LA GUERRE DANS L’ESPACE :
UNE REALITE ANCIENNE

de Patrick Toussaint (*)
Avocat spécialisé en contrats internationaux


La semaine dernière, dans le n°113 d’ESPRITSURCOUF, Gérard Lepeuple nous a présenté l’espace et sa nécessité pour notre défense. En fait la guerre dans l’espace existe depuis plus d’un demi-siècle. Le début des recherches aux fins de neutraliser des satellites adverses a commencé dans les années 1950 en URSS. Celle-ci s’est très vite aperçu de l’utilité de pouvoir détruire les satellites adverses.

Quels sont les intérêts de supprimer les satellites adverses ? Tout d’abord, de perturber la navigation – tous les avions civils et militaires, les drones aussi, se guident sur ou avec le GPS – il en est de même des bateaux civils et militaires sans compter toutes les applications terrestres mais surtout les missiles militaires en tous genres ne peuvent se passer du GPS (à titre d’exemples, en 2013, on comptait aux Etats-Unis, 250.000 matériels militaires dépendant du GPS).

Ensuite, cela coupe les communications civiles et militaires – pensons à l’opération Barkhane sans les communications de commandement mais aussi les communications avec les familles des personnels engagés sur le théâtre. Ensuite, le renseignement proprement dit sur l’ennemi ce qui permet l’initiative et/ou la surprise mais aussi le renseignement météo essentiel pour les opérations.

Cette guerre a donc commencé avec les Russes, les Américains s’y sont mis de même que les Chinois, les Indiens et, dit-on, Israël dans sa lutte anti-missiles.

Pour les Russes, ce fut d’abord le missile ICBM portant un satellite tueur par explosion puis un missile lancé par un MIG 31. Au total 22 essais avec seulement 6 échecs. Maintenant, ce sont plutôt des lasers qui seraient utilisés pour aveugler les satellites, programme lancé il y a longtemps, laissé en veille lente puis réactivé récemment.

La Russie peut donc bel et bien se lancer dans une guerre spatiale.

Les Etats-Unis s’y sont mis avec des missiles armés de têtes nucléaires dans les années 1960, puis un missile SAM -Surface Air Missile- Nike-Zeus, enfin par un missile ASM 135 ASAT lancé par un avion F 15 le 13 septembre 1985 puis des missiles furent préparés mais les choses n’avancèrent pas très vite.

A la suite de la démonstration chinoise de destruction de satellite, les Etats-Unis ont relancé les études et un missile naval RIM161 Standard Missile 3 lancé du croiseur Ticonderoga a détruit un satellite, le 18 novembre 2015.

Ce type de missile sert aussi à la défense antimissile sur les bâtiments de guerre américains.
Que ce soit la charge nucléaire ou le missile « direct hit » – frappe cinétique directe- cela laisse des traces du pays attaquant et crée beaucoup de débris qui peuvent abimer leurs propres satellites. En conséquence, les Etats-Unis se seraient également tournés vers lasers comme les Russes, même s’ils gardent la possibilité de destruction par missile.

Les Américains prennent très au sérieux les menaces induites par la lutte antisatellites et le Président Trump a officiellement créé le 18 juin 2018 « la force armée de l’espace », 6e commandement américain.

Les Chinois se sont lancés dans la lutte eux aussi et le 11 janvier 2007et ils ont fait l’expérience de détruire un de leur vieux satellite avec un missile anti-missile, démontrant ainsi qu’ils possédaient la technologie et les lanceurs leur permettant de se livrer à la guerre spatiale. Quoique la Chine n’ait détruit qu’un satellite en orbite basse, elle est créditée de pouvoir atteindre tout satellite à quelque altitude qu’il soit et on ne sait si elle s’est aussi tournée vers l’arme laser pour aveugler ou détruire les satellites mais on peut cependant induire qu’elle s’en préoccupe aussi sans doute par son pillage informatique chez les Russes et Américains selon sa formule habituelle qui permet d’avancer si vite vers des armes de hautes technologies.

Les Indiens ne sont pas restés inactifs : ils ont précisé qu’ils avaient toutes les « briques » technologiques leur permettant dans un délai relativement bref de se doter des telles armes.

Enfin, Israël est également crédité de pouvoir atteindre des satellites à l’aide de ses missiles antibalistiques sans que l’on sache jusqu’à quelle altitude ils peuvent atteindre un satellite espion.

La France semble être assez en retard pour des raisons strictement financières.

Elle n’en a pas moins créé le « Commandement Interarmées de l’Espace » -CIE – le 17 juillet 2010. Le réveil, brutal, pour les autorités semble être l’espionnage d’un satellite franco-italien Athéna Fidus par un satellite russe Louch Olympe en 2017 qui ne fut officiellement reconnu par la Ministre des Armées que le 7 septembre 2018 mais sans langue de bois. Le lanceur antisatellite dont dispose la France est le Missile Aster dont on sait que le modèle Aster 30, qui équipe nos frégates, a une portée actuelle en altitude de 80 km, que le contrat de vente à Singapour de missile Aster stipule une portée de 120 km et que sa portée sera multipliée par trois avec le missile Aster 30 B1 NT du futur système SAMP/T NG. La France n’a procédé, à ce jour, à aucune destruction de satellite par attaque de missile. Cela ne veut pas dire que des attaques cyber, également efficaces, ne sont pas développées compte tenu de l’accélération de mise en œuvre des moyens nécessaires à cette forme de guerre déployés par la France.

Des réflexions faites par les Américains, il ressort que la lutte antisatellite peut être tout aussi bien menée, à un moindre coût, par la destruction des centres de contrôle des satellites, des centres d’exploitation et des sites de lancement ce qui est également à la portée de la France.

Mais il faut aussi savoir où en sont les systèmes laser que la France et l’Allemagne étudient et essaient dans une grande discrétion.

La France est aussi en avance de façon, semble-t-il peu connue et avec un système d’arme peut-être encore peu développé, semble-t-il à l’étranger

La riposte à la destruction d’un satellite, comme la présence d’une menace à identifier nécessite de pouvoir envoyer très vite des satellites de remplacement ou de recherche même en orbite basse. Aussi, la société Dassault Aviation a étudié le VEHRA – Véhicule Hypersonique Réutilisable Hypersonique- une famille de lanceur permettant de mettre sur orbite basse des satellites jusqu’à 7 tonnes. Le principe de lancement est d’accrocher le VEHRA (type moyen), qui contient le satellite à lancer, sur un gros porteur (type AIRBUS 330 par exemple), de faire monter l’ensemble à 8 ou 10 Km d’altitude, le gros porteur largue alors le VEHRA avec son satellite, une phase de propulsion autonome permet au VEHRA de monter à 150 km d’altitude, là, il largue le satellite, l’étage supérieur propulse le satellite jusqu’à une orbite basse et véhicule revient au sol comme une navette. Dassault Aviation a étudié aussi un Micro-Lanceur Aéroporté -MLA, pour lancer des microsatellites à partir d’un Rafale.

La société, qui a acquis son expertise en ayant travaillé sur le projet américain X 38, soutient que ses études ont désormais besoin de trouver leur financement pour développer l’un ou/et l’autre de ces lanceurs pour des coûts inférieurs à un lancement classique dans des délais assez rapides de l’ordre de 3 à 5 ans.

Il est difficile de porter une appréciation sur de tels projets mais un de leurs mérites, et non des moindres, serait d’offrir une solution de remplacement en cas de destruction du site de Kourou et/ou aussi de pouvoir effectuer des lancements à partir de la métropole, en cas de besoin, de façon beaucoup plus rapide.

Il faut enfin souligner que la France est le seul pays européen à avoir un commandement spécialisé et à y attribuer des moyens propres.

La guerre spatiale n’est pas une nouveauté, elle sera impliquée dans toute opération et la France se dote des moyens nécessaires pour ce faire mais les moyens financiers nécessaires sont élevés ; elle est la seule en Europe à le faire car c’est indispensable pour sa dissuasion nucléaire : reste néanmoins poser la question de l’Europe.

La France pourra-t-elle dès lors se passer de financements européens ?


………………………………………….(*) Patrick Toussaint

Avocat spécialisé en fiscalité, droit des sociétés et contrats sur le plan national et international. Auditeur de l’IHEDN, Lieutenant-colonel (H) diplômé ORSEM. Directeur juridique d’espritcors@ire depuis 2012, Conseiller « international » et membre du comité de rédaction de ESPRITSURCOUF.

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