MISSILES IRANIENS :
UNE VIDEO PERTURBANTE

A lire impérativement avant…
ou après avoir regardé…


En janvier 2020, les tensions entre les Etats-Unis et l’Iran se sont traduites par l’assassinat du général Qassem Soleimani, commandant en chef de la division Al Qods des Pasdarans (gardiens de la Révolution), en charge des opérations spéciales de l’Iran depuis plusieurs décennies. L’Iran, en représailles affichées, a procédé à des tirs de missiles sur des bases américaines. Dans les jours qui ont suivi, une vidéo a circulé sur la toile. Nous n’avons pas réussi à en déterminer l’origine. Elle est impressionnante. Mais elle pose un certain nombre de questions. Nous les avons posées à plusieurs experts en armement.

De quoi s’agit-il ?

Le 7 janvier 2020, l’Iran a tiré des missiles visant  deux bases américaines en Irak, 17 sur la base d’Aïn Al Assad et 5 sur la base d’Erbil. Ils n’ont causé que des blessés légers. Ce que veut montrer cette vidéo, c’est que si ces missiles n’ont pas causé plus de dégâts, c’est qu’ils ont presque tous été détruits en vol. 

Mais alors, pourquoi l’administration américaine n’a-t-elle pas divulgué l’information ? Réponse possible : pour conserver une part de discrétion sur son système de défense automatique, conçu sur le principe de la mitrailleuse Gattling, selon les informations accompagnant la vidéo.

La mitrailleuse Gattling est une arme à six canons dotée d’une incroyable cadence de tir. Elle équipe depuis 1960  les avions de combat des Etats-Unis, depuis le vénérable B52 jusqu’aux chasseurs F22.

Le M61 Vulcan qui en est dérivé est donc une arme à six canons tirant à la cadence de 3000 coups par minute. Il sert d’arme anti-aérienne au sol, monté sur une variante du blindé M113, ou dans le Phalanx CIWS, le système antimissile que l’on voit sur ces images. Plusieurs dizaines de Vulcan y sont rassemblés en batterie, tous reliés à un système radar AESA, et tous commandés par ordinateur.

Première interrogation : ces images sont-elles réelles, ou sont-elles le résultat d’un trucage cinématographique ? Que peut-on en dire ?

Si ces images sont réelles, elles n’ont pu être enregistrées que sur la base d’Al-Assad (vu le nombre de missiles), au moment de l’attaque, par une caméra automatique (comme le révèlent les mouvements de prises de vues, brusques mais stables). Leur origine serait donc l’armée américaine.

La vidéo est datée du 21 janvier 2020, alors que la frappe iranienne a eu lieu le 7 janvier. Mais le 21 janvier est la date où la vidéo a été postée pour la première fois.

Lorsque le missile est atteint, il explose et se scinde en deux parties : l’appareil propulsif et la charge explosive, qui tombent selon des trajectoires différentes. Aucune trajectoire n’est semblable à une autre. Il n’y a donc pas eu de recopie.

Les images de certains impacts au sol, en particulier à la 41ème seconde, sont douteuses. Mais cela peut se justifier par une pixélisation médiocre.

A 2 minutes 03secondes, on distingue nettement un missile en approche, traçant derrière lui une trainée de fumée noire, indiquant un changement de trajectoire : d’abord une descente, puis une mise en palier pour un vol parallèle au sol…Mais tout ceci peut n’être que surimpressions ajoutées au montage.

Bref, Rien qui permette de trancher sur la réalité de ces images.

Nous les avons montrées à trois experts « ès missiles ». Ils ont fourni des commentaires clairs et nets, et émis trois hypothèses !

  • Première hypothèse :« Il ne s’agit pas de missiles balistiques. Un missile balistique est tiré vers le haut, pour que l’engin suive une trajectoire en cloche savamment calculée afin de retomber quasiment à la verticale sur sa cible. Ici, on nous montre des missiles qui volent à basse altitude et capables de changer de trajectoire. Ce sont des missiles de croisière ».

Or, à notre connaissance, jusqu’à ce jour, les iraniens ne possèdent pas de missiles de croisière.

Sauf que…Plusieurs sources affirment que les iraniens disposent déjà de missiles de croisière pouvant atteindre plusieurs centaines de kilomètres de portée, et qu’ils ont travaillé ces dernières années à la mise au point d’un nouvel engin d’une portée de 1 200 kilomètres. Mais les experts occidentaux doutent de la réalité de cet arsenal.

Sauf que…Un nouveau signal d’alerte clignote depuis le 14 septembre dernier. Souvenez-vous, cette nuit-là deux sites pétroliers de l’Aramco, en Arabie Saoudite, avaient subi une attaque de missiles particulièrement efficace : derricks en feu, la moitié de la production de pétrole du pays détruite, flambée du prix du Brent. Les Saoudiens avaient désigné comme coupables les rebelles yéménites, les américains avaient aussitôt accusé Téhéran, les autorités avaient parlé d’attaques par des drones armés.

Les spécialistes étaient restés perplexes. Comment les attaquants avaient-ils pu percer la défense anti-missile saoudienne, made in USA ? Comment avaient-ils pu faire montre d’une telle précision dans leur ciblage ? Et l’hypothèse de missiles de croisière avait ressurgi, d’autant que des enregistrements de radars venaient l’appuyer. De quoi frissonner dans les chancelleries.

Car si les iraniens possèdent ces fameux missiles, c’est toute la donne stratégique au Moyen-Orient qui s’en trouve chamboulée. Jérusalem se retrouve à portée de tir des missiles de croisière chiites.

  •  Deuxième hypothèse : « Les iraniens ne maitrisent pas la technologie des missiles de croisière, autrement plus sophistiquée que celle des missiles balistiques. Donc ce que l’on voit sur les images ne seraient pas des missiles de croisière, mais des drones. Aujourd’hui, on peut fabriquer des drones de toutes sortes et de toutes tailles, aux routes programmées par GPS, pouvant être armés, et qui peuvent aller très vite. Un peu moins vite toutefois qu’un avion à réaction ou un missile. Or justement, les cibles sur la vidéo ne semblent pas voler à la vitesse d’un avion ».
  •  Troisième hypothèse : « Ces images ressemblent à ce qu’on voit lors des campagnes d’essais de tirs d’interception. On utilise alors des cibles volantes inertes, sans charges militaires. Sur cette vidéo, on voit clairement que lors des impacts sur le sol, il n’y a pas systématiquement d’explosions, ou, lorsqu’il y en a, les déflagrations ne semblent pas d’ampleur « militaire », et correspondent plutôt à l’explosion d’un reste de carburant. De plus, pendant ces essais, on utilise à profusion des balles traçantes pour marquer les tirs. Et là, on ne peut nier la quantité de balles traçantes, pléthorique pour un tir réel. Donc, cette vidéo n’aurait pas été enregistrée au moment de l’attaque, mais bien avant, lors d’une campagne d’essais ».

Finalement, le plus important n’est pas de savoir si cette vidéo est vraie ou bidon ( résultat d’un montage et d’une manipulation). Ce qui compte, c’est le message que l’on veut faire passer en la diffusant.

Et quel que soit l’hypothèse retenue, le message est le même : « Missile de croisière, drone ou autre projectile, les américains peuvent l’arrêter et le détruire. Ils sont les plus forts ». Et l’on pourrait ajouter « votez Donald Trump ». Mais ce serait faire preuve de mauvais esprit.

(enquête de Jean-Pierre Ferey)

Publié le 06 avril 2020

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(*)  Jean-Pierre Ferey a mené une carrière complète de journaliste de télévision, où il a longtemps été spécialisé sur les questions de géopolitique et les affaires militaires. Auditeur de l’IHEDN (42° session nationale), il est l’auteur de plusieurs ouvrages, dont « les héros anonymes de l’été 44 » aux éditions du Rocher.

Il est Secrétaire de rédaction d’EspritSurcouf.


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