LE MAGHREB DESUNI

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Le Club des Vingt (*)

La situation au Maghreb, si proche de la France et lié à elle depuis plus d’un siècle et demi, est moins étudiée, analysée, discutée en France que le Machrek, le Golfe où les différents aspects du problème palestinien. Depuis 1995, nous n’avons recensé aucune réflexion d’ensemble sur cette partie du monde, alors que le Maghreb et les pays qui le composent ont bien changé. Le Maghreb suscite beaucoup d’interrogations et d’intérêt, l’Algérie en particulier depuis la disparition du Général Saleh, son remplacement par le général-major Saïd Chengriha et l’élection d’Abdelmadjid Tebboune, à la présidence du pays.
Les trois États marocain, algérien et tunisien, doivent en tout cas, inscrire leur politique dans un effort socio-économique déterminant pour leur propre stabilité.

Michel Jobert a écrit naguère que l’unité du Maghreb se ferait à « l’ombre de ses mains ». Dans la période récente, des réalités nouvelles et des points communs ont pu paraître aller dans ce sens.

Partout les populations sont très jeunes, mais les taux de fécondité présentent des écarts significatifs entre les trois pays. La moyenne d’âge tourne autour de 29 ans. Le taux de scolarisation est élevé (75 % dans le secondaire, 90 % dans le primaire, filles comprises).75 % de la population algérienne, filles et garçons, ont fréquenté l’université. Mais le fait le plus marquant est sans doute que cette jeunesse est différente des périodes antérieures par les voyages, par les échanges, par internet, elle s’est mondialisée, elle est ouverte vers l’extérieur.

Sauf peut-être au Maroc, les économies tardent à se développer. Le chômage est important (10 à 15 % de la population). Il frappe notamment les jeunes diplômés. D’autre par le commerce informel occupe une part importante dans l’économie du pays.

Les trois pays sont exposés à la menace terroriste et ont connu des attentats.

Mais malgré ces quelques similitudes, les trois pays restent différents les uns des autres. Les conditions naturelles, humaines et sociétales ne sont pas les mêmes, les structures sociales non plus, leur Histoire pas davantage, ni les colonisations faites à des époques et sous des formes variées, ni les années difficiles qui ont précédé ou suivi les indépendances. Chaque pays conserve sa singularité. Les « mains », dont parlait Michel Jobert, ne jouent pas la même partition.

Maroc : image positive, mais réalité complexe

La place Djema El Fna à Marrakech.

Comparé à d’autres pays, le Maroc donne souvent une image positive : une monarchie réellement enracinée, une bourgeoisie capable et ambitieuse, des succès économiques notables (Tanger), une diplomatie souvent habile, prudente et active notamment en Afrique.

Le Roi a confié le pouvoir au parti islamique modéré, le PJD, Parti de la Justice et du Développement, vainqueur des élections en 2016, et principale force politique du pays. Il dirige depuis deux ans la coalition gouvernementale, avec le RNI, Parti réputé plus proche du palais. La vie politique marocaine se joue au sein de cette coalition gouvernementale, qui est contestée par une partie de la population. Le Souverain, dans un récent discours a fait part de sa volonté de réformes politiques. Les prochaines élections parlementaires auront lieu en octobre 2021.

La croissance, inégalitaire, est repartie à la hausse. Le climat des affaires est satisfaisant, marqué par de nouveaux investissements, pourtant insuffisants. Le taux de croissance est à 4% en 2017, le chômage est élevé (9,8%) de la population active, il touche d’abord les jeunes et les populations des zones déshérités. Les mouvements sociaux les plus significatifs se développent dans un prolétariat urbain défavorisé et jusqu’au sein des classes moyennes, avec deux caractéristiques. La première : l’affirmation de mouvements protestataires régionaux -dans le Rif (2016) et dans l’oriental (2017)- faisant l’objet, en zones rurales, d’une sévère répression. La seconde : l’apparition de nouvelles formes de protestations à l’initiative des oppositions islamiques, prenant par exemple la forme de boycott, notamment de sociétés françaises, pour cause de prix excessifs.

Le Roi a fait du développement territorial une priorité centrale. Plusieurs ministres ont été limogés et de nouveaux investissements ont été lancés dans les infrastructures régionales.

La diplomatie marocaine reste très active. Le Maroc reste très engagé sur l’affaire du Sahara occidental. Il a participé aux récentes tables rondes de Genève, en 2018, organisées par les Nations-Unies, jusqu’à la démission en mai 2019 de l’envoyé personnel du Secrétaire général de l’ONU et les incertitudes que ce départ a provoqué. Le dialogue semble aujourd’hui interrompu. La diplomatie marocaine, de même que les entreprises marocaines sont très actives en Afrique, parallèlement aux déploiements des investissements marocains en Afrique sub-saharienne. Le Maroc a été réintégré dans l’Union Africaine en juin 2017. Il est candidat à la CEDEAO. La coopération avec l’Union Européenne, déjà très substantielle, est une priorité constante pour le Maroc.

Le Maroc en quelques chiffres (2018-2019)
Superficie : 446.550 Km².
Population totale : env. 35,7 millions de personnes.
PIB (milliards USD) : 118,5 en 2018 (119,04 estimé en 2019).
Taux de croissance annuel : env. 3%.
Taux de chômage (au sens du BIT) : 9,8 % de la population active.

Algérie : mobilisation populaire de grande ampleur

On dit qu’Oran est la ville la plus grande du Maghreb.

Depuis février 2019, l’Algérie est entrée dans une phase de tension civile sans précédent. Six mois après le début des événements, la mobilisation ne fléchit pas. Un processus politique s’est engagé avec le rôle dirigeant qu’a pris le nouveau Chef d’état-major de l’ANP (armée nationale populaire), le Général Gaid Saleh, qui incarne l’autorité gouvernementale.

Toutes les semaines depuis le début de l’année, dans la plupart des régions du pays, des milliers d’Algériens descendent dans les rues. Ces manifestations restent pacifiques malgré une répression de plus en plus sévère. Il ne s’agit plus seulement d’une révolution contre les élites. Des hommes et des femmes de toutes origines, de toutes générations, de toutes situations, se rassemblent dans leur volonté d’accéder à un nouvel avenir.

Devenu l’homme fort du régime et l’acteur central de ce qui reste du pouvoir gouvernemental, le Général Gaid Saleh (qui vient de mourir) s’est efforcé de faire vivre et d’imposer un processus politique organisé, maintenu dans le cadre de la Constitution :

Sous sa pression, et conformément à la Constitution qui prévoit la démission du Chef de l’Etat en cas de maladie, le Président Bouteflika a démissionné. Les élections présidentielles qui étaient prévues le 4 juillet 2019 ont été annulées, et le Conseil Constitutionnel a prorogé le mandat du Président par intérim, M. Ahmed Ben Salah.

A son initiative, la justice algérienne a conduit une vaste opération «mains propres». Des cadres du système Bouteflika ont été arrêtés et condamnés, ainsi Saïd Bouteflika, le très puissant frère du Président démissionnaire, Toufik Mediene, M Tartag, les anciens chefs des services de renseignement. Le Général Nezzar a été condamné par contumace. Plusieurs personnalités politiques, dont Louisa Hanoune, ancienne militante marxiste, et nombre de chefs d’entreprise ont été visés par la Justice.

Le pouvoir a défini, par la loi, le cadre des nouvelles élections présidentielles, qui ont eu lieu le 15 décembre dernier. Proche à la fois du Président Bouteflika et du Général Gaid Saleh, Monsieur Abdelmadjid. Tebboune, ancien Premier ministre, a été élu Président. Cette élection n’a sans doute rien résolu.

Deux pouvoirs de fait cheminent actuellement en Algérie, l’un voudrait prolonger le passé, l’autre aspire à un avenir différent. Les deux partis, manifestants et régime, semblent depuis plusieurs mois déterminés à plonger le pays dans la violence (faute d’opposition organisée d’un côté, et par désir de préserver les intérêts fondamentaux des militaires de l’autre). Nul ne peut savoir aujourd’hui qui l’emportera à la fin, que ce soit l’un avec un système autoritaire ou l’autre par un régime démocratique.

L’Algérie en quelques chiffres (2018-2019)
Superficie : 2 381 741 km²
Population totale : plus de 42,5 millions d’habitants
PIB (milliards USD) : 188,3 milliards selon le FMI.
Taux de croissance : 1,4 %, (Banque mondiale, 2018) 1,9% en 2019 (prévision Banque mondiale)
Taux de chômage (au sens du BIT) : 9,8 % de la population active
Le taux de chômage, en octobre 2018, s’élevait officiellement à 11,7 %. Il est plus élevé chez les jeunes (29 %) ainsi que chez les femmes (19,4 %) et les diplômés de l’enseignement supérieur (18,5 %).

Tunisie : un miracle revisité

Depuis 2011, la société tunisienne a donné l’exemple, malgré quelques moments difficiles, d’une révolution sans drame, de processus électoraux finalement porteurs de conciliation, de l’affirmation d’un mouvement islamique significatif dans une société éduquée et occidentalisée, de la mise en place d’une gouvernance partagée, sinon consensuelle, du moins débattue. C’est ce que l’on a pu qualifier de miracle tunisien, jusqu’aux élections parlementaires et présidentielles récentes qui ont vu l’élection d’un Président atypique et conservateur, et d’un Parlement dominé par les partis islamistes.

L’année 2019 a vu se dérouler deux élections en Tunisie, législative et présidentielle, que certains ont placées sous le signe du « dégagisme ». Les législatives ont été marquées par une abstention de 49%. Ennahdha a obtenu 52 sièges soit moins que dans le Parlement précédent. Il peut compter sur le parti Al Karama qui a 21 sièges. Tahya Tunis, le parti de l’ex- Premier ministre Chahed a obtenu 14 sièges avec 7% des suffrages. Les présidentielles : 43% d’abstention. Kaîs Saied a été élu avec 72% des voix, son concurrent Nabil Karoui n’en a obtenu que 27%.

Ces résultats marquent un profond renouvèlement du contexte politique tunisien et la défaite des partis traditionnellement établis. En particulier, celle de la coalition Nidaa Tounes qui depuis la révolution incarnait la bourgeoisie réformatrice, moderniste, et pro-occidentale. Elle a payé pour ses divisions, la faiblesse de sa politique sociale, et un jeu politique un peu ambiguë.

C’est aussi l’affirmation malgré quelques pertes électorales, des partis islamistes potentiellement majoritaires en sièges, avec Ennahdha proche des Frères Musulmans et le parti Al Karama, clairement islamiste. M. Ghannouchi a été élu Président du parlement.

C’est aussi, la promotion dans un système constitutionnel parlementaire d’un Président, Kaîs Saeid, bien élu, atypique, conservateur, nationaliste, partisan d’une évolution des institutions et d’une décentralisation plus affirmée de la vie politique de la Tunisie.

La révolution a ouvert la voie à une séries d’avancées institutionnelles positives, qui ont permis notamment des progrès en matière de droit des femmes, la mise en place de structures favorables à la protection des droits de l’Homme et à l’organisation démocratique des élections. Mais on peut observer quelques problèmes.

La situation économique et sociale demeure difficile. La croissance (2,5%) est insuffisante pour résorber le chômage qui est à 15%, mais monte à 26% pour les jeunes diplômés. L’inflation est à 6.9% en 2019, le déficit budgétaire à 4,8%. La dette publique atteint 70% du PIB. L aide internationale est importante mais elle plafonne.

Le FMI et les Bailleurs de fonds continuent d’exiger la compression des dépenses publiques. Plusieurs secteurs économiques connaissent des difficultés, notamment le tourisme. Le mécontentement social est significatif dans une partie des classes populaires et dans la région intérieure moins développée du pays, éloignée de la zone côtière mieux pourvue.

La période qui a précédé les élections de 2019 a été marqué par l’incapacité des partis de gouvernement et notamment Nidaa Tounes à installer, dans les faits, une politique sociale dirigée vers les couches défavorisées et les régions de l’intérieur.

La situation issue des élections de 2019 pose de nouvelles questions :
Sur la politique d’Ennahdha, désormais placée au centre du système politique tunisien : Restera-t-elle sur une ligne réaliste, progressive, conciliante ou sera-t-elle conduite à une stratégie plus militante ?
Sur l’attitude de l’opposition et de ce qui reste de Tahya Tounes. Cette opposition sera-t-elle unie ? Trouvera-t-elle une ligne politique capable de s’opposer à la nouvelle majorité ?
Sur l’attitude des syndicats tunisiens UGTT, acteurs traditionnels de la politique du pays, qui avaient joué un rôle positif au moment de la révolution de 2011 (ils s’étaient vus décerner le prix Nobel, avec 4 autres organisations tunisiennes) mais qui s’étaient opposés aux réformes économiques libérales conduites par le gouvernement Chahed à l’instigation du FMI.

La Tunisie a vécu en 2015 des attentats très graves (le Bardo, Sousse, Tunis). La menace demeure réelle et Daesh continue d’appeler à de nouvelles attaques dans le pays. Les autorités ont renforcé leur dispositif anti-terroriste.

La Tunisie en quelques chiffres (2018-2019)
Superficie : 162 155 km²
Population totale : env. 11,8 millions de personnes
PIB (milliards USD) : env. 41 milliards de dollars en 2018 contre 38,7 milliards de dollars en 2019
Taux de croissance annuel : env. 3% en 2018 contre moins de 2% en 2019.
Taux de chômage (au sens du BIT) : env. 15,5 % de la population active et près de 30% des diplômés de l’enseignement supérieur

Se décoloniser


La situation dans chacun des trois pays est fragile. Tous connaissent l’effervescence des populations, l’inconstance des classes politiques et l’incertitude de leurs gouvernances auxquels s’ajoute la menace terroriste.

Rien ne se fera qui vaille si persiste pour le Sud la peur d’un néo-colonialisme français et pour le Nord la crainte toujours d’être taxé de ce néo-colonialisme. La peur de l’autre n’a plus sa place aujourd’hui. Cinquante ans après les indépendances, il est grand temps de se décoloniser de chaque côté de la Méditerranée. Cessons d’être encombré par un passé révolu ! Il faut procéder à une réflexion d’ensemble et dégager des actions concrètes. Ce faisant, il ne s’agira plus seulement d’identifier des points pour lesquels la France devrait être forte. Il importera aussi de favoriser la recherche de sujets porteurs de coopérations dans l’intérêt des uns et des autres.


LE CLUB DES VINGT (*)

* Des personnalités ayant exercé d’importantes responsabilités dans le domaine des relations internationales ont créé « le Club des vingt ». Libre d’attaches partisanes, le Club des vingt procède à des analyses de la situation internationale et publie des avis et de recommandations.

Hervé de CHARETTE, Roland DUMAS (anciens ministres des Affaires Étrangères), Francis GUTMANN -président du Club-, Gabriel ROBIN (Ambassadeurs de France), Général Henri BENTEGEAT, Bertrand BADIE (Professeur des Universités), Denis BAUCHARD, Claude BLANCHEMAISON, Hervé BOURGES, Jean-François COLOSIMO, Jean-Claude COUSSERAN, Dominique DAVID, Régis DEBRAY, Anne GAZEAU-SECRET, Jean-Louis GERGORIN, Renaud GIRARD, Bernard MIYET, François NICOULLAUD, Jean-Michel SEVERINO, Pierre-Jean VANDOORNE

Toutes les Lettres d’Information du Club des Vingt, depuis la première, peuvent être consultées sur le site : https://clubdesvingt.home.blog

NOTA :
ESPRITSURCOUF publie tous les mois les analyses du Club des Vingt


Bonne lecture et rendez-vous le 24 février 2020
avec le n°132 d’ESPRITSURCOUF

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