Mali :
L’étrange défaite

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Vincent Gourvil (*)
Docteur en Sciences Politiques

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Il
est sûr qu’au Mali, en neuf ans, nous sommes passés d’une opération Serval triomphante à une opération Barkhane humiliée et obligée de plier bagages. L’auteur exprime son amertume en revenant sur ce qu’il faut bien appeler la déroute française au Mali. Bien évidemment, ses propos n’engagent que lui-même.

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« Errare humanum est, perseverare diabolicum ». Nos dirigeants semblent perdre de vue la pertinence de cet adage alors que les leçons de l’histoire le confortent. Les interventions extérieures occidentales n’échappent pas à la règle. Au Mali, Emmanuel Macron était, depuis mai 2017, dans une position intenable. Neuf ans après avoir bloqué la descente des djihadistes vers Bamako, la France échoue stratégiquement et politiquement en 2022. Telle l’Hydre de Lerne, la galaxie terroriste d’inspiration islamiste (EI, EIGS, AQMI …) ne cesse d’accentuer sa pression en Afrique, y compris orientale et australe.

Au Sahel, les coups d’État succèdent aux coups d’État, mettant à mal la promesse occidentale d’exporter la démocratie dans la région.  « Il faut savoir terminer une guerre … perdue » (Nicolas Baverez), telle est la conséquence de l’impasse dans laquelle nous nous trouvions depuis 2014. Mais, comment sortir de ce piège que nous avons armé ? Il convient de s’interroger sur les limites de la diplomatie des certitudes du maître des horloges, avant d’appréhender les promesses de la diplomatie du doute chère aux experts.

Diplomatie des certitudes : les limites
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À nouveau monde, nouvelle pensée. Emmanuel Macron enflamme la jeunesse africaine à Ouagadougou (28 novembre 2017), décrétant la mort de la Françafrique. Le temps des interventions militaires tous azimuts est révolu. Mais tout change pour que rien ne change.

Il existe une sorte d’aveuglement volontaire de nos dirigeants à vouloir répondre à des crises africaines poly-factorielles (causes politiques, économiques, sociales, religieuses, ethniques…) par la seule réponse sécuritaire. On invente de nouvelles structures pour donner l’impression d’avoir prise sur le réel. Une sorte de millefeuille dont l’efficacité est inversement proportionnelle à sa lourdeur. Il comporte différentes strates : française (dispositif « Barkhane » appuyé par les forces spéciales de l’opération Sabre) ; franco-africaine (G5 Sahel, créé lors d’un sommet du 15 au 17 février 2014 par cinq États du Sahel : Mauritanie, Mali, Burkina Faso, Niger et Tchad) ; européenne (en matière de formation avec l’EUTM, et d’action des forces spéciales avec la Task Force « Takuba ») ; onusienne (mission multidimensionnelle intégrée des Nations unies pour la stabilisation au Mali, ou Minusma,  rattachée aux opérations de maintien de la paix).

Mais, rien n’y fait, la menace terroriste va croissante. L’Afrique de l’Ouest est durablement déstabilisée depuis l’intervention occidentale en Libye. La greffe démocratique ne prend pas. Nos dirigeants procrastinent : sentinelle de la lutte contre le terrorisme, la France n’abandonnera pas la région, déclaraient-ils dans un passé récent.

L’échange entre Emmanuel Macron, qui récuse le terme « d’échec », et François Hollande, qui déclare qu’il « se serait désengagé plus tôt », est éclairant. Une chose est sûre. La junte à Bamako multiplie les avanies contre notre pays : expulsion de notre ambassadeur, des représentants de RFI et de France 24, accusation infondée d’œuvrer à la partition du pays, ordre de retirer nos soldats « sans délai », dénonciation des accords de défense avec notre pays, annonce du retrait du G5 Sahel, convocation du ministre des Affaires étrangères par un juge d’instruction…

Pour sa part, l’Algérie pratique la duplicité à l’égard de certains groupes terroristes et interdit le survol aérien de son territoire pour les aéronefs français intervenant au Sahel. La France encaisse les déconvenues pendant que ses vaillants militaires (qualifiés de « mercenaires » par le premier ministre malien) constituent des cibles faciles pour les djihadistes. Pire encore, elle voit ses positions sur le continent contestées par de nouveaux acteurs : Russie (militairement grâce au Groupe Wagner actif en RCA et au Mali), Chine (économiquement), Turquie et États du Golfe (par une aide insidieuse aux islamistes) …

Sur cet extrait d’une vidéo prise par un drone, on voit des agents russes de la société Wagner, recouvrir de sable des cadavres rassemblés. L’objectif de la manœuvre : désinformation, intoxication. Il s’agissait de faire croire à la découverte d’un charnier dont les soldats français auraient été responsables.
Document EMA.

Neuf ans après notre succès au Mali, nous nous trouvions dans une position de grande fragilité. Les certitudes françaises étaient déboulonnées. La perte d’un 53ème soldat conjuguée à l’attitude agressive de la junte militaire à Bamako nous plaçait face à un dilemme. Elle sonnait le glas de nos chimères, précipitant un mouvement inéluctable.

Diplomatie du doute : les promesses
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Tout arrive à qui sait attendre. Le 17 février 2022, la France – ainsi que ses alliés européens et canadiens – annonce le retrait de ses troupes du Mali (2500 soldats) dans un délai de six mois et leur redéploiement dans d’autres États de la région (Niger en particulier).

Il ne sert à rien d’avoir raison trop tôt. Depuis bien longtemps, experts des relations internationales et de l’Afrique mettaient en garde contre les risques inhérents à une prolongation indéfinie de notre présence militaire, d’abord au Mali (opération Serval lancée en 2013, à la demande des autorités maliennes, par François Hollande pour empêcher la prise de Bamako par les djihadistes), puis au Sahel (opération « Barkhane » décrétée en août 2014 pour lutter contre le terrorisme dans la zone).

La réussite de « Serval » a entretenu l’illusion de la grandeur. Jean-Claude Cousseran (ambassadeur, ancien DGSE) prédisait que le Sahel serait notre « Afghanistan de proximité ». Militaires et diplomates clairvoyants s’inquiétaient de la détérioration rapide de nos positions dans la zone. Mais leurs voix étaient ignorées. On préfère une erreur qui rassure à une vérité qui dérange. Que disaient ces Cassandre ? L’expérience démontre que nous arrivons en libérateurs et partons en oppresseurs. Comment juguler la menace terroriste avec 3500 hommes sur un territoire aussi grand ? Comment redéployer habilement les effectifs de « Barkhane » ? La débâcle américaine en Afghanistan ne devait-elle pas nous ouvrir les yeux ? Le remède était-il adapté aux maux dont souffrent les sociétés africaines ? Certains dirigeants du continent résument parfaitement la situation : « les populations sont fatiguées de ces démocraties qui, au-delà d’élections, ne leur ont rien apporté ».

Le remède est-il adapté aux maux dont souffrent les sociétés africaines ?
Photo DR.

Ne fallait-il pas songer à partir la tête haute avant qu’il ne soit trop tard, à mesure que le sentiment antifrançais se renforçait au Sahel et que notre impuissance sur le continent grandissait ? Un constat d’évidence s’impose : toute politique doit régulièrement être passée au crible du doute salutaire pour éviter de s’enfermer dans des voies sans issue. Cela n’a malheureusement pas été le cas au moment où les signaux négatifs se multipliaient. Aujourd’hui, la France et l’Union européenne veulent croire à un « partenariat renouvelé » avec l’Afrique à l’issue du sommet UE/UA (Union africaine) du 18 février 2022 à Bruxelles. Acceptons-en l’augure tout en sachant garder la tête froide à l’heure où notre regard se tourne vers l’Ukraine !

Utopie politico-militaire
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« Il est donc indispensable que notre pays regarde les réalités en face, celles d’une puissance moyenne d’influence mondiale » (Hubert Védrine). Il doit sortir de sa candeur. Les interventions extérieures ont-elles encore un sens au XXIe siècle ? Le volontarisme d’un président disruptif est insuffisant à vaincre la force des choses. Qu’il faille mettre un terme à l’opération « Barkhane » ne faisait plus débat. Encore faut-il se prémunir contre une débâcle à terme. Un indispensable « retex » (retour d’expérience que pratiquent les militaires) est incontournable pour éviter de répéter les erreurs du passé, pour réfléchir à la pertinence de futures OPEX (opérations extérieures).

En tournant la page de « Barkhane », Paris signe la défaite d’une utopie politico-militaire. Croyons aux vertus des crises, à leur appel au doute salutaire et à la réflexion indispensable sur le long terme ! Cessons de croire aux idées telles que l’exportation de la démocratie et de l’État de droit dans des sociétés qui n’en veulent pas ! Cela nous prémunirait contre une énième « étrange défaite » telle qu’au Mali.
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(*) Vincent Gourvil est le pseudonyme d’un haut fonctionnaire, par ailleurs docteur en sciences politiques

Les opinions exprimées ici n’engagent que leur auteur.


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