FACE A LA PANDEMIE

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Guy-Philippe Goldstein
Enseignant à l’école de guerre économique
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L’affaire du coronavirus, type COVID-19, a donc tournée à la pandémie (voir l’article de Pierre Charrin dans notre numéro 131). Il ne faut pas se leurrer, la situation est grave.  Guy-Philippe Goldstein en dresse un tableau sans fioritures, et explore quelques pistes quant aux conséquences économiques et géopolitiques de la maladie.

Le monde se réveille face à l’épidémie de COVID-19, démarrée à Wuhan peut-être début décembre 2019, et désormais présente dans plus de 40 pays, avec plusieurs situations de transmissions locales, 82.000 cas identifiés et 2.800 morts (au 27 février). La pandémie pose plusieurs questions.  Quelle est la gravité de la maladie ? Quelles en sont les conséquences  sanitaires ? Quelles peuvent en être les implications géopolitiques ?

Gravité de la maladie


Le taux de mortalité n’est pas celui d’une grippe saisonnière. Le taux de mortalité observé sur les cas chinois pourrait être entre 2% et 3%. L’Imperial College London  l’évalue avec une estimation centrale de 1% de CFR (« Case Fatality Rate » ). Le rapport de Mike Famulare de l’Institute for Disease modeling établit un Infection to Fatality Rate (IFR) de 0.94%. Les estimations des équipes d’Imperial College et de l’Institute for Disease Modeling constituent le cœur de l’analyse pour l’Organisation Mondiale de la Santé.  Il s’agit de niveaux très élevés : à 1%, c’est dix fois le taux de mortalité de la grippe saisonnière.

Le taux de transmissibilité du virus semble également élevé : Le facteur R0 (combien une personne malade peut-elle infecter d’autres personnes) est compris entre 2 et 3, alors qu’il est environ 2 fois plus faible pour la grippe saisonnière. Certains experts internationaux comme Gabriel Leung de Hong Kong University, Marc Lipsitch de Harvard University ou Ira Longini de l’OMS pensent que 50% à 70% de la population pourraient être contaminés (sans interventions humaines très fortes). Ces caractéristiques expliquent pourquoi l’ensemble des autorités sanitaires mondiales ont pris l’émergence de cette nouvelle maladie très au sérieux ; pourquoi l’OMS a déclaré qu’il s’agissait d’une menace grave pour la planète, potentiellement «  bien plus dangereuse que le terrorisme » ; pourquoi les autorités chinoises ont pris des mesures extrêmement draconiennes quitte à provoquer un effondrement de la production industrielle chinoise.

Encore une fois, comme on le voit par exemple dans les questions de disruptions numériques, les caractéristiques dynamiques d’un système ou d’un marché ne sont pas visibles à l’instant T, mais dans la vitesse de l’agent de disruption, dans son taux de croissance et la permanence de ce taux. Si rien n’est fait, en prenant en compte le CFR de ~1% et le R0 de ~2.5 du COVID, nous serons face à une pandémie  qui n’est pas celle de la « grippe espagnole » de 1918, mais qui est bien plus sévère que la grippe de 1957, la grippe la plus dure et la plus meurtrière des cent dernières années.

Donc il faut agir et se préparer. C’est ce que fait  le gouvernement et la Direction Générale de la Santé, ainsi que nombre d’autorités sanitaires à travers le monde. Mais on peut déjà entrevoir certaines difficultés potentielles.

Implications sanitaires


Même si les autorités sanitaires à travers le monde se sont publiquement mis en état d’alerte (en particulier en Europe et aux États-Unis cette semaine), plusieurs questions demeurent.

Existent-ils suffisamment de capacités de dépistage ?Celles-ci semblent trop hétérogènes et dangereusement basses parfois. En particulier, les États-Unis n’ont procédé qu’à 500 tests, comparés aux 35.000 tests effectués en Corée, dont plus de 4000  en 7 heures. De plus, la Corée teste désormais toutes personnes présentant les signes d’une grippe à Daegu, foyer d’épidémie.

Cette approche parait la bonne afin de contenir la progression de la maladie au vu des sources géographiques d’infection désormais très disparates, y compris dans l’espace Schengen de l’Union Européenne, de facto une zone de libre circulation. En France, le gouvernement a annoncé le 21 février de nouvelles capacités de 1000 tests par jour (dont 400 à Paris et le reste à Marseille, à l’IHU Méditerranée Infection). La Corée, un pays légèrement moins peuplé que la France, semble avoir donc des capacités de tests au moins 4 fois plus élevées.

Peut-on arriver rapidement au niveau de la Corée ? L’épidémie d’Ebola en Afrique de l’Ouest en 2014 avait pu être contenue grâce à un système de communication rapide pour l’identification des patients, la maladie n’étant infectieuse qu’à l’apparition des symptômes. Ce n’est pas le cas avec COVID-19 car il y a eu plusieurs cas d’infections avec des patients asymptomatiques, ou en période d’incubation. Les capacités de dépistage sont donc fondamentales.

Existent-ils suffisamment de lits équipés et de personnel médical en cas de crise grave ?Un nombre important de malades semblent nécessiter des soins intensifs – peut-être entre 10% et 25%. Cet impact sur les hospitalisations d’urgence, au moins 10 fois plus fréquentes que pour la grippe saisonnière, pourrait mettre à l’épreuve la disponibilité des lits, des équipements nécessaires et surtout du personnel. Une analyse faite à San Francisco en cas d’épidémie montre par exemple qu’il pourrait manquer plus de la moitié des lits nécessaires.

Les plannings d’intervention peuvent être bien sûr revus et l’on peut « déprioriser » les opérations qui ne sont pas urgentes. Néanmoins il parait inutile de penser qu’il y aura suffisamment de lits en isolation pour les patients contagieux, comme il en existe dans certains établissements spécialisés comme l’IHU Méditerranée Infection, qui dispose de 25 lits. Au-delà des efforts de plannings et de modélisation, ces éléments militent pour des actions fortes de remédiation de la crise de façon à lisser du mieux que l’on pourra les flux entrants de patients et de ne pas aboutir à un engorgement rapide des capacités hospitalières.

La maladie impose son tempo


Comment « gérer » la crise sanitaire dans son tempo particulier ? On sent bien que les gouvernements se retrouvent rapidement pris entre d’une part, l’impératif de précaution afin d’éviter une flambée épidémique, et de l’autre la peur de provoquer la panique et l’effondrement économique, qui peut faire encore plus de ravages que la crise sanitaire elle-même. Or, il n’y aurait pas pire conseil que de faire croire que le problème est contenu quand les modèles et les exemples indiquent qu’il y a très peu de chance qu’il le soit. (C’est là tout le contre-exemple des déclarations des membres de l’administration Trump avant le 26 février).

En réalité, il est plus prudent de préparer les populations le plus tôt possible à l’arrivée de l’épidémie, soit par des communications gouvernementales quotidiennes comme le fait depuis la semaine du 21 février le Ministre français de la Santé, soit, encore mieux, par la tête de l’exécutif comme l’a fait le Premier Ministre de Singapour Lee Hsien Loong dans une allocution publique dès le 8 février. Véritable master class de communication de crise, le Premier Ministre y préparait la population à l’arrivée de la crise, rappelait les mesures individuelles que chacun des citoyens pouvait prendre, et en même temps offrait une vision possible en cas de dérapage de la crise.

Ces derniers éléments sont fondamentaux d’un point de vue psychologique car ils permettent la responsabilisation, proposent un mode d’action pour chacun et, ce faisant, limitent les risques de panique. Personne ne pourra éviter l’anxiété, mais sans préparation psychologique et matérielle, l’anxiété se transformera en panique. Avec préparation, elle se transformera en mode de résilience. Il faut donc préparer les populations au plus tôt.

D’autant que les mesures d’hygiènes individuelles (se laver soigneusement les mains, éviter de se toucher le visage, éviter les grands rassemblements, éviter les voyages non absolument nécessaires etc…) peuvent avoir un vrai impact en termes de réduction de la progression de l’épidémie. A nouveau, il s’agit d’un enjeu critique de la gestion de la crise : il faudra lisser les flux entrants de patients dans les hôpitaux – en même temps qu’espérer, peut-être, que d’ici un mois ou deux des perspectives thérapeutiques désormais à l’essai en Chine permettent d’encore mieux prendre en charge les patients et la gestion des capacités hospitalières. La crise est une course contre la montre. Dans ce tempo, les autorités sanitaires doivent être absolument en avance sur la maladie.  

Implications géopolitiques


Il est encore un peu tôt pour envisager toutes les implications politiques, économiques et géopolitiques, de la crise – mais tentons de poser déjà quelques pistes.

L’épidémie de 1918, plus grave, n’avait pas fondamentalement changé les conditions de sécurité dans le monde. Mais il est vrai qu’elle est survenue à la fin de la Première Guerre mondiale. On peut néanmoins penser que, si toutes les parties sont affaiblies en même temps, et de manière égale, il y a une probabilité faible que cela induise des velléités fortes de remettre en cause le statu quo. Chaque nation devrait être concentrée d’abord et avant tout sur la gestion de sa crise.

Cependant,  la crise sanitaire apporte son lot d’aléas et de volatilité potentiellement exploitable. Ainsi, les États-Unis et la Corée viennent d’annuler leurs exercices militaires conjoints en raison de l’épidémie. On verra  (elle aussi peut-être touchée) si la Corée du Nord exploite ou pas cet aveu de faiblesse. En outre de nombreuses forces armées à travers le monde vont, ou ont déjà lancé leurs préparatifs de préparation à l’épidémie – c’est d’ailleurs le cas de l’US Northern Command depuis deux semaines.

Dans ce contexte, des surprises stratégiques sont également possibles. En Iran, il semblerait que de nombreux membres des cercles de la direction politique sont directement touchés. Non seulement le vice-ministre de la Santé, mais également la Vice-Présidente Masoumeh Ebtekar, ou encore Mojtaba Zonnouri, un parlementaire tenant d’une ligne dure et également haut dignitaire religieux de la ville sainte de Qom. Des manifestations, parfois réprimées très durement, ont fait trembler le régime à plusieurs reprises depuis la mi-novembre 2019. L’annonce de la mort d’un haut dignitaire, ou des signes de faiblesse trop évidents, pourrait à nouveau bousculer durement le régime.

Implications économiques


Au niveau économique, la crise sanitaire arrive à une fin de cycle économique mondiale. Les taux longs / courts s’étaient déjà inversés il y a dix mois aux États-Unis, signe possible de l’arrivée d’une récession. La croissance avant le COVID-19 était plutôt modérée à faible aux États-Unis (2.1% au dernier trimestre), elle n’a été que de 0.6% en Allemagne sur l’année 2019, elle continuait de s’affaiblir en Chine et elle s’effondrait à -6.3% au Japon pour le dernier trimestre 2019. Sur ce paysage de fin de cycle, l’impact du COVID-19 pourrait avoir le même effet que celui du 11 Septembre 2001 et précipiter une récession mondiale que certains anticipaient depuis 2019.

L’impact politique sur les différentes régions du monde pourrait être contrasté. En Chine, le Président Xi Jinping est sur la sellette et il le sait. Il avait été capable de renforcer très fortement le contrôle du Centre et son pouvoir personnel au cours des dernières années. Le prix en a été à la fois les rares éléments de liberté d’expression mais aussi d’autonomies ou d’expérimentations locales. Or c’est précisément ces caractéristiques-ci du régime qui sont attaquées de front et sur les microblogs chinois, dans le cadre du démarrage de la crise dans la province de Hubei.

Pour Xi, le test final arrivera dans quelques semaines : si la nécessité de faire redémarrer la production et donc d’assouplir les conditions très drastiques de « social distancing » dans lesquels vivent désormais plus de 760 millions de chinois ne fait pas reflamber l’épidémie, les Chinois sauront peut-être gré au Parti d’avoir évité des centaines de millions d’infections et peut-être des millions de morts. Car effectivement ces mesures strictes fonctionnent. Le nombre de cas chinois nouveaux baissent rapidement désormais. Mais si la flambée repart à la hausse, alors peut-être que la population, qui ose de plus en plus souvent contourner la censure, fera part de son mécontentement une fois la crise sanitaire terminée. D’autant que la récession mondiale aura alors démarrée.

Aux États-Unis, en pleine période électorale, la situation peut fluctuer là encore dans de nombreux sens différents. Mais il est clair que la question de la couverture de soins pour tous, voire d’une assurance santé publique pour tous (« Medicare for all »), risque de se reposer avec vigueur. Ainsi du point de vue du contrôle épidémiologique : si l’on risque d’être malade, mais que l’on n’est pas ou mal couvert, on ne voudra pas aller chez son médecin ou à l’hôpital de peur d’avoir à subir une facture de soins trop lourde. Pire, on continuera à se rendre sur le lieu de travail de peur de perdre sa couverture de santé ou sa feuille de paie du jour. Et donc favoriser la diffusion de la maladie.

Il faut compter aussi avec les possibles signes d’incompétence et d’impéritie dans une administration qui a réduit depuis 2018 les capacités des services de santé à réagir à des crises pandémiques. Il est possible que la réponse de l’équipe Trump, en campagne, soit de l’ordre de la rengaine raciste. Mais comme en même temps, une récession pourrait se faire jour… la partie risque d’être beaucoup plus compliquée que prévue pour les Républicains.

De manière plus générale, à l’issue de la crise sanitaire, au plus tard dans 18 mois mais peut-être bien plus tôt, la question de la résilience nationale et des solidarités internationales va se reposer. Des post mortem montreront peut-être que le régime de sanctions en Iran a pu contribuer à la diffusion de la maladie à la fois en Iran mais dans tout le Moyen-Orient.

L’idée d’interdépendance en sortira grandie : notre système « anthropocène » est profondément connecté et preuve sera faite que les problèmes doivent être traités partout, y compris hors de chez soi. C’est d’ailleurs un réflexe qui émerge dans les écosystèmes industriels avec le risque cyber.

De même, la question de la recherche absolue de performance et des économies à faire (ce paradigme au cœur de la gouvernance depuis les années 1980) pourrait à nouveau être relativisée : la recherche de performance et d’économies sur les systèmes sanitaires, dégradant leur résilience, va être remis en cause avec la crise du COVID-19.

Il est aussi possible que la peur saisisse les esprits et renforce racismes et populismes. A cette aune, la construction européenne sera à nouveau testée. Voilà pourquoi les réponses ne pourront pas être strictement nationales, en particulier dans un espace Schengen qui est par nature multinational. Mais cela nécessite bien que toutes les « équipes nationales » qui forment cet espace s’alignent et se préparent à changer de braquet tant dans la préparation de la réponse sanitaire que dans la communication.

 (*) Guy-Philippe Goldstein

Chercheur et consultant sur les questions de cybersécurité et cyberdéfense;
Chercheur et consultant sur les questions de cybersécurité et cyberdéfense, Guy-Philippe Goldstein est intervenant à l’Ecole de Guerre Economique, contributeur au journal académique de l’Institute for National Security Studies à Tel Aviv et Strategic Advisor pour le fonds venture capital ExponCapital. Il est également auteur de fiction : son roman ‘Babel Minute Zéro’, qui a été lu jusque dans certains cercles gouvernementaux en Israël, a été l’un des premiers à décrire un scénario de cyber-conflit entre la Chine et les Etats-Unis.

Cet article  est publié avec l’aimable autorisation de LA VIGIE

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Bonne lecture et rendez-vous le 23 mars 2020
avec le n°134 d’ESPRITSURCOUF

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