RÉCONCILIATION DES CHRÉTIENS MARONITES
APRÈS 40 ANS DE GUERRE…

Par Richard Labévière,
Rédacteur en chef

A 25 kilomètres au nord de Beyrouth, au siège du patriarcat maronite, à Bkerké, le 14 novembre dernier sous le haut parrainage du Patriarche Mgr Raï les deux leaders chrétiens maronites se sont réconciliés : Sleiman Frangié, le chef des Marada (Chrétiens du nord) et Samir Geagea, le chef des Forces libanaises/FL.

 

PERSPECTIVE « SACRÉE »

Dès ses premiers mots, le Patriarche Mgr Raï a tenu à placer cette réconciliation dans une perspective spirituelle, « sacrée » a-t-il dit en citant le psaume 133 : « qu’il est bon et qu’il est agréable pour des frères de se trouver ensemble », en poursuivant : « nous sommes fils d’un même père et donc nous sommes frères (…) Dieu veut que nous nous rencontrions et que nous tournions la page pour vivre heureux et dans la paix, pour que l’amitié nous unisse ».

Le Patriarche s’est fait encore plus solennel pour conclure : « à Bkerké, nous sommes avec les institutions étatiques, contre les binômes et les trinômes. Si nous devons parler du bipartisme au Liban, il n’y en a qu’un seul : deux ailes égales et complémentaires, les Musulmans et les Chrétiens. C’est cela le secret du Liban dans sa diversité, son rôle et son message pour l’ensemble des Proche et Moyen-Orient ».

A l’issue de cette rencontre historique le document d’entente de Bkerké entre les Marada et les FL a été lu intégralement par Mgr Joseph Naffah.

Le point essentiel de ce texte insiste sur la nécessité pour chacune des parties de respecter l’autre, sans chercher à l’éliminer, malgré les différences d’orientations politiques.

Ainsi l’article trois précise : « la rencontre se base sur le principe de l’attachement de chacune des parties à ses convictions et ses constantes politiques. Elle ne lie pas la liberté de ses choix et de ses orientations politiques et ne comporte pas d’obligations déterminées. Il s’agit d’une décision de transcender une étape douloureuse et de poser les fondations d’un dialogue constant en vue d’horizons ouverts. La divergence d’opinion politique au sein d’un pays souverain n’empêche pas la rencontre autour de questions nationales, humanitaires et sociales avec le souci permanent de réduire autant que possible les divergences politiques ».

 

RÉCONCILIATION ET VÉRITÉ

Comme au Chili, en Argentine, en Afrique du Sud, au Maroc ou en Algérie…, les processus de paix et de réconciliation ont été précédés ou ont été accompagnés par des commissions d’enquête et des investigations historiques. Celles-ci ont été chargées d’établir la vérité des faits, ou tout au moins de s’en rapprocher le plus possible. Dans cette perspective, les Libanais seraient en droit, aujourd’hui, de demander des explications, sinon des comptes sur les quelques 17 000 disparus durant la guerre civile entre 1975 et 1990.

Pour une approche historique concernant les affrontements interchrétiens durant la guerre du Liban (1975 – 1990), on peut lire « Guerres maronites » de la politologue Régina Sneifer, paru aux éditions de l’Harmattan en mars 1994. Concernant les événements de la nuit du 12 au 13 juin 1978, durant laquelle un commando du parti Phalangiste assassina Tony Frangié, sa femme Véra et leur petite fille Jihane âgée de trois ans, ainsi que vingt-huit villageois, l’auteur de ces lignes a enquêté durant trois ans pour rédiger «  La Tuerie d’Ehden ou la malédiction des Arabes chrétiens » paru aux  Editions Fayard, mai 2009.

Le travail historique concernant la tuerie d’Ehden, comme d’autres tragédies de la guerre du Liban, est loin, très loin d’être abouti. Chercheurs, historiens et journalistes poursuivront cet effort de compréhension et d’intelligence qui ne peut pas, ne doit pas s’interrompre. Les responsables politiques doivent laisser travailler les historiens en toute liberté et ne pas chercher à en instrumentaliser les conclusions provisoires.

 

POUR UNE RÉCONCILIATION LIBANAISE DURABLE

La réconciliation de Bkerké a été saluée par l’ensemble de la classe politique libanaise et nombre de chancelleries étrangères. Du reste, qui ne peut se réjouir de voir ainsi deux formations politiques adverses, accepter de renoncer à vouloir se détruire mutuellement pour s’accorder sur une confrontation de leurs différends politiques dans le cadre légal des institutions du Liban ?

Au-delà d’une réconciliation simplement maronite, on peut espérer que cette avancée puisse encourager aussi un processus plus large et favoriser les conditions nécessaires à la formation toujours attendue d’un prochain gouvernement.

Bien-sûr, les temps qui viennent diront comment pourront s’exprimer les effets positifs ou négatifs de cette réconciliation historique. Dans le contexte de la fin de la guerre en Syrie et d’une tension croissance entretenue par les Etats-Unis, Israël et l’Arabie saoudite à l’encontre de l’Iran, le Liban risque, une fois de plus, de faire les frais du chaos proche et moyen-oriental. Par conséquent, tout élément susceptible de conforter une meilleure unité du Pays du Cèdre, comme la formation de son prochain gouvernement, constitue – en soi – une avancée à ne pas négliger.

Dans cette perspective, la prochaine présidence du Liban est aussi en jeu et un enjeu, et la réconciliation de Bkerké participe directement à l’éclaircissement de la donne. En attendant une réforme constitutionnelle qui donnerait la possibilité aux Libanais – à toutes les Libanaises et tous les Libanais – de choisir leur président de la République au suffrage universel, le système toujours en vigueur – hérité du mandat français – veut que le pouvoir exécutif soit assumé par un représentant de la communauté chrétienne.

Depuis qu’il est entré en politique, Sleiman Frangié a toujours récusé les conceptions d’un « christianistan » replié sur lui-même selon les lois d’une purification ethnico-confessionnelle prônée par plusieurs factions durant la guerre civile.

Aux antipodes de cette idéologie dont on connaît les désastres passés, le chef des Marada a toujours affirmé que les Chrétiens du Liban devaient incarner l’ouverture et assumer le devoir et les charges d’« une fonction passerelle » entre les différentes communautés, non seulement du Liban, mais aussi de l’ensemble des Proche et Moyen-Orient.

Survivant de la tuerie d’Ehden du 13 juin 1978, Sleiman Frangié sait mieux que quiconque le sens profond de la réconciliation de Bkerké qu’il prépare depuis longtemps : rassembler non seulement les Chrétiens, mais aussi l’ensemble des Libanais, qu’elles que soient leurs appartenances confessionnelles et territoriales. C’est un héros de L’Adieu aux armes qui parle : « la prudence n’empêche pas l’espoir, l’espoir n’empêche pas la témérité… »

 

Vous pouvez lire l’article complet sur le site http://prochetmoyen-orient.ch/

 

 
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