SYRIE :
APRÈS LES FUREURS DE LA GUERRE.

Pascal Le Pautremat (*)
Historien, expert en géopolitique


Entre 2011 et 2018, la guerre syrienne, à la fois civile, interconfessionnelle et internationale, a connu une tragique montée en puissance avant de progressivement baisser en intensité, sans que l’on puisse estimer, fin 2019, que la page est tournée. La question kurde, comme chacun le sait, reste dramatique à la frontière turco-syrienne. Pour autant, la perspective de reconstruction politique – épineuse – est au cœur de la diplomatie.

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Conjointement à ces années d’affrontement entre les forces syriennes et une rébellion plurielle (forces laïques et groupes panislamiques financés depuis l’étranger), les tentatives de dialogues ont été multiples sans parvenir à aboutir.

Des tentatives de négociations


L’opposition a souvent saboté des occasions, en exigeant, en préalable à tout dialogue, le départ de Bachar al-Assad. Évidemment, pour le régime syrien, toutes ces exigences se sont systématiquement heurtées à une fin de non-recevoir.

On se souvient qu’en janvier 2013, le président syrien avait proposé à son opposition l’ouverture de négociations autour d’un Plan en trois étapes. Il misait notamment sur la création d’une conférence de dialogue national, tout en étant très ferme sur l’engagement de l’opposition à ne pas recourir à des soutiens extérieurs.

Il proposait également la rédaction d’une Charte nationale défendant la souveraineté de la Syrie, son unité et son intégrité territoriale, et rejetant l’ingérence, le terrorisme et la violence. Cette charte devait être ensuite soumise à référendum.

Bachar El Assad peut-il accepter de quitter le pouvoir ? Crédit photo : Sputnik

Enfin, le régime proposait l’organisation d’élections législatives, suivies de la formation d’un gouvernement élargi à toutes les composantes de la société. Tout devait rester conforme à la Constitution, sans prévoir de nouvelles élections présidentielles. In fine, il était question d’organiser une conférence nationale de réconciliation et d’amnistie générale, et d’engager un vaste programme de reconstruction des infrastructures.

Ce programme fut donc rejeté par l’opposition. Et six ans après, la crise demeure ancrée sur le territoire syrien. Les missions d’observation inabouties, tant pas la Ligue arabe, dans les premières années, que par la Communauté internationale, n’ont montré aucune utilité. Certes, l’État syrien a repris le contrôle de plus de 60% de son territoire mais le jeu politique reste incertain.


L’ONU et la Russie      


La nomination de Stafan de Misruta, diplomate suédois, naturalisé italien, comme envoyé spécial de l’ONU, nommé en juillet 2014 par Ban Ki Moon, n’eut pas les effets escomptés. Stafan de Misruta, reconnu pourtant comme conciliant et incitateur au dialogue des diverses parties prenantes, finit par démissionner, fin novembre 2018, excédé ou lassé par la complexité sinon l’impossibilité de faire entendre raison aux divers protagonistes.

Son successeur, le Norvégien Geir Pederson, en poste depuis décembre 2018, semble lui aussi confronté aux mêmes vicissitudes. Toutefois, c’est à Geir Pederson que revient la mise en place et la gestion diplomatique du Comité constitutionnel destiné à dessiner la Syrie de l’après-guerre. Ce Comité constitutionnel a été annoncé, le 23 septembre dernier, par la voix du Secrétaire général de l’Organisation des nations unies (ONU), Antonio Guterres.Le défi est de taille puisqu’il s’agit de parvenir à trouver un consensus quant au fonctionnement institutionnel de la Syrie de demain. Avec ou sans les Alaouites (ce qui semble fort improbable) ? Avec quelle proportion d’inter- confessionnalisme (chiites/sunnites) dans les instances gouvernantes, dans la future Assemblée nationale ? Autant de questions qui, vraisemblablement, seront au cœur des discussions.
En janvier 2018, à Sotchi, l’idée de créer ce Comité avait été actée, sans doute grâce à l’influence notoire de la Russie, donnant ainsi corps à un projet mis en avant dans la résolution 2254 des Nations Unies en décembre 2015. Les représentants du Comité syrien des négociations (CSN), qui avaient d’abord refusé de participer à la réunion de Sotchi, se sont ralliés après coup à la décision russe.

Le schéma global s’inscrit en trois étapes successives. Il s’agit, dans un premier temps, de parvenir à établir un gouvernement collégial qui reçoive l’assentiment des membres du Comité, puis de procéder à l’adoption d’une nouvelle Constitution et, enfin, d’organiser des élections.


Le Comité des 150


Mais la constitution en soit du Comité, fort de 150 membres, a pris près de deux ans. Complexe et source de nombreuses tensions, il compte 50 membres du CSN, 50 membres représentant le gouvernement syrien et 50 autres membres, dits indépendants, adoubés par l’ONU. La nomination de ces derniers fut des plus chaotiques. Officiellement, il se dit que l’aboutissement positif est dû à la Turquie, qui aurait accepté la nomination d’un ancien député syrien, membre d’une tribu de l’Est syrien, auquel Ankara reprochait ses accointances avec les Forces démocratiques syriennes, principalement composées de combattants kurdes.

C’est à Genève, le 30 octobre 2019, qu’on a tracé les premiers pas de ce Comité dont, évidemment,  on espère beaucoup pour offrir une nouvelle voie à la Syrie, en refermant celle de la guerre.

La ville de Yamouk, comme tant d’autres, est en ruines. 
Crédit photo DR

Au-delà des travaux des divers sous-comités en phase de constitution, il va falloir œuvrer pour un long et fastidieux processus de réconciliation nationale, au cœur d’un pays où le ressentiment et les rancœurs tiennent souvent de traditions, mêlées de principes d’honneur qui ne peuvent être bafoués impunément. La question des détenus devrait ainsi être rapidement abordée.

Et on peut s’interroger sur ce qu’il adviendra des incontournables questions de crimes de guerre, qui ont été multiples de part et d’autre. Est-ce qu’une concorde nationale, doublée d’un processus d’amnistie viendra tout effacer au nom de la nécessaire reconstruction étatique, ou, à l’inverse, le Tribunal pénal international interviendra-t-il ?

Contrats colossaux en perspective


Il reste aussi à voir comment sera abordé le stratégique dossier de la reconstruction. Le montant des dégâts en Syrie est évalué entre 300 et 500 milliards de dollars.

Pour la cinquième année consécutive, en septembre 2019, la foire internationale destinée à poser les jalons de la reconstruction du pays s’est déroulée à Sayyeda Zainad. Plus de 400 entreprises représentant une trentaine de pays se sont ainsi appliquées à se positionner dans un jeu concurrentiel serré en vue de décrocher des contrats.

Au-delà des dissensions politiques, les pays les plus en vue vont rivaliser de lobbying pour remporter de juteux contrats au profit de leurs propres entreprises. Après la guerre par les armes, qui toutefois reste encore bien réelle dans le nord et le nord-est du pays, la guerre économique battra prochainement son plein. Mais, logiquement, Damas reconnaitra les siens.

*****************************(*) Pascal Le Pautremat

Docteur en Histoire contemporaine, diplômé en Défense et Relations internationales, officier (diplômé ORSEM) dans la Reserve opérationnelle depuis 1993.
Conférencier et Chargé de cours dans l’Enseignement supérieur sur les crises et conflits contemporains, en Économie internationale et en Géopolitique, Sociologie, Doctrines politiques et Éthique politique et militaire.
Auditeur de l’IHEDN, ancien membre du Comité de rédaction de la revue Défense, rédacteur en chef d’ESPRITSURCOUF. Depuis 2017, Pascal Le Pautremat s’est tourné vers les sociétés et les structures publiques en matière d’analyses géopolitiques et géoéconomiques, de positionnement à l’étranger, d’analyses des Risques et Opportunités Pays. :
www.actiongeos.com.

Le prochain numéro d’ESPRITSURCOUF, le 126
 paraitra le lundi 2 décembre

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