DES PARENTS
 FACE A LEURS ENFANTS RADICALISÉS

Dounia Bouzar (*)
Islamologue

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Dounia Bouzar, qui mène à la fois un travail de terrain et d’analyses scientifiques, a pu étudier un échantillon de 450 jeunes radicalisés. Elle souligne ici la place et le rôle des parents face à l’engagement de leurs enfants et à l’emprise mentale dont ils sont l’objet. C’est une difficulté colossale pour les proches que d’être confrontés à des situations dont ils sont le plus souvent incapables de trouver, seuls, parades et postures à tenir.
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Le djihadisme relève-t-il d’un processus d’emprise mentale ou d’un simple engagement politico-religieux ? Probablement des deux. Certes, les jeunes que nous avons suivis adhéraient à l’utopie d’un monde meilleur géré par la Loi divine (la Charia). Mais force est de constater que pour peupler le territoire de Daesh, les djihadistes contemporains ont été beaucoup plus efficaces que ceux d’Al Qaïda, allant jusqu’à convaincre 40% de leurs recrues non musulmanes.

Analyser cette efficacité nous fait découvrir une propagande qui a capitalisé toutes les techniques utilisées précédemment par d’autres projets totalitaires, comme les Jeunesses hitlériennes, les Khmers rouges, le régime stalinien, les enfants-soldats, les mouvements sectaires. On y a rajouté les nouvelles capacités du net : diminution de la distance entre les personnes connectées (sentiment de proximité), instantanéité de l’information en temps réel, anonymat des informations transmises qui rassure les individus (diffuseurs, récepteurs et recruteurs) et leur permet de se livrer sur des choses intimes à forte charge émotionnelle, ce qui aide le cerveau à retenir l’information…

Pour qu’un discours fasse autorité sur un individu, il doit faire sens. L’offre djihadiste a bel et bien rencontré une demande. Cela n’est sans doute pas un hasard si la mutation de la propagande djihadiste classique (rhétorique Al-Qaïda basée sur un projet théologique) en propagande basée sur les ressorts intimes des jeunes, a d’abord touché des moins de 30 ans (la moyenne d’âge des 450 jeunes de notre échantillon est de 19 ans et demi). C’est une tranche d’âge où l’on cherche à la fois un idéal, un groupe, et des sensations fortes. Parler de techniques d’emprise mentale, d’autant plus efficaces que les adolescents présentent fréquemment des fragilités psychologiques, ne signifie pas une absence d’engagement volontaire du radicalisé. Les jeunes en lien avec Daesh ont bien été attirés par sa doctrine et y ont progressivement adhéré.


Emprise mentale et autorité parentale


Si la question des techniques d’emprise mentale nous intéresse ici, c’est qu’elles permettent aux discours djihadistes, comme aux discours salafistes, de provoquer une séparation d’avec tous les interlocuteurs qui contribuaient auparavant à la socialisation du jeune. « La croyance sectaire a pour particularité de ne pouvoir s’envisager qu’en lien avec la vie de groupe qui la caractérise et avec la rupture des liens familiaux qu’elle implique. Elle se situe du côté du totalitarisme, de la non-acceptation de l’altérité et du dialogue. » (Raphaël Riand). Justement, les discours salafistes et djihadistes mettent en place une approche anxiogène qui délégitime tout adulte-repère en le présentant comme un « endormi » (victime du conditionnement de la société qui l’endoctrine pour qu’il perde son discernement et se soumette au système), ou comme un « complice des sociétés secrètes » (qui complotent contre le vrai islam parce qu’elles veulent garder le pouvoir et ont compris que l’islam était supérieur).

Lorsque les parents constatent que « le séparatisme » est en train de se mettre en place vis à vis du reste de la société (le jeune refusant l’enseignement de son professeur, ses loisirs culturels et sportifs, et tout contact hors de son groupe radical), quelle posture peuvent-ils adopter pour ne pas être contre-productifs, sachant qu’ils représentent souvent le dernier lien avec la société ? C’est le contenu des groupes de paroles organisés par L’Entre-2, où les pères et les mères essayent d’échanger leurs « bonnes pratiques » de maintien du lien pour lutter contre la radicalisation de leurs enfants.

C’est un drame et une monstrueuse angoisse pour des parents, musulmans ou non, qui voient leur enfant se radicaliser. Photo Pixabay

Ne plus obéir aux parents, qui éloignent de la vérité


Comment désamorcer la rupture avec les parents, rupture recherchée par le groupe radical ?  « Je marche sur un fil », témoigne une maman. « Quand j’essaye de réguler ma fille qui est tout le temps sur le net avec eux, ça la conforte… Elle me rétorque qu’ils l’ont prévenue que je vais tenter de l’éloigner d’eux, parce que je ne peux pas comprendre… Mais si je n’interviens pas, je cautionne et je banalise…Et je la laisse seule avec eux…C’est comme si je démissionnais de mon rôle de mère… »

De nombreux parents expliquent cette difficulté : quand ils appliquent leur autorité parentale, cela alimente le discours radical qui a prévenu que la famille, non élue pour posséder la vérité, va tenter d’éloigner le jeune du droit chemin… Mais s’ils ne mettent pas de limites, plus rien ne va contrer l’autorité du groupe radical, qui se substitue au groupe parental.

Irène a développé une technique : pour déstabiliser le groupe radical, elle oscille entre une posture ferme où elle rappelle le cadre et une posture souple où elle développe le lien. En effet, elle s’est rendu compte que le groupe radical, par le biais de son fils, connaissait les habitudes parentales : « Ses amis radicaux avaient toujours un train d’avance au début. Quelle que soit ma réaction, ils anticipaient. Et ils lui donnaient des conseils en fonction de mon attitude. Du coup, pour les déstabiliser, j’ai mis en place une alternance : parfois je me positionnais fermement en lui imposant un cadre et des règles, et parfois je laissais aller les choses, en restant dans l’empathie et l’affection… Cela a été efficace. J’empêchais ainsi le groupe radical de cerner mon attitude et de guider mon fils, en tous cas dans sa relation avec moi. C’était déjà ça de gagné ! Cela a bien fonctionné puisque finalement, malgré son niveau de radicalisation, il m’a toujours considérée comme sa mère, alors que je ne suis pas musulmane. J’ai gardé une certaine autorité sur lui. Cela ne veut pas dire qu’il m’écoute. Mais le lien que nous avons le retient. Je pense qu’il aurait pu aller plus loin s’il n’était pas resté lié à moi. Même les policiers en sont étonnés ! »


Le voile, un casse-tête


Le discours salafiste et djihadiste a remplacé le simple hijab (foulard) par le niqab (voile cachant le visage) ou le jilbab (voile cachant tout le corps en laissant apparaître uniquement le visage). C’est une façon d’effacer les contours identitaires des femmes et de les uniformiser. Ainsi, cela permet d’accentuer les ressemblances entre les membres du groupe radical et les différences avec les autres musulmans (égarés ou hypocrites) et les non musulmans. Le processus de radicalisation comprend donc un passage où les parents finissent par découvrir un de ces longs voiles couvrants, ce qui est très violent pour eux, puisque justement, ils sentent bien que l’identité du groupe est en train de détruire l’identité individuelle de leur fille. Sur ce plan aussi, il n’est pas facile pour eux de ne pas engendrer le contraire de ce qu’ils recherchent.

Céline, aujourd’hui étudiante âgée de 21 ans, radicalisée en 2014 pendant environ deux bonnes années, accepte de raconter comment elle a vécu l’attitude de son père : « J’adorais mon jilbab car j’étais bien dans ma bulle. De plus, mes sœurs utilisaient des arguments qui me touchaient sur la marchandisation du corps des femmes… A chaque fois que mon père m’interdisait le moindre foulard sur la tête, je trouvais de nouvelles raisons pour m’y accrocher de plus belle. Il n’y avait pas photo : entre Dieu et mon père, non musulman en plus, si on me poussait à bout, je choisirais Dieu. Me voiler, c’était un acte d’adoration pour moi… Dès que je sortais de la maison, je le remettais. Et plus il me l’interdisait, plus je parlais avec mes « nouvelles sœurs » sur internet, qui étaient exactement « les mêmes » que moi. J’attendais ma majorité et je préparais mon départ… Et puis un jour, il m’a annoncé qu’il consentait à ce que je porte un bonnet. Je suis restée stupéfaite. Je ne pouvais pas refuser. Alors on est parti faire les courses, et il m’a montré le style de bonnets que je pouvais acheter. J’ai su après que c’était l’association qui lui avait fait comprendre que s’il s’opposait, il allait me jeter dans les bras du groupe radical. A partir de ce moment-là, quelque chose s’est mise en marche. Je ne sais pas trop quoi… Mais c’est comme si, en faisant ça, il était entré dans ma bulle… C’est comme s’il était redevenu mon père, et j’ai commencé à me distancier de mes « nouvelles sœurs ». Il a repris sa place. Ça a pris du temps, mais j’ai recommencé à penser par moi-même à partir de ce jour-là… »

Lorsqu’on lui demande quel conseil elle donnerait aux parents aujourd’hui, elle répond sans hésitation : « il ne faut pas s’opposer frontalement mais il ne faut pas rien dire non plus. Les parents doivent affirmer ce qu’ils ressentent, qu’ils ne reconnaissent plus leur fille. Ne rien dire, c’est valider. C’est faire en sorte que leur fille ne se posera pas de question et se laissera flotter dans ses nouvelles certitudes sans aucun malaise… Ils doivent montrer qu’ils existent encore. Qu’ils sont encore les parents. » 


L’islam, le groupe et les parents


Les jeunes témoignent d’une difficulté qui leur compliquait l’existence : leur groupe radical, pour faire autorité sur eux, cherchait à se substituer au groupe familial, que leurs parents soient non musulmans ou musulmans non radicalisés. Mais progressivement, en pianotant sur internet, les jeunes se rendaient compte que l’islam impose le respect des parents, avec la fameuse maxime très connue : « Le paradis est aux pieds des mères ». Du coup, il y avait une injonction paradoxale qui les obligeait à élaborer une pensée sur ce que le discours radical leur présentait comme une simple application de l’islam : ne pas écouter leurs parents. Ce décalage entre la maxime connue en islam et le contenu du discours a aidé certains jeunes à se poser des questions.

« Mon problème, à chaque fois que je m’opposais à mes parents suite aux recommandations de mes nouveaux frères, c’était que l’islam accorde une grande importance aux parents, au fait de leur obéir, de les respecter…  Par exemple, pour mes cours de musique, d’un côté je pensais que je désobéissais à Dieu si je n’arrêtais pas, de l’autre je désobéissais à mes parents si j’arrêtais. Car mes parents sont des artistes et l’art est important pour eux. J’étais torturé…  Je cherchais une troisième voie, ce qui m’obligeait à lire et à me documenter. Progressivement, cela m’a aidée à sortir de ce groupe… »

Vous trouverez en fin de cet article une vidéo djihadiste à destination de jeunes en voie de radicalisation.

Notre retour d’expérience montre que le désengagement du djihadisme ou du salafisme ne peut s’opérer si l’interlocuteur se place sur le registre du savoir de manière frontale, car cela alimente le sentiment de persécution du radicalisé et renforce au contraire l’autorité du discours radical. Par contre, on constate dans ce témoignage qu’une « fenêtre cognitive » s’est ouverte parce que ce jeune a repéré une contradiction entre le discours de ses frères radicaux et celui de l’islam, sur un sujet très valorisé et important en islam, unanime dans toutes les écoles d’interprétation.

L’objectif serait donc de provoquer des fissures dans la cohérence du discours du groupe radical (entre leurs promesses et leur véritable projet terroriste, entre leurs discours et leurs actes, entre leurs valeurs et l’éthique musulmane, etc.), pour que l’individu en train de se radicaliser se remobilise sur le plan cognitif, se remette (un peu) à penser son islam, et progressivement se demande quel type d’islam il comprend, sans passer par son groupe radical.


Rester à l’écoute


Mais les parents insistent sur la nécessité d’inventer chaque jour une nouvelle modalité de contre-discours, afin qu’il soit adapté à la fois à l’évolution du jeune, mais aussi à l’état du parent, et le contexte : « Les mêmes argumentations utilisées dans mon discours vis-à-vis de mon fils l’année dernière n’ont plus les mêmes connotations quelques mois plus tard, puisque d’un point de vue cognitif, sa vision du monde a changé depuis son incarcération. De mon côté, mon niveau de résilience et de tolérance évolue aussi. J’essaye de rester en écoute permanente afin de lui donner l’impression d’être toujours en phase avec lui « émotionnellement », tout en restant authentique, sinon il le sent, et pense que je suis dirigée par des forces obscures… Je ne suis pas la même maman au gré du temps et de l’avancement de la radicalisation de mon fils, de la même façon que mon fils n’est plus le même fils… Sans quoi nous ne pourrions pas échanger et dialoguer.»
Il n’y a pas de recette magique. Chaque parent trouve son mode de communication pour ne pas tomber dans une posture d’opposition frontale (ce qui alimenterait la certitude du radicalisé qu’il veut l’éloigner de « la vérité »…) tout en restant dans la conservation du lien (sinon il n’y a plus personne pour contrer le discours radical…) La communication diffère si l’enfant réside chez ses parents ou s’il est en couple.
Dans tous les cas, le système cognitif et le libre arbitre se remettent d’autant plus en marche que le jeune se sent en sécurité, ce qui montre le rôle fondamental de la famille dans ce qu’on peut nommer une « contre-approche émotionnelle rassurante », puisqu’elle va contrer l’approche émotionnelle anxiogène du discours radical (tous les adultes complotent contre l’islam). Ainsi, le parent avance véritablement comme un funambule, entre lien affectif qu’il doit maintenir et opposition au séparatisme qu’il doit porter et incarner, car son rôle est de permettre à son enfant d’avoir confiance en ses semblables et de trouver une place au sein de la société.

Vidéo djihadiste destinée aux jeunes

Vidéo diffusée par un recruteur djihadiste français bien connu ayant rallié à lui nombre de jeunes Français, majeurs ou mineurs.

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(*) Dounia Bouzar, docteur en anthropologie du fait religieux, est une ancienne éducatrice à la Protection Judiciaire de la Jeunesse. Nommée en 2005 en tant que personnalité qualifiée au Conseil Français du Culte Musulman, elle en démissionne deux ans plus tard, opposée à la politisation de cette instance. Elle fonde en 2008 son propre cabinet d’expertises (https://www.bouzar-expertises.fr), spécialisé sur l’application de la laïcité et la gestion de la diversité des convictions, tant dans le monde du travail que dans la société civile.
Auditrice de l’Institut des Hautes Études de Défense Nationale, auteur d’une vingtaine d’ouvrages sur l’islam au sein de la culture française, elle a plusieurs fois été primée (deux fois par l’Académie des Sciences Morales et Politiques, par le journal l’Express et pour son roman de prévention « 
Ma meilleure amie s’est fait embrigader »).  Elle a été nommée « héros européen » par Time Magazine pour son travail de réflexion sur « l’islam de France ».
Alors qu’elle est expert auprès du Conseil de l’Europe, le Ministre de l’Intérieur lui demande en 2014 de monter le Centre de Prévention contre les Dérives Sectaires de l’Islam, afin de former les équipes des préfectures sur la contre-radicalisation et de prendre en charge les 1000 premiers jeunes qui ont cherché à rejoindre Daesh. Nommée Personnalité qualifiée au sein de l’Observatoire National de la Laïcité, Dounia Bouzar vient de remonter une association nommée « L’entre-2 » (
https://www.asso-lentre2.fr ) pour aider bénévolement les parents dont les enfants se radicalisent et lutter contre la récidive djihadiste.

Elle vient de publier « La tentation de l’extrémisme », présenté dans la rubrique Livres du n°156 d’ESPRITSURCOUF

Bonne lecture et rendez-vous le 22 mars 2021
avec le n°160

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