L’HISTOIRE, A VOIR…

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Pierre Charrin (*)
Economiste

Dans la rubrique «HUMEURS» du numéro précédent d’espritsurcouf, Pierre Versaille nous a livré, quelques réflexions à propos de l’offensive turque contre les Kurdes ; réflexions auxquelles Pierre Charrin, membre de notre comité de rédaction, a tenu à répondre en critiquant ce type de réminiscence historique, tout en précisant certains détails factuels. C’est l’occasion pour nous d’ouvrir une nouvelle rubrique, que nous appellerons «DÉBATS-OPINIONS», qui, toutefois, ne sera pas systématique.

Dans l’état actuel du monde, le danger de se laisser séduire à l’Histoire est plus grand que jamais il ne fut.

Paul Valéry dans Regards sur le monde actuel, Librairie Stock, 1931

Après avoir justement fustigé les références historiques fallacieuses d’un Donald Trump, presque égalé dans le mensonge mâtiné d’ignorances par un Philippe de Villiers, l’auteur de « L’HUMEUR » s’interroge : Faut-il pour autant renoncer à examiner toute perspective historique ? Et sa juste réponse est : Certainement pas.

Oui, il est toujours utile, voire indispensable, de remettre une question plus ou moins d’actualité dans son contexte économique, géographique … et bien sûr souvent historique, mais en s’en tenant au rappel de faits incontestables et vraiment significatifs : l’évocation qui est faite ensuite de  « l’alliance entre la France et l’Empire ottoman », puis de «  la continuité de la brutalité turque vis-à-vis de certaines de ses minorités jusqu’au XXe siècle. » répond-elle à cette raisonnable exigence ?

Evoquer à la fin du XVIIème siècle une « alliance entre la France et l’Empire ottoman » est quelque peu excessif ; dans le cadre de la collection Histoire des relations internationales dirigée par Pierre Renouvin, Gaston Zeller, bon spécialiste de cette période et des rapports franco-turcs, écrit pour caractériser la période 1670-80: L’amitié franco-turque demeurait donc inentamée. [ …] Mais plus loin il ajoute : En 1676 le roi [Louis XIV] repoussa l’idée d’une alliance formelle contre les Habsbourg, que lui faisait proposer le gouvernement de Constantinople. L’offre fut renouvelée, mais toujours en vain, en 1677. Louis XIV bien sûr ne fit rien pour soutenir Vienne, mais entretint l’amitié avec Constantinople, certes pour nuire aux Habsbourg, mais aussi pour faire prospérer, non sans difficultés, le régime des Capitulations à l’avantage de la France (les Capitulations de l’Empire ottoman furent une succession d’accords entre l’Empire ottoman et les puissances européennes, notamment le royaume de France. Elles ouvraient des droits et des privilèges aux chrétiens résidant dans les possessions ottomanes, à la suite de la chute de l’Empire byzantin).  

Quant au traité de Belgrade de 1739, donc près de 50 ans plus tard, il se situe dans un contexte très différent. Avec Pierre le Grand, la Russie est devenue un adversaire quasiment permanent des Turcs et ce sont plutôt les dissensions entre Vienne et les Russes qui expliquent ce traité guère favorable aux Autrichiens, même si les bons offices de l’ambassadeur de France ont peut-être aussi insuffisamment défendu les intérêts du Habsbourg

Enfin, Bonaparte avec l’expédition en Egypte et surtout avec la poursuite des opérations en Syrie-Palestine avait – bien avant 1812 – déjà mis la République en guerre avec les Ottomans dès le 9 septembre 1798 … pour Paris c’était l’Angleterre qui était l’ennemi principal, la relation avec Constantinople s’ajustant et variant en fonction des exigences de cet affrontement majeur.

Faut-il « aussi garder en mémoire que les Turcs ont une tradition d’extrême brutalité contre les populations non-turques de l’Empire qui se révoltent » ? Oui certes : aucun crime ne doit  être oublié !

Mais sans se lancer dans une impossible et sinistre comptabilité de l’horreur, il ne faut pas alors oublier que des chrétiens – et souvent les chrétiens entre eux – se sont illustrés par des abominations du même ordre : pour ne prendre qu’un exemple qui remonte aussi à juste un peu plus d’un siècle, lors de la seconde guerre balkanique en 1913, des sommets de barbaries furent atteints : cette guerre est une des premières guerres de ce style à avoir été un peu sérieusement documentée ; voici par exemple le témoignage d’un journaliste français pro-serbe : Les Bulgares pillèrent, brûlèrent, les villages serbes et grecs avec la même ardeur, la même haine que les villages turcs. Ils éventrèrent avec la même rage les chrétiens et les musulmans. […] À quelle effroyable inspiration, à quelle superstition barbare obéissaient ces hommes ? Ce fut pour nous un mystère déconcertant et qui humiliait en nous l’humanité » 

D’autres témoignages montrent aussi que des serbes surent aussi égaler ces bulgares dans l’horreur … Sur la période plus contemporaine, de l’Afrique au Vietnam, combien d’Oradour ne furent-ils pas commis avec souvent la participation de soldats occidentaux ? … !

L’important, l’essentiel même, au-delà de ces « pinaillages » historiques, est d’avoir toujours présent à l’esprit que la rémanence, tout comme l’interprétation de certains faits historiques peuvent être très différentes d’une population à l’autre ; ces différences expliquent nombre d’incompréhensions pouvant provoquer ou faire perdurer bien des conflits.  

On sait évidemment que l’imaginaire des Croisades est pour le moins contrasté entre chrétiens et musulmans ; mais se rappelle-t-on suffisamment les raisons pour lesquelles au moment de l’éclatement de la Yougoslavie, l’image respective des serbes et croates était radicalement différente en Allemagne et en France ? Pour faire court, depuis l’arrivée au pouvoir en 1903, à la suite d’un coup d’Etat, de Pierre 1er de Serbie, une amitié étroite lie la Serbie à la France, Serbie qui antérieurement entretenait des liens privilégiés avec l’Autriche, elle-même alliée à l’Allemagne ; les Croates de leur côté étaient jusqu’en 1918 intégrés à l’Empire austro-hongrois. Dès les années 1920 la cohabitation entre Serbes et Croates au sein de la Yougoslavie fut conflictuelle, les croates cherchant souvent un soutien du côté germanique ; pendant la deuxième guerre mondiale, les oustachis croates collaborèrent avec l’Allemagne nazie … mais Tito était croate …

Les exemples contrastés de ces différences pourraient être multipliés ; il convient de les débusquer le mieux possible, car en faire prendre conscience permet rapidement de neutraliser certains points de vue divergents.

Valéry qui a beaucoup réfléchi sur l’actualité de son temps en la replaçant souvent dans une perspective historique s’est cependant lui-même laissé aller à cette charge brutale bien connue  : « L’Histoire est le produit le plus dangereux que la chimie de l’intellect ait élaboré. Ses propriétés sont bien connues. Il fait rêver, il enivre les peuples, leur  engendre de faux souvenirs, exagère leurs réflexes, entretient leurs vieilles plaies, les tourmente dans leur repos, les conduit au délire des grandeurs ou à celui de la persécution, et rend les nations amères, superbes, insupportables et vaines. L’Histoire justifie ce que l’on veut. Elle n’enseigne rigoureusement rien, car elle contient tout, et donne des exemples de tout ».

Cette mise en garde violente, quant à l’utilisation de ce produit dangereux de la chimie de l’intellect, faite dans Regards sur le monde actuel, et plus particulièrement les quelques assertions mises en gras ci-dessus, doivent toujours être présente à notre esprit quand nous faisons des rappels historiques.

Mais plutôt, comme le suggère Valéry, que d’exagérer les réflexes, entretenir les vieilles plaies et, pourrait-on dire aussi, perpétuer des poncifs qui stigmatisent uniquement tel ou tel acteur, ne serait-il pas plus pertinent de rappeler les conditions qui concourent à faire surgir la barbarie ? Des guerres civiles dans lesquelles se trouvent impliquées des armées professionnelles sont souvent le meilleur terreau de la montée vers l’abomination ; surtout quand un des acteurs d’un conflit a le sentiment que son existence même est en cause et qu’il se souvient de façon obsessionnelle d’un passé jugé glorieux :  sur ce dernier siècle, à différents moments, Turquie et Serbie – pour ne prendre que ces deux exemples – n’ont-elles pas été victimes d’un  syndrome de ce type qui a fait et fait encore beaucoup de victimes collatérales ?

Bref, il faudrait faire de la polémologie. Mais qui lit encore Bouthoul [1] ?

Notes de lecture

[1] G. Bouthoul (1896-1980), sociologue, spécialisé dans l’étude du phénomène de la guerre ;  comme l’expose un analyste de son œuvre : Bouthoul considère donc que la guerre n’est que l’une des manifestations des déséquilibres socio-économiques que peut connaître une société. Ces déséquilibres se traduisent par la formation de la structure explosive.

 ********************* *******(*) Pierre Charrin
Ancien Consultant à la Cegos; puis dans le secteur bancaire : activités de capital-développement, fusions-acquisitions; réorganisation et direction d’une direction des crédits. Actuellement consultant en financement de l’hébergement touristique. Chroniqueur économique dans une revue professionnelle, membre de la rédaction d’ESPRITSURCOUF.fr Rubrique « Économie-Entreprise »

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