Effacer le monde d’hier.
Dessiner le monde de demain

Vincent Gourvil (*)
Pseudonyme d’un Haut fonctionnaire

Docteur en sciences politiques

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La conjoncture, empreinte de bouleversements comme de mutations profondes, incite l’auteur à en dresser les grandes lignes.


« Le vieux monde se meurt, le nouveau est lent à apparaître, et c’est dans ce clair-obscur que surgissent les monstres ». Comment mieux caractériser la transition entre deux mondes, que nous connaissons depuis plusieurs années, que ne le fait Antonio Gramsci ? Manifestement, une majorité de dirigeants, en particulier occidentaux, s’accroche aux paradigmes dépassés de l’ancien monde comme des berniques à leur rocher. Ils n’ont de cesse d’envelopper la réalité internationale dans un coton de mythes rassurants : multilatéralisme, droit international, droits de l’homme, valeurs, principes, liberté du commerce, protection de l’environnement … Mais, ce récit universaliste peine à se renouveler face aux crises contemporaines. Nos bons apôtres semblent sourds aux craquements de l’édifice ancien qui s’effondre lentement mais sûrement sous les coups de boutoir du 47ème Président des États-Unis mais aussi sous l’action perturbatrice de quelques États « voyous ». Ils semblent tétanisés à l’idée de remettre en cause leurs certitudes. Telle est la réalité dans ce qu’elle a de plus triviale. Rien ne sert de la nier au risque de se promettre de sérieuses déconvenues au présent et dans le futur immédiat. Face à une vérité d’évidence qu’est aujourd’hui l’effacement irréversible de l’ancien monde, l’esquisse d’un nouveau monde ne constitue-t-elle pas une ardente obligation pour tous ceux qui aspirent à renforcer la paix et la sécurité internationales ?

L’effacement de l’ancien monde : Une vérité d’évidence

Soixante-dix ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale, nous sommes confrontés à un nouveau monde. En raison de l’obsolescence des principes cardinaux d’hier, l’édifice international d’aujourd’hui se fissure de toutes parts.

L’obsolescence des principes cardinaux d’hier. Un à un, les mantras d’hier deviennent aujourd’hui caduques. Comme le rappelle le cardinal de Retz : « Les lois désarmés tombent dans le mépris ». Le principe sacro-saint de la paix par le droit s’efface au profit de la paix par la force. La puissance du droit s’efface au profit du droit de la puissance. Le fameux droit international n’est plus que l’ombre de lui-même tant il peut justifier tout et son contraire. La protection des droits de l’homme et de la femme[i] relève aujourd’hui de la chimère. Le doux commerce, cet espoir d’une pacification des relations internationales grâce aux échanges commerciaux, n’est plus qu’un rêve échafaudé au Royaume d’Utopie. La guerre en Iran contribue à freiner l’économie mondiale. Pire encore, la guerre constitue le nouvel horizon de cette économie. La protection inconsidérée de l’environnement au mépris des contraintes économiques a fait long feu[ii]. La liberté de circulation dans les mers ne s’impose plus comme un impératif catégorique[iii]. Nous en avons un exemple éloquent avec le détroit d’Ormuz. Hier vilipendés, des termes comme ceux de souveraineté, de nations, de patriotisme, de frontières, de contrôles retrouvent soudainement des couleurs. Le monde est liquide, imprévisible et dangereux. C’est le moins que l’on puisse dire ! La tristesse se mêle à la surprise. La dimension tragique de l’Histoire s’impose.

La fissuration de l’édifice international d’aujourd’hui. Conséquence de ce qui précède, les structures, organisations internationales mises en place après 1945 pour mettre en œuvre les dits principes deviennent inefficaces, inutiles. L’ONU, noyau de la sécurité collective, se limite à quelques péroraisons martiales inutiles sans prise sur le réel. Elle se montre incapable de régler les conflits qui secouent la planète. L’OMC ne contrôle plus rien du commerce mondial. L’OMS ne guérit aucuns maux. Au rythme où vont les choses, l’Union européenne n’est-elle pas menacée de se disloquer comme l’Empire soviétique ? Elle se montre incapable d’anticiper les défis de demain (intelligence artificielle, voiture électrique …). Les Européens ont oublié la logique qui sous-tend les relations internationales. L’avenir de l’OTAN est sombre. L’OSCE et le Conseil de l’Europe s’agitent faute de pouvoir s’acquitter de leurs missions originales. L’Union africaine (UA) pérore, condamne mais ne résout aucun problème lancinant et structurel du continent (guerres, terrorisme, fuite des cerveaux, désertification …). La Ligue arabe est spectatrice impuissante de la recomposition du Proche et du Moyen-Orient. Toutes ces organisations universelles ou régionales ne remplissent pas/plus leurs nobles missions. Elles ronronnent, tournent en rond et coûtent des ronds sans que n’apparaisse leur valeur ajoutée. Telle est la sidérante réalité !

« Derrière tant de myopie, une certaine forme d’inconscience de ce qu’est le réel était sans doute à l’œuvre »[iv]. Une démarche volontariste et prospective s’impose à brève échéance.

L’esquisse d’un nouveau monde : Une ardente obligation 

Nos dirigeants ne retiennent pas les leçons de l’Histoire, en particulier les avatars de feu la Société des nations (SDN). Un minimum de bons sens invite à mieux penser les contours du monde de demain. Une double réflexion sur les principes et sur leur déclinaison s’impose.

Une réflexion préalable sur les principes directeurs. Penser la future architecture internationale, c’est, d’abord et avant tout, définir les règles qui la gouvernent. Une chose est certaine. Normes abondantes, procédures lourdes, rituels immuables, conférences inutiles … doivent désormais être bannis de la nouvelle démarche. Plus important encore nous semble être le rétablissement d’un minimum de confiance entre les acteurs du concert des nations. Sans cet acteur incontournable des relations internationales, rien n’est possible. Or, la confiance ne se décrète pas. Elle se bâtit patiemment avec persévérance en favorisant le dialogue, le respect, le compromis … En un mot, en laissant toute sa place à la diplomatie à l’ancienne. Celle que définit Talleyrand ainsi : « Je dois le rappeler pour détruire un préjugé généralement répandu : non, la diplomatie n’est point une science de ruse et de duplicité. Si la bonne foi est nécessaire quelque part, c’est surtout dans les transactions politiques, car elle est ce qui les rend solides et durables. On a voulu confondre la réserve avec la ruse. La bonne foi n’autorise jamais la ruse, mais elle admet la réserve : et la réserve a cela de particulier, c’est qu’elle ajoute à la confiance ». Une fois la méfiance remplacée par une indispensable confiance, – et cela ne sera pas une mince affaire – alors l’on pourra lancer une réflexion d’envergure permettant d’imaginer un nouvel édifice international souple et efficace propre à assurer paix et sécurité internationales.

Une réflexion consécutive sur leur déclinaison opérationnelle. Aujourd’hui, un changement de logiciel s’impose à nos dirigeants s’ils veulent être en mesure d’avoir une prise sur le réel. Rien ne sert de se lamenter sur les ruines d’un monde imaginé dans l’après Seconde Guerre mondiale. Cela ne sert à rien si ce n’est à entretenir une douce illusion qui débouche sur une impasse mortifère. Nos dirigeants doivent impérativement imaginer la souplesse comme mode de gouvernance de la société internationale du XXIe siècle. En particulier souplesse des structures destinées à régler concrètement les problèmes, les défis et les menaces de notre temps. L’on pense aussitôt au concept de coalition des volontaires régulièrement mis en avant à propos de l’Ukraine, de l’Iran, du Liban. Par nature, il s’agit de structures à géométrie variable en fonction des sujets traités. Leur durée de vie doit être fonction de la permanence du problème à traiter. Au niveau européen, l’on voit bien que l’Union européenne est marginalisée. Un quatuor semble émerger, formé de l’Allemagne, de la France, de l’Italie et du Royaume-Uni. Peuvent s’y joindre d’autres États pour donner plus de poids, de crédibilité à la recherche du but poursuivi. Ce n’est qu’à ce prix que la communauté des nations pourra espérer surmonter les nombreux et immenses défis du monde actuel. Faute de quoi, le pire est à craindre. Le voulons-nous ?

La comédie des erreurs

« Il n’y a pas de précurseurs, il n’existe que des retardataires » (Jean Cocteau). Le constat est sans appel et ô combien actuel au moment où « nous vivons à la lisière d’un monde qui ne tient plus, et d’un autre qui n’a pas encore de nom »[v]. Dans ce contexte, quand voudrons-nous embrasser l’avenir au lieu de le subir ?  Quand voudrons-nous en finir avec l’hypocrisie pour faire preuve d’honnêteté intellectuelle ? Quand voudrons-nous être acteur volontariste plutôt que spectateur impuissant ? Il est temps de sortir de notre torpeur au moment où le monde se recompose durablement et dangereusement sous nos yeux hagards. Si tant est qu’elle intervienne, cette réorientation stratégique devra conjuguer urgence et vision de long terme. Les grands échecs ne commencent jamais par une violence extrême. Ils débutent par une accoutumance morale. On s’habitue à entendre que le système international est à bout de souffle. La question n’est plus de savoir s’il faut agir, mais de savoir combien de temps la Communauté des nations – terme qui n’a rien à voir avec l’inexistante communauté internationale – peut encore différer des réponses qu’elle sait nécessaires. Il est temps d’oser faire un examen de conscience et un saut qualitatif courageux pour façonner un monde plus sûr et plus juste. Le veut-on ? Le peut-on ? Le but ultime de cette démarche ne consistera-t-il pas à effacer le monde d’hier pour dessiner les contours du monde de demain ?

 

Les opinions exprimées ici n’engagent que leur auteur

[i] Alienor de Pompignan, La domination sexuelle des Gazaouies par le Hamas : qui pour dénoncer ces crimes ?, www.bvoltaire.fr , 20 avril 2026.
[ii] Stéphane Mandard, Les zones à faibles émissions enterrées par l’Assemblée nationale, Le Monde, 16 avril 2026, p. 9.
[iii] Julien Bouissou, Les mers sont devenues des territoires dont le contrôle se monnaye, Le Monde, 15 avril 2026, p. 27.
[iv] Stéphane Audouin-Rouzeau, Notre déni de guerre, Seuil Libelle, 2026, p. 23.
[v] Dominique de Villepin, Le pouvoir de dire non, Flammarion, 2025, p. 183.


(*) Vincent Gourvil est le pseudonyme d’un haut fonctionnaire, par ailleurs Docteur en sciences politiques.

Source photo bandeau : IA / Laure Fanjeau

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