’analyse sur l’INCIDENT EN MER D’AZOV : guerre hybride entre la Russie et l’Ukraine publiée sur ESPRITSURCOUF.fr le 03 décembre 2019.


(*) Dominique Dubarry

Spécialiste de la commercialisation de produits de défense et sécurité en Amérique du Nord, dans le nord de l’Europe et spécialement dans les trois pays baltes, Lituanie, Lettonie, Estonie.

Ancien auditeur de l’Institut des Hautes Etudes de Défense Nationale et du Centre des Hautes Etudes de l’Armement, il fut à l’Etat Major Réserve de la Sécurité Civile de 1989 à 1994 en tant que Lt-Colonel. Il a publié  de nombreux ouvrages sur l’histoire de l’automobile, puis deux livres « Les Rencontres Franco-Baltes » en 2006, et« France-Pays Baltes » en 2010, traduit en lituanien et plus récemment « D’une mer l’autre »

Il est considéré comme l’un des meilleurs spécialistes français des pays baltes, si longtemps convoités par leurs voisins et trop souvent occupés par eux jusqu’en 1992.


 La lecture du livre de Dominique Dubarry permet de resituer le conflit dans la globalité de la situation russe aux marches de son empire entre Pays baltes et Ukraine.

L’auteur Dominique Dubarry, spécialiste en géopolitique de l’Ukraine et des Pays-Baltes, trace un portrait de cette “Europe du Milieu” en nous dévoilant les dessous des cartes politiques et géostratégiques d’une région dont le destin est lié au nôtre. 
La chute du mur de Berlin en 1989 et la réunification de l’Europe de l’est et de l’ouest nous ont peut-être masqué des conséquences encore mal maîtrisées.
La disparition de l’URSS en 1991 a entraîné un reflux historique de l’ère impériale russe.
Les anciennes républiques soviétiques devenant des pays à part entière (Estonie, Lettonie, Lituanie, Biélorussie, Ukraine, Moldavie) … Tous font revivre aujourd’hui le destin de l’autre grand isthme européen, celui d’une mer à l’autre, qui relie la mer Baltique à la mer Noire, une verticale d’Helsinki à la Crimée par Tallinn, Riga, Vilnius, Varsovie, Minsk, Kiev.

Vous pouvez acheter le livre à la Librairie Fontaine, 50 rue Laborde 75008 Paris.

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