Le terrorisme
d’un siècle à l’autre

Edmond Debarle (*)
Historien, spécialiste de l’histoire de l’Algérie coloniale

Attaques terroristes, barbarie, déchaînement de la violence
À propos d’un précédent un peu vite oublié

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Suite à l’horreur du 7 octobre 2023, qui a frappé les Israéliens, l’auteur, historien, offre une réflexion sur l’ignominie du terrorisme, effroyable phénomène qui a marqué à maintes reprises, l’histoire, notamment contemporaine…

Depuis le 7 octobre 2023 et les attaques terroristes du Hamas contre des communautés israéliennes et des bases militaires du sud de l’État hébreux (le bilan actuel évalue le nombre de morts à 1 200), les analystes, experts de plateaux télévisuels et autres journalistes accrédités se perdent en conjonctures. L’interrogation est toujours la même, lancinante, invraisemblable pour qui est « biberonné » depuis plus d’un demi-siècle au discours progressiste : comment, au XXIe siècle, un tel déchainement de haine, de violence, de sang, est-il encore possible ?

La référence incontournable qui vient immédiatement à l’esprit de la très grande majorité des commentateurs est pourtant toujours la même : la barbarie nazie. « Nous n’avions pas vu ça depuis les atrocités du IIIe Reich » a-t-on pu entendre sur à peu près toutes les chaines de télévision quand ce n’est pas sous la plume des journalistes de la presse écrite subventionnée. Une telle assertion est-elle pertinente ? On peut raisonnablement en douter et c’est avoir la mémoire bien courte que de s’en persuader..

Du terrorisme en général, de la violence en particulier

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Se murer confortablement dans la certitude selon laquelle le nazisme constitue l’alpha et l’oméga de la violence politique, du sadisme et de l’irruption de la barbarie dans la société contemporaine relève à la fois de l’idiotie et de la paralysie mentale. Certes, par naïveté, lâcheté ou inconscience, voire même parfois par calcul politique, la fin de la Seconde Guerre mondiale et la création de l’Organisation des Nations Unis (ONU) avaient été savamment présentées comme les garants d’un monde meilleur dans lequel les problèmes internationaux pourraient désormais être réglés par la voie du dialogue et de l’arbitrage juridique au nom de valeurs supposées universelles et transcendantes. Mais, dès cette époque, aucun observateur sérieux n’était dupe : le monde de l’après-nazisme n’aurait évidemment pas grand-chose à envier à celui qui l’avait précédé en termes de massacres et de barbarie.

Parmi les modes d’action, le phénomène terroriste s’impose alors comme celui privilégié par les innombrables mouvements minoritaires, politiques, ethniques ou religieux qui surgissent en divers points de la planète à la faveur des nouveaux foyers de tensions nés de la guerre, des ajustements territoriaux qui lui font suite, ou consécutifs à la remise en cause du modèle colonial, perçu comme largement périmé. C’est alors l’arme du plus faible des combattants, ne disposant pas d’une assise populaire suffisante et cherchant par ce biais à se faire connaître.

Sur le plan théorique, le terrorisme n’est en effet rien d’autre qu’un moyen destiné à obtenir une fin politique. Pour ce faire, il passe par l’utilisation de la terreur dont l’échelle est proportionnelle à l’effet recherché : insinuer une peur collective qui soit suffisamment grande pour briser psychologiquement l’adversaire et paralyser sa volonté pour le contraindre à abandonner la lutte. Raymond Aron souligne ainsi très justement qu’« une action violente est dénommée terroriste lorsque ses effets psychologiques sont hors de proportion avec ses résultats purement physiques ». C’est la raison pour laquelle les techniques sur lesquelles repose le terrorisme sont bien balisées et rarement innovantes : bombes, détournements d’avions et prises d’otages, enlèvements, assassinats. Le fait de s’attaquer à des femmes, à des personnes âgées, à des enfants, de pratiquer des démembrements et autres actes sadiques participe de cette montée crescendo dans l’horreur permettant de frapper davantage les esprits, souvent en concrétisant les cauchemars de ceux que l’on vise, et d’imprimer de façon durable dans les têtes de tout un chacun des images insupportables.

Un phénomène de déshumanisation

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 « La terreur déclenchée par le terrorisme brise les résistances psychologiques en créant l’angoisse, la démoralisation, l’insécurité, l’urgence et la panique dans le camp adverse ; le gouvernement perd sa crédibilité morale, économique, politique, il semble vulnérable, impuissant puis illégitime ; enfin, le système total se révèle comme devant être remplacé. Au contraire, le camp terroriste apparaît progressivement comme celui de combattants du courage et de la force morale contre l’ordre abusif et l’oppression… » Tel est globalement le schéma, parfaitement décrit par le chercheur Roger Dufour, sur lequel se calquent les « mouvements de libération nationale » qui émergent, à partir de 1945, pour encadrer les luttes pour l’indépendance dans les empires coloniaux. Les Néerlandais en Indonésie, les Britanniques au Kenya, les Français en Indochine vivent tous la même expérience, à des degrés divers, d’un terrorisme systématique et barbare auquel répond parfois un contre-terrorisme impitoyable et brutal, mais non généralisé. Du côté des armée régulières du pouvoir colonial, la déshumanisation de l’adversaire, en raison du mode d’action choisi par lui, écarte sans aucun doute scrupules et conscience. Les massacres sont aussi facilités tantôt par la pression du groupe, tantôt par l’absence de commandement en opération et l’absence de résultats produits par l’action militaire traditionnelle.

Rappelons une évidence pourtant peu mise en valeur : l’Occident considère traditionnellement les crimes pratiqués avec des instruments tranchants, où les corps des victimes présentent des plaies multiples et en particulier des liaisons d’égorgement, d’éventration, et des mutilations génitales comme l’œuvre de sadiques. C’est dans ce registre que sont rangés les actes d’un Gilles de Rais (1404-1440) ou d’un Jack l’Eventreur… La médecine légale a même étendu cette catégorisation à certains crimes collectifs pratiqués avec parfois des raffinements de cruauté et dans des buts d’extermination contre des communautés ethniques ou religieuses, donnant ainsi lieu à la notion de « génocide » appliquée, notamment, à certains crimes de la Seconde Guerre mondiale.

L’Algérie, véritable cas-type ?

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Avec la guerre d’Algérie, le phénomène prend pourtant une tournure inédite, dont la brutalité à l’égard de la population civile, européenne comme indigène, connaît un déchainement extrême et sans précédent en situation coloniale. Tout est réuni pour faire de la situation un conflit ethnico-idéologique inextricable : une ancienne colonie intégrée au giron français par le biais d’une départementalisation inachevée, une population européenne en majorité modeste, très travailleuse, fortement implantée sur plusieurs générations, mais très minoritaire (10 %), une population musulmane d’origine arabo-berbère en forte croissance démographique, un statu quo économique et politique renforçant les inégalités…

Dès les premiers jours qui suivent le déclenchement de l’insurrection du 1er novembre 1954, revendiquée par une organisation indépendantiste jusqu’ici inconnue, le « Front de libération nationale » ou FLN, de nombreux témoignages font déjà état de corps mutilés de la part de bandes rebelles se déplaçant par groupes de 20 ou 30 et pratiquant sur leurs passage attentats, égorgements et outrages visant tous ceux suspects de fidélité à la France. Si ces actes marquent bien le début de ce que l’on appelle alors « les événements d’Algérie », l’insurrection s’inscrit dans un processus beaucoup plus lent qui se prolonge jusqu’à l’été de l’année suivante. C’est ainsi que le 20 août 1955, le Nord-Constantinois est le théâtre d’une série d’attaques qui se traduisent par de terribles massacres touchant une vingtaine de centres urbains et de villages. « Une date terrible, une date inoubliable » dira le journaliste Yves Courrière rapportant l’affaire.

Les premiers récits et les rares photographies diffusées à l’époque des faits font état d’exactions d’une rare cruauté, notamment dans trois petits villages proches de Philippeville, El Alia, Oued-Zem et Aïn Abid. « C’est en pataugeant dans des mares de sang que les militaires découvrent la tuerie » rapporte Courrière. Ce qu’ils observent relève de l’indicible : gorges tranchées, membres arrachés, ventres sanguinolents, enfants torturés dont les crânes ont été fracassés contre les murs… Selon plusieurs témoignages, « toutes les femmes ont été violées, souvent à côté du cadavre encore chaud de leurs enfants, avant d’être à leur tour égorgées ».

Le poids de l’Islam ne doit pas être sous-estimé, un historien précisant même que « dans certaines villes où se passaient ce genre d’événements, les muezzins… exhortaient les meurtriers à trancher la gorge des femmes et des bonnes d’enfants au nom de « la guerre sainte » ».

Un document scientifique publié en 1957 précise à ce sujet que les mutilations nasales et génitales sont des pratiques qui ont toujours été fréquentes en Afrique du Nord. En 1906, par exemple, les corps de deux policiers français, assaillis par une bande de voleurs, sont retrouvés « dans une mare de sang, entièrement nus, et mutilés ignoblement, des lambeaux de chair, et quels lambeaux ! enfoncés dans les dents : c’est la marque de fabrique indigène et non, comme on pourrait le croire, l’indice d’une animosité particulière à l’égard des victimes ; car le vol était le mobile du crime ».

Un recours systématique au terrorisme visant sciemment les populations civiles, une organisation criminelle se fondant dans la population et dont les chefs sont réfugiés à l’étranger, des actes de barbarie mêlant sauvagerie, pratiques de la mutilation, viol, extermination d’enfants, et ultraviolence débridée… Les attentats du 7 octobre 2023 en Israël ont assurément plus à voir avec la guerre d’Algérie qu’avec la guerre menée en Europe de l’Est par les troupes allemandes du second conflit mondial. Cela ne veut bien évidemment pas dire que la sauvagerie barbare primitive soit l’apanage exclusif d’un groupe racial ou d’une communauté partageant les mêmes codes culturels ou la même foi religieuse : les crimes des grands totalitarismes européens depuis la Révolution française, les génocides pratiqués en Asie et les luttes tribales qui gangrènent l’Afrique noire le rappellent suffisamment à ceux qui auraient pu en douter. Cette certitude ne doit pas pour autant nous tromper sur le juste référent à mobiliser pour prendre conscience du processus en cours au risque de nous tromper sur le diagnostique à établir si d’aventure une situation de même nature devait survenir en France.


N’hésitez pas à lire ou relire nos précédents articles sur la guerre en Algérie et la guerre en Israël

« Regards croisés sur les guerres d’Algérie et israélo-palestinienne »

écrit par Danièle Sabbah et Jean-Louis Fanjeau

« Face aux traumatismes psychologiques »
écrit par Emmanuelle Halioua


(*) Edmond Debarle, Historien, spécialiste de l’histoire de l’Algérie coloniale

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