COMBATTRE EN VILLE 
EXPÉRIENCE ISRAÉLIENNE

 

Par le Colonel de la Ruelle (*)

Parmi les nombreuses idées admises sur l’armée israélienne, figure celle qui prête à celle-ci une efficacité redoutable dans le combat urbain. Probablement liée à la longue expérience de lutte contre le terrorisme palestinien depuis 1948, cette réputation est en réalité est plus nuancée, comme le montrent les exemples pris à partir des années 2000.

Nous nous baserons sur trois exemples récents afin d’expliciter cette inégalité dans les réussites israéliennes

  • Deuxième Intifada (2000-2006): la masse pour étouffer un soulèvement

La venue d’Ariel Sharon, chef du Likoud, sur l’esplanade des mosquées le 28 septembre 2000,  déclenche un conflit militarisé asymétrique. La population palestinienne de Cisjordanie se soulève contre l’occupation israélienne. Si une partie des affrontements a lieu le long des routes, les affrontements les plus violents ont lieu dans les grandes villes palestiniennes, notamment Jénine et Naplouse.

  • L’armée israélienne commence par évacuer des positions difficilement tenables: à deux reprises, des positions trop exposées et tardivement évacués ont conduit à des lynchages filmés de soldats israéliens, (7 octobre 2000 à Naplouse et 12 octobre 2000 à Ramallah).
  • Les grandes villes palestiniennes sont isolées et leurs accès extérieurs contrôlés. Des barrages sont érigés à la périphérie des villes.
  • Lorsque la décision est prise de rentrer en ville au printemps 2002 avec l’opération Rempart, 60.000 soldats israéliens investissent les principales villes palestiniennes. L’armée israélienne fait également pénétrer des unités spéciales et s’assure localement un rapport de force écrasant.
  • Le génie de combat prend dès cette époque une grande importance avec l’image symbolique du bulldozer blindé D 9, qui devient une «arme stratégique» à Gaza en raison de l’obstruction des axes, mais aussi pour créer des cheminements à l’écart des axes de progression et de tir.
  • Les Israéliens testent de nouveaux procédés tactiques: les raids blindés de nuit au cœur des villes, la progression de l’infanterie à l’abri des habitations, un recours accru aux chiens et aux tireurs d’élite. Simultanément, l’entraînement au combat urbain dans des installations spécifiques qui se multiplient devient systématique.
  • L’action de l’armée de terre se situe dans un cadre interarmées (drones et hélicoptères pour les tirs ciblés, et bombardier F16 pour les cibles inatteignables autrement).

L’opération n’a pas détruit «l’infrastructure terroriste», mais elle lui a porté des coups sérieux et l’intifada s’est essoufflée. L’armée de terre israélienne a atteint son objectif par des opérations au sol décisives, mais en négligeant deux aspects: d’une part l’action sur la population qu’elle juge impossible de rallier à sa cause et dont elle tente juste de dissuader le ralliement au terrorisme; d’autre part, l’entraînement au combat de haute intensité devient rare; en conséquence, l’absence d’entretien des savoir-faire spécifiques de ce combat se paiera cher dès l’année suivante…

  • Deuxième guerre du Liban (2006): les combats de Bint Jbeil et Maroun A-Ras, ou la performance du commandement prise en défaut

L’l’armée israélienne compte d’abord uniquement sur son armée de l’air pour faire cesser les tirs de roquettes du Hezbollah. Constatant l’échec de cette solution, une offensive terrestre est planifiée. Une offensive limitée est décidée, visant à prendre le contrôle d’une zone bordant Israël (villages chiites de Bint Jbeil et Maroun A-Ras) où, à la suite d’erreurs, l’armée israélienne déplore huit morts en 48 heures.

Le bilan des pertes de la bataille est nettement favorable à l’armée israélienne, puisqu’une centaine de combattants du Hezbollah aguerris et installés en défensive a été tuée dans des affrontements à courte distance. Cependant, pour la commission Winograd, chargée de tirer le bilan de la guerre, ainsi que pour le public israélien, ce sont les pertes israéliennes et l’incroyable cafouillage lié à la planification et à la conduite de l’opération qui sont principalement retenus.

En effet le renseignement a été défaillant sur le dispositif ennemi; la mise en place des bataillons devant lancer l’attaque a été effectuée avec retard; la mission à réaliser n’était pas claire (conduire un raid ou occuper les villages?). L’absence de coordination entre unités du dispositif ami a été patente. La bataille s’est finalement résumée à un combat d’unités séparées sans appui mutuel. La configuration à Bint Jbeil a empêché Tsahal d’utiliser son avantage technologique, et la bataille s’est transformée en une succession de combats à très courte distance, presque au corps à corps.

En termes de bilan des pertes, l’opération est un succès; mais cet aspect des choses doit être relativisé tant huit morts représentent un bilan coûteux pour l’armée israélienne.

  • Opération Lisière Protectrice contre Gaza: été 2014

Suite à des tirs quotidiens de dizaines de roquettes depuis la bande de Gaza sur Israël, l’armée israélienne lance une offensive visant à faire cesser ces tirs. Après une phase de bombardements aériens et d’artillerie, l’armée de terre israélienne pénètre de quelques kilomètres  en zone péri-urbaine pour y éliminer des sites de lancement de roquettes, mais surtout pour trouver et détruire les entrées des tunnels, 32 sont finalement mis à jour et détruits. Ils débouchaient en Israël et constituaient un risque croissant d’attaques de commandos du Hamas comme d’enlèvement de civils et de militaires. Les forces terrestres israéliennes ne pénètrent pas au cœur des villes de la bande de Gaza, car le but n’est pas de renverser le régime du Hamas, mais d’éliminer les menaces immédiates.

Une fois encore le rapport de force est écrasant face à un ennemi asymétrique, mais qui connaît parfaitement le terrain. L’usage du feu et des blindés est massif: environ 500 blindés Merkava prennent part à l’opération alors que le Hamas n’en possède aucun. Les quelques blindés équipés du système de protection active Trophy et touchés par des roquettes de RPG ou des missiles anti-char ne déplorent aucune perte. A contrario, un vieux M113 immobilisé est rapidement détruit, causant la mort de 9 Israéliens. Ce sont finalement les tirs de mortier sur les positions de déploiement et d’attente de l’armée israélienne qui occasionnent les pertes les plus élevées (une dizaine de morts).

Fortement engagée dans l’opération, l’armée de terre a beaucoup amoindri les capacités militaires du Hamas. En tenant une bande de terrain en zone semi-urbaine, elle a permis aux unités de génie de combat de supprimer la menace constituée par les tunnels.

 

DES CONSTANTES

En dépit de variantes liées à l’ennemi, au terrain et au contexte, la supériorité israélienne en combat urbain s’appuie sur les éléments suivants:

  • Pas un pas sans drone ou sans appui
  • Le renseignement: il est primordial pour effectuer du ciblage d’infrastructures et de HVT[1], La règle d’or est donc «pas d’engagement sans renseignement»
  • Le combat en zone urbaine requiert l’emploi de munitions guidées (GPS et laser). Il met en avant l’importance de l’emploi de la haute technologie pour permettre des prises de décision en temps réel indispensables.
  • La protection de la troupe prime sur la vitesse de l’opération et les destructions consenties. La mobilité passe au second plan derrière la protection et la puissance de feu.
  • Une bonne coordination interarmées, grâce à l’intégration de deux officiers de liaison de l’armée de l’air au poste de commandement (PC) de la brigade.
  • Une asymétrie complétement assumée: la masse des plates-formes de combat et d’appui procure un appui psychologique et létal.
  • Le facteur population est mieux pris en compte par l’armée israélienne, mais reste subordonné aux objectifs de l’opération. Cette prise en compte de la guerre au milieu des populations est nouvelle. Une cellule existe désormais au sein des PC de brigade pour gérer les différents moyens concourant à la gestion de l’environnement (PSYOPS, COMOPS, CIMIC, Key leader engagement).
  • Le tir fratricide est une crainte constante: la numérisation des unités terrestres est l’outil qui permet de les éviter au maximum.
  • Les dégâts par IED (Engins explosifs improvisés) sont réduits au minimum
  • Une génération avant la bataille de Mossoul, l’armée israélienne a compris l’importance du génie de combat dans les batailles urbaines modernes, notamment à travers l’emploi symbolique des bulldozers blindés pour cheminer dans des zones urbaines obstruées faites pour canaliser. Suite à l’opération Lisière Protectrice de 2014, encore davantage de zones d’entraînement aux combats en zone urbaine et souterraine ont été construites. Un bataillon du génie de combat supplémentaire a été créé.
  • La brigade interarmes est le pion de manœuvre tactique de base en combat urbain, aux ordres d’un brigadier qui centralise l’utilisation de tous les renforcements et appuis. C’est finalement dans cette modularité nécessaire des unités terrestres que les leçons, si elles sont tirées, sont les plus longues à être mises en œuvre. Prisonnières d’un schéma d’unités organiques, les unités israéliennes sont peu habituées à s’entraîner au niveau de l’unité élémentaire avec des unités d’autres fonctions opérationnelles, et c’est dans ce domaine précis que des évolutions devraient se dessiner à court terme.

Généralement très familière de ses zones d’intervention (Cisjordanie, Gaza, Sud-Liban), l’armée israélienne dispose déjà d’un avantage certain: les villes et les ennemis sont connus. La supériorité technologique et les rapports de force locaux penchent également en sa faveur. Néanmoins, comme des exemples ci-dessus le montrent, les succès peuvent être mitigés. L’ennemi, lui aussi, apprend de ses erreurs.

[1] High value target: cible de haute importance

(*)Après une première partie de carrière dans l’ABC, le colonel de la Ruelle l’a ensuite poursuivie dans le domaine des relations internationales militaires, notamment attaché de défense en Turquie (2007-2010) et Israël (2013-2016). Il est chef du bureau RETEX de l’armée de Terre depuis 2016

 

Extraits de httpp://www.penseemiliterre.fr/

 Centre de doctrine et d’enseignement du commandement (CDEC)

Référent de la doctrine d’emploi de l’armée de Terre, garant de l’enseignement militaire supérieur Terre et vecteur de rayonnement, sa finalité générale est l’animation de la pensée militaire au profit de l’efficacité opérationnelle des Forces Terrestres.

– Créé le 1er  juillet 2016 à l’occasion de la fusion du CDEF et du CESAT. Implanté sur le site de l’École militaire, il est un organisme déconcentré de l’état-major de l’armée de Terre, placé sous l’autorité du major général de l’armée de Terre.


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