L’Ukraine,
le nouveau récit

Massimo Nava (*)
Corriere della sera

.
.
La guerre russo-ukrainienne est loin de tendre vers la moindre victoire synonyme de fin du conflit. Même si, selon l’auteur, les discours et jeux de communication laissent croire l’inverse.

.

L’Ukraine a désormais atteint une supériorité technique et stratégique qui lui permet de frapper la Russie jusqu’à Moscou, d’étrangler économiquement la Crimée et, très probablement, de contraindre le Kremlin – blessé et humilié – à accepter une paix déshonorante. Grâce au soutien militaire et économique de l’Occident, et surtout de l’Europe, l’Ukraine a constitué l’une des armées les plus puissantes du Vieux Continent, développé des technologies de pointe dans le secteur crucial de la production de drones, remis de l’ordre dans l’administration civile, éradiqué la corruption et engagé des réformes structurelles qui lui permettront d’entrer bientôt et triomphalement dans l’UE.

En attendant, avec la bénédiction de l’Allemagne, elle peut déjà être considérée comme un membre associé. Le chef-d’œuvre politique de Volodymyr Zelensky a même fait changer d’avis le président Donald Trump, aujourd’hui déterminé à convaincre Poutine, par la force ou par la persuasion, d’en finir avec la guerre.

Ce résumé mériterait bien sûr des éléments d’appui plus concrets et des analyses plus approfondies, mais c’est le récit diffusé et récurrent du conflit dans les médias occidentaux depuis quelques semaines. Avec son lot de polémiques et de railleries à l’encontre des rares personnes qui, ces dernières années, ont soutenu le contraire.

Une impasse plutôt qu’une réelle victoire

.

Jusqu’à hier, et tout au long de ces cinq années de guerre, tout en excluant que la Russie ait la moindre chance de victoire ou, en tout cas, de dicter les conditions de la fin des hostilités, on a pu lire des articles sur la résistance héroïque de l’Ukraine, sur les grandes difficultés et les pertes énormes subies par le camp russe, sur l’isolement international de Moscou dû à des sanctions de plus en plus sévères, mais l’hypothèse d’une victoire ukrainienne n’avait jamais été évoquée avec optimisme. Tout au plus a-t-on parlé d’« impasse », précisément en raison des difficultés croissantes rencontrées par la Russie et de la réorganisation plus efficace de l’Ukraine.

En effet, le scénario de guerre n’a pas beaucoup changé et il serait plus juste de parler d’« impasse ». D’une part, les attaques ukrainiennes en territoire ennemi se sont intensifiées et la Russie, compte tenu de son immense étendue géographique, n’est pas en mesure d’assurer partout la défense contre les incursions aériennes. D’autre part, les représailles russes sont de plus en plus meurtrières et l’Ukraine n’est pas en mesure de les contrer, du moins tant qu’elle ne disposera pas de missiles Patriot et d’autres systèmes de défense réclamés en vain jusqu’à présent par Zelensky à ses alliés occidentaux, dont on ne comprend pas pourquoi ils tergiversent encore, comme si le coup décisif de la part de l’Ukraine n’était pas opportun et que la capitulation de la Russie ouvrait des scénarios trop imprévisibles. Alors, vaut-il mieux l’impasse ?

De plus, au cœur de l’« impasse » sur les fronts de guerre, se trouve l’« impasse » de deux sociétés civiles et politiques qui, pour l’instant, opposent leurs malheurs et leurs problèmes internes assez similaires : corruption, désertions, crise économique, lassitude, destructions. Et il n’y a pas beaucoup de différence entre les positions des deux dirigeants, Poutine et Zelensky, en quelque sorte contraints de poursuivre le conflit pour ne pas perdre la face, leur siège au pouvoir et peut-être même la vie. La seule différence est que Poutine contrôle toujours l’appareil d’État, tandis que Zelensky doit faire face aux revirements et aux défections de ceux qui espèrent prendre sa place si et quand des élections régulières auront lieu.

Le risque de continuité d’un conflit toujours plus dévastateur

.

Le discours sur la victoire ukrainienne apparaît comme une volonté irréaliste de poursuivre le conflit, quoi qu’il en coûte, avec le risque que, par désespoir et par représailles, les bombardements russes s’intensifient à leur tour, au point d’envisager les conséquences les plus dévastatrices et irréversibles. Ursula von der Leyen a réaffirmé son soutien à Zelensky il y a quelques jours encore, allant jusqu’à proposer de doubler l’aide.

En attendant que le président Trump retrouve un minimum de maîtrise de soi et la volonté de s’engager sur ce front, un tournant décisif ne pourrait venir que de l’Europe, à condition de vouloir observer la situation réelle avec plus de lucidité, plutôt que de proférer des prophéties dans l’espoir qu’elles se réalisent d’elles-mêmes.

Continuer à soutenir l’Ukraine sur les plans économique, politique et militaire ne peut et ne doit pas exclure une initiative à l’égard de la Russie, afin de renouer d’une manière ou d’une autre le dialogue. Cela serait bénéfique pour l’économie et la sécurité de l’Europe, cela freinerait la montée du populisme d’extrême droite alimenté notamment par la propagande pro-russe, et cela offrirait à la Russie l’occasion de sauver la face, ce qui, en fin de compte, est aujourd’hui la priorité du Kremlin. Évidemment, sauver la face signifie accorder une certaine forme d’autonomie aux régions russophones contestées, c’est-à-dire le nœud crucial des hostilités, qui ont d’ailleurs commencé par l’affrontement entre milices pro-russes et nationalistes ukrainiens. Des hostilités qui ont commencé – il est bon de le rappeler à ceux qui s’obstinent à propager des récits de convenance – bien des années avant l’invasion russe.

 

massimo nava Corriere della Sera (mnava@corriere.it)


(*) Massimo Nava  est éditorialiste pour le Corriere della Sera depuis Paris, après avoir été correspondant en France de 2001 à 2010. En 2025, il a reçu la Légion d’Honneur. 

Envoyé spécial en Italie et à l’étranger, il a couvert les événements italiens et internationaux les plus importants : les phénomènes de la mafia et les années de plomb, la chute du mur de Berlin, le génocide au Rwanda, les conflits en Afghanistan, en Yougoslavie, au Kosovo, en Irak, en Indonésie, aux Philippines, au Timor oriental et en Somalie. Il est auteur d’une quinzaine d’ouvrages de politique internationale, depuis les années 1990, dont Sarkozy, il francese di ferro (Einaudi, 2007), traduit en France sous le titre Désir de France (Michalon, 2007).

Source bandeau : IA / Laure Fanjeau