LA PRISE EN CHARGE
DES DJIHADISTES

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Dounia Bouzar (*)
Islamologue


Que faire avec les djihadistes, les combattants faits prisonniers ou les volontaires prêts à prendre les armes ? La question a suscité de lourdes polémiques, ainsi que de nombreux débats entre les divers « experts ».Face à l’urgent besoin de prendre en charge les djihadistes sortants de prison et de lutter contre la récidive, l’auteur ouvre ici quelques pistes.
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Après la Seconde Guerre mondiale, la dénazification a également suscité de nombreuses polémiques. On découvre qu’il n’y a pas eu de projet commun entre les Alliés.


Le précédent de la dénazification


Comme le précise Dominique Szepielak dans le premier numéro de la revue « Contre-terrorisme » en 2018, le plus grand chantier de dénazification a été initié par les Anglais en 1942. Il avait pour objectif « d’éradiquer les influences nazies d’un certain nombre d’institutions et de secteurs clés de la vie publique allemande et autrichienne : la culture, l’éducation, l’économie, les médias, l’armée et la politique ».

Mais pour évaluer ces programmes, les Allemands étaient soumis à divers questionnaires, méthode qui a suscité de nombreuses critiques, puisqu’elle reposait sur la sincérité des réponses apportées par les personnes interrogées. Or, ce qui est avant tout ressorti du procès des officiers et dignitaires nazis à Nuremberg, c’est qu’ils avaient une conviction souveraine d’avoir rendu un immense service à l’Europe, en luttant contre le bolchévisme stalinien et en éliminant les Juifs, Tziganes, handicapés et homosexuels du paysage des vieilles nations dominantes. Coupables de crimes de guerre, oui ils l’admettaient, mais ils défendaient malgré tout une croyance chevillée au corps qu’il fallait bien que quelqu’un se dévoue pour sauver la culture occidentale. D’où l’ensemble des polémiques issues des politiques de dénazification, qui ont souvent révélé une ambivalence contrainte de certains Allemands traditionalistes, qui ont dû faire contre mauvaise fortune, « bon affichage ». D’où également les résurgences fréquentes de mouvements extrémistes se revendiquant de l’épopée guerrière du III Reich.


La déradicalisation en question

Pour ce qui concerne l’ambition d’une déradicalisation de djihadistes, là encore on trouve des obstacles liés aux croyances des extrémistes. Les crimes de guerre perpétrés sur diverses populations occupées durant l’expansion du Califat d’Al-Bagdadi trouvent une légitimité dans un même sentiment des combattants islamistes : ils auraient agi comme précurseurs d’un travail utile qu’il convenait de faire pour servir l’ensemble du monde musulman. Les justifications qui ressortent des entretiens de prisonniers de Daesh en zone kurde sont toujours les mêmes : « il n’y a pas de guerre sans victimes » et « nous sommes l’avant-garde du monde musulman victorieux, seul porteur des valeurs d’une civilisation supérieure bafouée ». Dans le grand public musulman, d’aucuns continuent à penser que l’État Islamique a en réalité été inventé et piloté par « les Juifs » qui voulaient définitivement délégitimer l’islam… D’autres continuent plus ou moins à trouver des justifications aux djihadistes perçus comme des résistants face à une géopolitique injuste, même s’ils n’ont pas respecté les conditions théologiques du djihad armé en islam.

Petite piqure de rappel : le grand djihad consiste à faire un effort sur soi (être bon, généreux, etc.). Le petit djihad est en islam ce que la guerre juste est aux chrétiens, le droit à la légitime défense si trois conditions principales sont réunies : un territoire musulman attaqué par des ennemis, une population en danger et la décision du gouvernement de recourir aux armes pour se défendre. Ce sont ces trois conditions qu’Abdallah Azzam, théologien d’Al-Qaïda, a redéfinies, rompant avec 14 siècles d’interprétation. Il a instauré le djihad en véritable « droit à tuer » individuel, dès lors qu’on estime qu’un musulman est en danger quelque part.

Il serait intéressant de se pencher sur le retour d’expériences des structures européennes (ou américaines) qui ont expérimenté diverses méthodes et ont analysé les témoignages de repentis afin de donner des éléments de compréhension, non plus sur le processus de radicalisation, mais sur celui de déradicalisation. En France, les intellectuels n’ont pas croisé leurs regards, chacun voulant faire entrer la problématique dans sa propre grille de lecture, sans même avoir étudié la transformation du discours du djihadisme d’Al-Qaïda à Daesh. Seuls ceux qui avaient une réelle expérience continue de terrain, comme le sociologue Farhad Khosrokhavar par son long travail en prison, ont rapidement proposé une approche plurielle et complexe, sans être réellement suivis par les institutions et les instances de décision étatiques, au moment où il aurait fallu le faire.

Sortir de la radicalisation


La sortie de radicalisation fait débat, tant dans la rhétorique utilisée que dans l’approche mise en place pour y arriver. « Mal nommer les choses rajoute du malheur au monde », disait Camus. On peut faire l’hypothèse que la réflexion sur la sortie de la radicalisation n’avance pas beaucoup parce que les différents protagonistes ne parlent pas toujours de la même chose. Parfois, la déradicalisation est confondue avec la contre-radicalisation (ensemble de programmes sociaux, politiques, juridiques, éducatifs et économiques spécifiquement conçus pour dissuader les personnes mécontentes de devenir des terroristes). D’autres fois, elle est assimilée à des programmes de prévention (ensemble de mesures le plus souvent éducatives pour outiller la jeunesse à développer leur libre arbitre, afin de reconnaître des discours menant à l’extrémisme violent et de s’en protéger).

De plus, il faut séparer ce qui relève du désengagement et de la déradicalisation. On parle de « désengagement » lorsque l’extrémiste a renoncé à l’engagement dans la violence (et souvent à son groupe qui utilisait la violence) sans pour autant renoncer à son utopie de « monde meilleur » avec la solution portée par son groupe (loi divine, suprématie blanche, destruction du capitalisme, etc.). Il peut se désengager pour différentes raisons : désillusion à l’égard de la direction du groupe ; stress lié au fait de rester dans le groupe extrémiste et épuisement du mode de vie illicite ; désir d’une vie « civile » normale, par exemple en se mariant, en trouvant une carrière ou en fondant une famille ; relations sociales concurrentes ou pressions exercées par la famille, en particulier les parents et les conjoints.


Définition du terme


Le terme « déradicalisation » renvoie plutôt au changement cognitif de l’extrémiste qui a fait le deuil de l’idéologie elle-même (comme seule solution qui peut régénérer le monde) et qui accepte progressivement de faire confiance à la société et d’en faire partie, même s’il désire toujours dénoncer ses dysfonctionnements ou ses manques.
Le mot « déradicalisation » est remis en question en France, notamment parce qu’il serait impossible d’amener des jeunes à faire le deuil de leur idéologie « djihadiste ». Les conduire à abandonner la violence serait le seul objectif que l’on pourrait éventuellement viser. Dans le rapport d’information de la commission du Sénat sur « le désendoctrinement, le désembrigadement et la réinsertion des djihadistes en France et en Europe » (12 juillet 2017), des sénatrices ont proscrit le terme déradicalisation, en expliquant que leur rapport « privilégie les termes de “désembrigadement” et de “désendoctrinement”, qui désignent le processus d’émancipation de la radicalité et de renoncement à l’action violente, sans prétendre au renoncement à une idéologie […] ».

Cette position pose question car c’est bien l’idéologie djihadiste qui conduit ensuite à la justification puis à la banalisation de l’utilisation de la violence.  En effet, le djihadisme et toutes les mouvances néo-nazies ont en commun une idéologie qui repose sur une hiérarchie humaine selon les races/les civilisations ou selon la religion/l’interprétation authentique. Ainsi, de leurs points de vue, la régénération de la société passe par la régénération de l’Homme, selon leurs grilles de lecture réciproques. C’est cette vision de l’ « Autre » qui permet ensuite de le réduire à l’état d’objet puis de l’éliminer. Comment penser que l’on peut désengager un extrémiste de la violence sans déconstruire l’idéologie qui l’a convaincu d’utiliser la violence ? 

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(*) Dounia Bouzar, docteur en anthropologie du fait religieux, est une ancienne éducatrice à la Protection Judiciaire de la Jeunesse. En 2005, elle est nommée par le Ministre de l’Intérieur en tant que personnalité qualifiée au Conseil Français du Culte Musulman. Elle en démissionnera deux ans plus tard, opposée à la politisation de cette instance. Elle fonde en 2008 son propre cabinet d’expertises : le cabinet Cultes et Cultures (https://www.bouzar-expertises.fr), spécialisé sur l’application de la laïcité et la gestion de la diversité des convictions, tant dans le monde du travail que dans la société civile.
Auditrice de l’Institut des Hautes Études de Défense Nationale (IHEDN), auteur d’une vingtaine d’ouvrages sur la question de la compréhension de l’islam au sein de la culture française, elle a été primée deux fois par l’Académie des Sciences Morales et Politiques (en 2006 et 2010), elle a reçu le prix du meilleur essai de lutte contre le radicalisme par le journal l’Express (2015), ainsi que le prix  des «Adolescents en colère » pour le roman de prévention « Ma meilleure amie s’est fait embrigader ».  Dounia Bouzar a été nommée par Time Magazine comme « héros européen » pour son travail de réflexion sur « l’islam de France ».
En 2012, elle devient expert auprès du Conseil de l’Europe sur la dimension religieuse du dialogue interculturel. Début 2014, le Ministre de l’Intérieur lui demande de quitter provisoirement son cabinet d’expertises pour monter une association (le Centre de Prévention contre les Dérives Sectaires de l’Islam) afin de former les équipes des préfectures sur la contre-radicalisation et de prendre en charge les 1000 premiers jeunes qui ont cherché à rejoindre Daesh. En février 2016, elle travaille pour la Commission Européenne sur les processus de radicalisation et de déradicalisation. Nommée Personnalité qualifiée au sein de l’Observatoire National de la Laïcité, Dounia Bouzar est retournée diriger son cabinet de conseils et vient de remonter une association nommée « L’entre-2 » (
https://www.asso-lentre2.fr) pour aider bénévolement les parents dont les enfants se radicalisent et lutter contre la récidive djihadiste.
Découvrez le dernier livre de Dounia Bouzar coécrit avec Christophe Caupenne : « La tentation de l’extrémisme » paru aux éditions Mardaga présenté dans la rubrique « Livre » du numéro 156 d’ESPRITSURCOUF du 25 janvier 2021.

Bonne lecture et rendez-vous le 08 février 2021
avec le n°157

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