PORTE-AVIONS 

VECTEUR GÉOPOLITIQUE

Par Richard Labévière
Rédacteur en chef

Le 25 septembre dernier, le président de la République a frappé du poing – à plusieurs reprises – sur le pupitre de la 73ème assemblée générale des Nations unies pour défendre le multilatéralisme et rappeler que la France entend peser sur les affaires du monde. Ce discours à l’accent gaullien – dans la filiation de celui prononcé par Dominique de Villepin au Conseil de sécurité le 14 février 2003 contre une nouvelle guerre occidentale en Irak – a été très applaudi et apprécié par une majorité des Etats membres de l’ONU. Mais à ces moments de paroles fortes – qui font la grandeur de notre pays -, il s’agirait maintenant de lier des actes correspondants tout aussi forts.

Dans notre monde complexe, la multiplication des conflits régionaux, la course aux ressources naturelles, la dégradation de l’environnement et l’exacerbation des guerres commerciales se traduisent par une inquiétante remilitarisation des relations internationales. « Même si le canon a cédé la place au missile et que porte-avions et sous-marin nucléaires ont remplacé le cuirassé comme capital-ships, les flottes conservent leur raison d’être, à savoir l’acquisition, la conservation et l’exploitation de la maîtrise des mers », écrivait le regretté Hervé Coutau-Bégarie, « une puissance qui n’a pas de flotte de haute-mer ne peut plus prétendre à un rôle mondial (sauf par le verbe). En cas de crise, il n’est pas de meilleur ambassadeur qu’un porte-avions »[1].

 

PROJECTION DE PUISSANCE POUR « PESER »

On répète souvent les mêmes évidences à propos du porte-avions : arme – par excellence – de projection de puissance puisqu’elle permet l’installation d’une base aérienne – indépendante – partout et loin dans le monde. Alliant souplesse d’emploi, puissance et endurance, le porte-avions confère à notre pays une capacité d’action polyvalente adaptée aux grandes fonctions stratégiques de nos forces. Instrument privilégié de la projection de puissance, il permet d’assurer également des missions de maîtrise des espaces aéromaritimes, de contrôle de l’espace aérien d’un théâtre ou de soutien d’opération à terre. Il participe, aussi à la crédibilité globale de la dissuasion grâce à la composante nucléaire embarquée.

La puissance de feu du porte-avions (associant Incertitude et Foudroyance, pour reprendre les mots de l’amiral Guy Labouérie[2]) peut assurer l’« entrée en premier » sur un théâtre d’opération et renforcer la manœuvre terrestre sans augmenter l’empreinte au sol. Et, si l’on ne va pas rejouer la bataille de Midway, il s’agit de bien prendre en compte l’affirmation de puissances émergentes ou ré-émergentes dans la sphère navale. Loin d’être une curiosité historique, l’éventualité de l’affrontement en haute mer n’a pas disparu. Il n’est qu’à suivre attentivement ce qui se passe en Méditerranée et en mer de Chine méridionale, pour ne prendre que ces deux exemples.

A la puissance d’action, le porte-avions ajoute une dimension politique et d’influence à la disposition du président de la République. Instrument de gestion politique, il participe à la capacité de la France à afficher ses ambitions concernant la place qu’elle souhaite occuper sur l’échiquier mondial.

La dimension « collecte du renseignement » ne concerne pas le seul porte-avions, mais toutes les composantes du Groupe aéronaval (GAN) – frégates d’escorte, SNA (sous-marin nucléaire d’attaque) et machines volantes. Plus précisément, le porte-avions d’aujourd’hui constitue une véritable « plateforme de modernité » où peuvent être concentrés et coordonnés les derniers outils de la révolution numérique et de l’intelligence artificielle. Il permet d’assurer le continuum et l’interopérabilité des trois dimensions interactives : mer, cyberdéfense et défense spatiale, domaines d’action et champs de conflits potentiels.

La nouvelle géopolitique des porte-avions redéfinit la configuration stratégique des prochaines décennies à l’horizon 2050. Si la Russie ne possède que le Kouznetsov – dont la prolongation de vie nécessitera d’importants travaux -, elle projette la mise en chantier d’une plateforme d’un tonnage de 100 000 tonnes en 2019. Compétiteur stratégique de l’Occident, la Chine pourrait, à terme, posséder quatre porte-avions. Soucieuse de contrecarrer cet expansionnisme naval, l’Inde entend engager un porte-avions sur chacune de ses façades maritimes. Mobilisé par son programme de frégates, le Pakistan étudie néanmoins les conditions d’acquisition d’un porte-avions. Confronté à une situation politique et financière difficile, le Brésil n’écarte pourtant pas cette option. Même si elle a dû abandonner son programme de sous-marins, l’Argentine pourrait, elle-aussi, rouvrir le dossier.

Cet horizon 2050 impose à son tour la nécessité de la permanence à la mer dans ses trois composantes : nucléaire, amphibie et aéronavale. Cet impératif catégorique stratégique repose sur un triptyque : permanence à la mer d’un SNLE ; permanence de nos capacités amphibies (trois porte-hélicoptères BPC) permettant de débarquer et d’embarquer dans tous les coins du monde ; enfin permanence du GAN. Cette présence continue en mer repose sur une double acception liée à la gestion souple des crises : 1) la capacité de pré-positionner dans la durée le GAN ; 2) le maintien d’une alerte permanente à la disposition du pouvoir exécutif. Toute défaillance de cette capacité fragilise non seulement la dissuasion et la capacité de projection, mais aussi l’efficacité des forces de prévention dont la crédibilité repose sur la capacité de renfort rapide d’un groupe de combat (Task Force) en alerte.

La possession d’un porte-avions nucléaire représente, au même titre que notre dissuasion nationale, un atout stratégique et symbolique déterminant pour tenir notre rang de membre permanent du Conseil de Sécurité des Nations unies. En quinze ans de service opérationnel, le CdG a ainsi parcouru l’équivalent de vingt-trois tours du monde et participé à de nombreuses missions de combat majeures : « après les opérations Héraclès et Agapanthe en Afghanistan, puis Harmattan en Libye, le Charles a été déployé en Méditerranée orientale et dans le golfe arabo-persique dans le cadre de trois missions Arromanches. Il permit de multiplier par trois, entre 2015 et 2016, la puissance de frappe française dans la campagne contre le groupe Dae’ch »[3]. Ces états de service impressionnants sont appelés à s’étoffer encore largement, le bâtiment devant rester en service au moins jusqu’en 2040.

L’amiral Bernard Rogel conclut : « le savoir-faire de notre groupe aéronaval agit comme un pôle d’attraction des marines occidentales et notamment européennes. Pourquoi les Français baisseraient-ils la garde précisément à cet instant ? Il y a là quelque chose que je ne comprends pas très bien, alors que nous avons réussi à nous maintenir parmi les meilleurs au monde jusque-là ! » Sur le plan stratégique, il ne veut pas que l’on « soit frappé du syndrome du poisson rouge, qui fait un tour de bocal, puis oublie ! ». Et il rappelle que ce type de bâtiments a été régulièrement engagé, notamment quand la France en possédait deux – le Foch et le Clémenceau – au large des Balkans et du Liban.

Si, comme le veut le président de la République, la France veut pouvoir peser sur les affaires actuelles du monde – afin de défendre sa souveraineté et ses intérêts nationaux -, notre Marine nationale doit pouvoir assurer la permanence à la mer du GAN. Par conséquent, notre pays doit pouvoir compter sur la disponibilité d’un deuxième porte-avions, dont le coût ne doit plus être apprécié comme une dépense supplémentaire, mais comme un investissement. En effet, la mise en chantier d’un deuxième porte-avions qui complètera la disponibilité opérationnelle du remplaçant du Cdg, représente un investissement économique (et politique) de première importance pour l’avenir de nos industries navales, aérospatiales et, plus généralement de hautes technologies.

Avec deux porte-avions – garantissant la permanence à la mer de son Groupe aéronaval -, la France, plus indépendante et souveraine, pourra mieux défendre ses intérêts et « peser » sur les affaires du monde…

 

[1] Hervé Coutau-Bégarie : La Puissance maritime – Castex et la stratégie navale. Editions Fayard, 1985.
[2] Guy Labouérie : Stratégie, réflexions et variations. Editions Addim-économie, 1993.
[3] Vincent Thermelin : « Les porte-avions, outils d’affirmation de la souveraineté ». Diplomatie – Mers et océans, août/septembre 2018. Les Grands dossiers numéro 46.

Extrait de http://prochetmoyen-orient.ch/

 
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Vous pouvez consulter aussi :

–       Le FOCUS de ce n°80 : Pourquoi la France doit avoir deux porte-avions.

–       La REVUE DE PRESSE, rubrique Défenses de ce n°80 : La France a -t-elle vraiment besoin de porte-avions.

–       Les BILLETS des  numéros 8 et 12 :

        –  L’Inde a compris l’importance des porte-avions

        –  La Chine lance un deuxième porte-avions « made in China ».

 


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