LES ROUTES DE LA SOIE,
DES DIFFICULTÉS.

Par François Danjou
Sinologue diplômé de chinois

 

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François Danjou, sinologue diplômé de chinois de l’INALCO Institut national des langues et civilisations orientales. Il a vécu 15 ans en Asie

 

Nous continuons dans ce n°73 à explorer les « fêlures » qui apparaissent dans le système chinois comme nous l’avions fait dans les n° 71 et 72.

Revenu au pouvoir à 92 ans, le 10 mai 2018, Mahatir a, trois jours après son investiture, expliqué dans une interview au Financial Times que sans avoir conquis aucun pays la Chine avait augmenté son influence auprès de nombreuses capitales en Asie du sud-est. Il s’est dit préoccupé par l’arrivée de nouvelles générations de dirigeants chinois plus ambitieux prêts à en découdre. Dans la foulée il a annulé deux projets d’infrastructure portés par des groupes chinois.

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Assez peu documentée par les médias en Europe, la liste des tensions sous-jacentes créées en Asie du Sud et du Sud-est par la stratégie des nouvelles routes de la soie est longue.

S’ajoutant à celles nées de l’exorbitante revendication de souveraineté sur toute la mer de Chine du sud, elles se crispent au Sri Lanka, où Pékin tirant profit de la montagne de dettes de Colombo s’est assuré un accès direct aux renseignements sri-lankais tout en s’appropriant la gestion du port de Hambantota en espérant disent les critiques en faire une base militaire, ce que Pékin dément.

 

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Au Pakistan, l’International Crisis Group repris par le South China Morning Post anticipe que la masse des investissements chinois – dont le volume affiché est passé de 42 Mds de $ à 62 Mds – accordés sans contrôle au bénéfice disproportionné des compagnies chinoises et des zones plus riches, est de nature à accentuer les tensions entre Islamabad et les régions excentrées plus pauvres où les projets d’infrastructures acheminant les hydrocarbures de Gwadar vers la Chine ne profitent pas aux populations locales.

Dans le même temps, Pékin qui vise son intérêt stratégique et énergétique à long terme, fait de Gwadar un point d’appui militaire en même temps qu’une plaque tournante du commerce maritime de la région à proximité de l’Iran et du golfe persique, « nouveau Dubai » doté d’une usine de dessalement d’eau de mer et d’une centrale thermique.

 

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A l’été 2017, lors de la réunion de l’ASEAN à Manille, les tensions entre Hanoi et Pékin qui avaient explosé au printemps 2014 ont à nouveau percé la surface des mises en scène diplomatiques.

Le 7 août, une réunion bilatérale entre Wang Yi et son homologue vietnamien Pham Binh Minh fut soudain annulée par Pékin agacé par l’insistance du Vietnam pour qu’on insère dans le communiqué conjoint des 10, une référence à la poursuite par la Chine de l’extension artificielle des îlots et la recommandation que le « code de conduite » en mer de Chine du sud en cours de négociation soit juridiquement contraignant. C’est finalement le refus de Pékin qui l’a emporté.

Mais les tensions restent vives. Début juin 2018, Hanoi demandait encore à la Chine de cesser de militariser les ilots en mer de Chine du sud et notamment de retirer les batteries de missiles antinavires dont l’installation récente contredisait, dit le communiqué du MAE vietnamien « le consensus auquel les deux étaient parvenus. »

 

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Avec Manille, les relations en dents de scie expriment le malaise d’un « petit pays » en quête de ressources face à la compétition entre Pékin et Washington.

Ayant depuis 1951 une alliance de défense avec les États-Unis, Manille s’est tout de même rapproché de la Chine après l’élection à la présidence de Rodrigo Duterte, avant que son ministre des Affaires étrangères ne déclare en mai 2018 que son pays était « prêt à entrer en guerre » pour défendre ses ressources d’hydrocarbures contre Pékin.

La dernière passe d’armes verbale entre Manille et Pékin, en fort contraste avec l’enthousiasme du rapprochement entre les deux après l’élection du Président Duterte en juin 2016, a eu lieu à la mi-août 2018, quand le Direction chinoise réagit aigrement par un message adressé à Reuters aux déclarations du président philippin enjoignant Pékin à « réviser sa conduite en mer de Chine du sud. »

Alors que Duterte déniait à la Chine le droit d’interdire la navigation dans les eaux adjacentes à ses îlots artificiels dans l’archipel des Spratly, le Waijiaobu a fait valoir son droit à défendre ses eaux « territoriales ».

Deux ans seulement après la « lune de miel » entre Manille et Pékin, assortie d’insultes contre le Président Obama qu’il avait traité de « Fils de p… », Rodrigo Duterte est confronté à la stratégie chinoise de pressions dont les principaux enjeux sont les gisements d’hydrocarbures, partie de l’objectif à plus long terme et plus vaste de l’appropriation de toute la Mer de Chine du sud, vaste comme la Méditerranée.

Chez lui, Duterte doit désormais faire face aux critiques qui l’accusent de brader la souveraineté de l’archipel en échange des dons, des prêts et des investissements chinois.

 

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En juillet 2017, le ministère des affaires maritimes indonésien inquiet des intentions chinoises aux abords des Natuna annonçait, carte à l’appui, le changement de nom d’une portion de la mer de Chine du sud située à l’intérieur de la ZEE indonésienne mais traversée par la « ligne en 9 traits » chinoise.

En rebaptisant « Mer de Natuna septentrionale – North Natuna Sea – » une zone dont tout indique qu’elle est convoitée par Pékin, Djakarta affirmait sa souveraineté contre les ambiguïtés des revendications chinoises.

Elle plaçait les questions maritimes au centre de sa politique étrangère, renforçant sa marine de guerre et ses garde-côtes, arraisonnant des dizaines de chalutiers en infraction et affichant sa souveraineté et ses droits maritimes. L’initiative faisait suite à une longue montée des tensions entre Pékin et Djakarta ponctuée par de brutales réactions de la marine indonésienne contre des incursions de pêcheurs chinois.

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En Malaisie, peu avant son premier voyage à Pékin depuis son retour au pouvoir à Kuala Lumpur, Mahatir manifesta dans une interview à l’Associated Press son intention de suspendre plusieurs projets d’infrastructures chinois dont 2 sont liés au scandale du fond de développement « 1MDB » (blanchiments, transactions financières suspectes dénoncés par le département de la justice américain qui pointe du doigt l’évaporation de 3,5 Mds de $).

Mettant en doute leur viabilité, Mahatir ciblait : 1) Les 688 km de voie ferrée reliant pour 20 Mds de $ la mer de Chine du sud depuis la frontière avec Singapour jusqu’à celle avec la Thaïlande dont les travaux déjà commencés avaient été attribués à la China Communication Construction Company (中国 交通建设 公司 Zhongguo jiaotong jianshe gongsi) ;

2) Deux projets d’hydrocarbures – un oléoduc de Melaka à Kedah (600 km le long de la côte Ouest) et un gazoduc de Kimanis à Sandakan (160 km au nord de Bornéo) – en partie financés par l’Exim Bank chinoise dont plus de 3 Mds de $ ont été déboursés alors que les travaux sont à peine commencés ;

3) Une voie ferrée rapide à 27 Mds de $ reliant Kuala Lumpur à Singapour dont le constructeur n’avait pas encore été désigné mais qui intéressait beaucoup les compagnies chinoises prêtes à participer à l’appel d’offres avec des propositions financièrement très compétitives.

En mai dernier, évoquant la possibilité d’annuler le projet en dépit des pénalités inscrites dans le contrat avec Singapour, Mahatir déclarait au Financial Times que son premier souci était de préserver les équilibres budgétaires du pays mis à mal par son prédécesseur. La face cachée de cette déclaration renvoyait au risque d’une augmentation de l’influence géopolitique de Pékin par le truchement de ses financements.

Article paru dans Question Chine avec son aimable autorisation :  https://www.questionchine.net/

Depuis avril 2002, sous l’impulsion d’Henri Eyraud, observateur confirmé des questions chinoises, et d’Ivan Lewkowitz, webmaster, Question Chine est devenu aujourd’hui un site d’information « intelligente » sur l’actualité chinoise (Chine, Taiwan, Asie).

 

 


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