LUCIDITE

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Jean-Dominique Giuliani (*)
Président de la Fondation Robert Schuman


Mais qu’est-il donc arrivé aux pays les plus avancés de la planète, et donc aussi à l’Europe, pour sombrer ainsi dans l’angoisse sanitaire et prendre des décisions engendrant des dommages irréparables à leurs économies et restreignant les libertés ?


La peur, mauvaise conseillère


C’est sous l’empire de la peur que tout a commencé : peur et frilosité de citoyens qui se croyaient protégés de tout,  terreur de gouvernants bien démunis,  échec, certainement provisoire, de la science à donner une réponse immédiate à l’apparition d’un virus inconnu. Puis entraînés dans la spirale de la peur, les uns et les autres ont réclamé, prescrit, appliqué des mesures de contrainte qu’on croyait réservées aux régimes totalitaires.

La peur est bien la pire des conseillères. Notre histoire nous enseigne qu’elle conduit aux errements les plus horribles et qu’elle est l’ennemie mortelle des démocraties. Les restrictions aux libertés, déjà trop aisément acceptées, devraient nous inciter à plus de recul et surtout, pour tous les acteurs, à plus de modestie et davantage de courage.

Il est temps, en effet, de reconnaître qu’il va falloir vivre durablement avec ce danger, que cela n’exige pas de mettre à bas tout ce qui fait l’attrait du mode de vie européen, ses libertés, son excellence scientifique et technique, la coopération volontaire de ses Etats membres. 

Contre la peur, qui peut être légitime, contre l’ignorance des sciences face à un péril nouveau, devant de difficiles décisions de politique publique, il n’y a d’autres choix que celui de la fidélité à nos principes de liberté et de responsabilité et bien sûr de solidarité et de courage.

Pour les Européens, cela signifie ne pas chercher de solutions purement nationales, mais bien de se rassembler pour vaincre cet adversaire largement à leur portée, sans renier ce qu’ils sont. Qui sont-ils donc d’ailleurs ? Peut-être bien les derniers défenseurs d’une société libre et ouverte. La phrase peut paraitre excessive. Mais il faut regarder outre atlantique avec un regard lucide.


Que faire avec l’Amérique ?


Les Etats-Unis ont voté, Joe Biden l’a emporté. Le monde et les partenaires des Américains ont gagné un interlocuteur plus poli, moins imprévisible et certainement plus sensé. Pour autant, il ne faut pas croire que la relation transatlantique redeviendra ce qu’elle a été pendant la Guerre froide.

Photo Pixabay

Défiés par la Chine, qui leur conteste le leadership mondial, les Etats-Unis ont depuis un moment déjà tourné leur regard vers l’Asie et ils se méfient désormais plus ouvertement de cette Europe qui s’unit. Elle est trop riche, enchaîne les succès commerciaux, et même si son modèle politique et social est moins agile parce que plus juste et plus solidaire, elle est devenue un rival économique. Si, de surcroît, elle commence à peser sur la scène internationale, à y défendre ses intérêts et donc à s’émanciper, elle deviendra un « ennemi ». Celui qui réside à la Maison blanche pour quelques semaines encore l’a d’ailleurs un peu trop vite déclaré.

Aux USA, quel que soit le président et la composition du Congrès, l’heure est au repli, à un nationalisme parfois agressif et à un égoïsme envahissant. Cela les conduit à entretenir des ennemis bien commodes comme la Russie, à fermer les yeux sur des partenaires dangereux comme la Turquie, à tenter d’imposer la loi américaine hors de ses frontières, à agir unilatéralement un peu partout et à saper systématiquement le semblant d’ordre international qu’ils avaient construit. 

On est loin des valeurs que l’Amérique a incarnées : la Liberté, la Démocratie et les droits de l’Homme. Les Etats-Unis n’ont pas accepté la Cour pénale internationale et la menacent même. Ils se sont retirés de l’UNESCO, du Comité des Droits de l’Homme de l’ONU, ils n’ont pas ratifié la Convention de l’ONU sur le droit de la mer (Montego Bay), qu’ils exigent de voir appliquée par d’autres, etc…Quant à l’accord de Paris, ils y entrent, en ressortent, annoncent qu’ils vont y revenir !

Les Européens vont devoir vivre longtemps avec des Etats-Unis peu coopératifs et doivent donc apprendre à pratiquer ce partenaire puissant et difficile en s’efforçant d’être eux-mêmes. Ils doivent, si nécessaire à quelques-uns, définir ce qu’ils veulent faire avec l’Amérique et ne pas attendre qu’elle le leur dise. Il faudra, pour le moins, avoir un dialogue franc et approfondi sur la réalité de ces valeurs longtemps partagées, et leur traduction contemporaine.


Article rédigé début novembre 2020

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(*) Jean-Dominique GIULIANI  est Président de la Fondation Robert Schuman, centre de recherche de référence sur l’Union européenne et ses politiques. Conseiller spécial à la commission européenne (2008-2010, il a précédemment été Maître des Requêtes au Conseil d’Etat, directeur de cabinet du Président du Sénat (1992-1988) et directeur à la direction générale du groupe Taylor Nelson Sofres (1998-2001). Il a fondé J-DG.Com International Consultants, qu’il préside. Membre du Conseil de Surveillance d’ARTE France (depuis 2009) et Président de l’ILERI (Institut Libre d’Etude des Relations Internationales) depuis 2019.
Vous pouvez suivre Jean-Dominique Giuliani sur son site : https://www.jd-giuliani.eu/

La Fondation Robert Schuman, créée en 1991 et reconnue d’utilité publique, est le principal centre de recherches français sur l’Europe. Elle développe des études sur l’Union européenne et ses politiques et en promeut le contenu en France, en Europe et à l’étranger. Elle provoque, enrichit et stimule le débat européen par ses recherches, ses publications et l’organisation de conférences.

Elle est référencée dans la rubrique « THINK TANK » de la Communauté Géopolitique, Économie, Défense et Sécurité d’ESPRITSURCOUF.


Bonne lecture et rendez-vous le 14 décembre 2020
avec le n°153

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