RENSEIGNEMENT MILITAIRE FRANÇAIS 
COMPARAISON 1914 / 1939

(1ère partie)

Olivier Lahaie (*)
Historien


Au cœur de l’été, nous vous proposons une étude en deux parties consacrée au renseignement militaire, son état et ses performances, à travers les deux guerres mondiales. Le lieutenant-colonel Lahaie nous offre ainsi l’occasion de rappeler combien cette spécificité de l’art de la guerre est d’une importance capitale. Et elle n’a rien perdu de son importance depuis le milieu du XXe siècle, bien au contraire.

En 1914 comme en 1939/1940, la France fait face à une même situation : elle redoute une agression de la part de l’Allemagne et, dans les deux cas, ses moyens militaires sont limités en comparaison de ceux de son adversaire potentiel. Pour être en mesure de lui résister, le besoin de renseignements est d’autant plus impérieux.

Organisation et dispersions


A l’été 1914, le 2ème bureau (« renseignement ») de l’EMA (État-Major de l’Armée) est composé de six sections (allemande, anglaise, russe, une section dite « du service courant », une section de renseignements, une section appelée « service central de renseignement »). En outre, cet échelon central parisien dispose de trois postes de renseignements extérieurs centrés sur l’Allemagne (Mézières, Nancy, Belfort).

Le général Joffre, généralissime,  ne portait souvent, comme décorations, que ses croix de la Légion  d’Honneur. Carte postale de 1915

Début août 1914, la France mobilise ; le Grand Quartier Général (GQG) part s’installer à Vitry-le-François. Demeure à Paris, à la disposition du ministre de la Guerre, une infime partie du 2ème bureau, certes renforcé par des réservistes, mais qui sont sans expérience, et prend alors le nom de « Service central de renseignement ». Pour répondre à cet éclatement des structures, les postes de renseignements extérieurs sont également répartis : ceux de Nancy et de Mézières sont mis à la disposition du 2ème bureau du GQG. Le 2ème bureau de l’EMA ne conserve que Paris, Belfort et le poste interallié nouvellement créé à Folkestone.

En août 1939, le SR central de Paris (situé au 2 bis avenue de Tourville) compte une vingtaine d’officiers répartis en neuf sections (« commandement », « Allemagne – Europe centrale », « Italie – Europe méridionale – Méditerranée », « URSS – Japon – Chine », « scientifique et économique », « moyens techniques et recherches », « radio-photos-correspondances spéciales », « Marine », « Matériel de guerre et aviation »). Il dispose également de six postes de renseignements à Lille, Metz, Belfort, Marseille, Toulouse et Alger, les trois premiers se partageant la surveillance de l’Allemagne selon un découpage zonal. Le service de renseignements gère aussi des antennes, établies discrètement dans les principales capitales d’Europe, au sein des ambassades et consulats.

Lors de l’entrée en guerre contre l’Allemagne, le dispositif du SR en province est réarticulé en partant du postulat suivant : « la ligne Maginot constitue un obstacle infranchissable pour l’ennemi, qui devra donc s’efforcer de le tourner ». En conséquence, le poste de Metz distribue une partie de ses moyens à Lille et Belfort ; il se rattache ensuite pour emploi à l’échelon central parisien dans le but de pénétrer les pays non-belligérants pour recueillir des indices sur une éventuelle offensive allemande à l’Ouest.

Comme en 1914, le GQG du front Nord-Est quitte la capitale ; son chef, le général Georges, s’installe à la Ferté-sous-Jouarre avec un 2ème bureau à sa disposition. Georges est l’adjoint du généralissime Gamelin qui, lui, demeure dans son PC souterrain de Vincennes, conservant une partie des officiers de renseignements que commande le lieutenant-colonel Gauché. Gamelin demande à ce dernier d’en détacher auprès du président du Conseil et du ministre de la Guerre.

Incohérences


Pour faciliter les échanges avec le 2ème bureau du GQG, le SR doit rapidement créer un poste de commandement avancé au château Pereire à Gretz. Á quelques kilomètres de là, une autre antenne est installée au Château de Vignolles avec des répliques d’« Enigma », la machine à chiffrer et déchiffrer les messages employée par le haut commandement allemand.

Á la Ferté, un rapport quotidien diffuse un « point renseignements » à tous les chefs de bureaux du GQG, aux généraux de l’Armée de l’Air et au commandant en chef du front Nord-Est. Fin novembre 1939, on décide de la tenue d’un « grand rapport » chaque quinzaine au GQG, présidé par Gamelin.

Cette organisation du haut commandement affiche des incohérences qui tiennent à la répartition des responsabilités entre les généraux Gamelin et Georges. Le premier n’effectue que de temps à autre le déplacement vers la Ferté. Or, ces incohérences, liées surtout à des querelles de personnes, ont un impact direct sur l’organisation de la chaîne du renseignement. Mais l’émiettement des structures n’est pas terminé…


Pour faciliter les échanges avec le 2ème bureau du GQG, le SR doit rapidement créer un poste de commandement avancé au château Pereire à Gretz. Á quelques kilomètres de là, une autre antenne est installée au Château de Vignolles avec des répliques d’« Enigma », la machine à chiffrer et déchiffrer les messages employée par le haut commandement allemand.

Á la Ferté, un rapport quotidien diffuse un « point renseignements » à tous les chefs de bureaux du GQG, aux généraux de l’Armée de l’Air et au commandant en chef du front Nord-Est. Fin novembre 1939, on décide de la tenue d’un « grand rapport » chaque quinzaine au GQG, présidé par Gamelin.

Cette organisation du haut commandement affiche des incohérences qui tiennent à la répartition des responsabilités entre les généraux Gamelin et Georges. Le premier n’effectue que de temps à autre le déplacement vers la Ferté. Or, ces incohérences, liées surtout à des querelles de personnes, ont un impact direct sur l’organisation de la chaîne du renseignement. Mais l’émiettement des structures n’est pas terminé…

En 1940, les liaisons se faisaient en moto. Photo collection privée.

Sur décision de Gamelin, le GQG est scindé en deux le 6 décembre 1939 ; à partir du 18 janvier 1940, la moitié des officiers de renseignements suit donc le général Doumenc (major-général de l’armée) et s’installe à Montry sous les ordres du colonel Gauché, tandis que l’autre moitié reste à la Ferté. Désormais, à chaque fois qu’un message allemand est décrypté, il faut envoyer des estafettes porter les feuillets à la Ferté et à Montry (où l’on partage le renseignement sur l’adversaire, puisque les missions hollandaises, belges et anglaises y sont installées).

Même chose quand les deux « deuxièmes bureaux » veulent échanger des informations. Or, le temps que ces multiples déplacements s’effectuent, les renseignements sont souvent périmés quand ils parviennent à leurs destinataires. L’état-major prend donc connaissance des problèmes quand il est déjà trop tard pour entreprendre de les résoudre ; ce handicap va se révéler fatal quand le rythme imposé par Guderian à ses panzers va aller s’accélérant à partir du 14 mai 1940.

Les défis à relever


Premier défi auquel le renseignement français est confronté en août 1914 et en 1939/1940 : l’évaluation de la force de l’adversaire. Fin mars 1913, une « Note sur le renforcement de l’armée allemande » tombe entre les mains du 2ème bureau. À cette date, ce dernier dispose aussi des tableaux d’effectifs de guerre allemands et du règlement intitulé : « Principes pour la conduite des grandes unités », où l’on peut lire : « Les armées comprennent des Corps d’Armée d’active et des Corps d’Armée de réserve. Ceux-ci sont constitués d’après les mêmes principes que les Corps d’Armée d’active ». Il a, en plus, connaissance d’une dizaine de Kriegspiel faisant état de la présence de corps d’armées de réserve aux côtés des corps d’active.

Le 3 janvier 1914, le 2ème bureau remet à Joffre un état des effectifs ennemis prévus pour affronter la France, ainsi qu’un plan de mobilisation stipulant que « les troupes de réserve seront employées comme les troupes d’active sous condition que l’on y puisse verser un nombre important d’officiers de valeur en temps de paix ». Mais Joffre ne croit pas à la mise en ligne des réservistes allemands et sous-estime donc le volume des forces prévues pour attaquer la France, les évaluant à 68 divisions (dont 24 de réservistes), alors que le volume réel est de 78 divisions (dont 33 de réservistes), plus 14 brigades de Landwehr et 10 divisions de cavalerie.

Selon la loi du 11 juillet 1939, le général Gamelin était Chef d’Etat-major des Armées et commandant en chef des forves terrestres. Son successeur, le général Weygand, nommé le 19 mai 1940, sera Chef d’Etat-Major de la Défense Nationale et commandant en chef sur tous les théâtres terrestres, maritimes et aériens.  Photo DR

Dans la troisième semaine d’août 1939, le 2ème bureau remet à Gamelin une estimation des forces allemandes en temps de guerre : elles se monteraient à un minimum de 135 divisions. Or, ce chiffre est très exagéré, puisqu’en septembre 1939, Hitler n’en possède encore que 104 (dont 43 à l’Ouest), et parmi elles nombre ne sont pas opérationnelles faute d’équipement. Le 2ème bureau estime qu’en cas de mobilisation, le Reich pourrait disposer de 4 millions de soldats, alors que le chiffre réel est de 2 800 000 hommes.

Le 10 octobre, le SR rend compte que le gros des forces allemandes, précédemment engagées en Pologne, est arrivé à l’Ouest, mais leur déploiement n’est pas encore totalement connu. On estime à ce moment entre 60 et 70 le nombre de divisions déployées sur le front occidental.

Dans les premiers jours de mai 1940, Hitler prévoit d’engager progressivement 136 divisions à l’Ouest. Il dispose de 2 800 chars (alors que le 2ème bureau français en compte 7 000) et de 2 800 avions (et non 9 000, dont 5 000 réservés, selon les calculs français).

Ainsi que l’écrit amèrement le général Navarre dans ses souvenirs, « dans l’ensemble, et si paradoxal que cela puisse paraître, l’armée qui allait nous écraser en mai 1940 était matériellement un peu moins puissante qu’elle n’avait été annoncée au commandement ; cette surestimation provenait surtout du fait que le 2ème bureau, toujours très prudent, avait pris une large marge de sécurité dans l’interprétation des renseignements ».

Cela dit, le 10 mai, le 2ème bureau chiffre entre 10 et 12 le nombre de divisions blindées allemandes; il estime par ailleurs que seules 110 divisions sont aptes à la guerre de mouvement. Ce tableau est presque exact puisque 10 Panzerdivisionen et 104 autres divisions sont capables de suivre le rythme imposé par la Blitzkrieg.

Où vont-ils attaquer ?


Second défi pour les services de renseignements français : déterminer l’axe d’effort de l’adversaire. Après la visite du Kaiser en Suisse en 1913, le SR acquiert la certitude que l’Allemagne n’envahira pas cet État neutre pour fondre sur la France. Impressionné par l’armée de la confédération, Guillaume II préfère en effet abandonner cette idée au profit de l’invasion de la Belgique prônée son grand État-major.

En 1939, et bien que le SR soit persuadé que la Suisse ne sera pas concernée par les opérations, le haut commandement français est obnubilé par une offensive nazie au travers de ce pays, à tel point qu’il va même le rester après le 10 mai 1940. Or, ce résultat, acquis par une campagne de faux bruits, l’amène à se priver des troupes déployées sur son aile droite et qui auraient pu être utiles ailleurs, notamment pour colmater la brèche ouverte dans la région de Sedan.

L’axe est/nord-est          


Face à l’Est, la France est défendue depuis 1874 par le système Séré de Rivière qui, bien que vieillissant, joue toujours un certain rôle dissuasif. Par ailleurs, le 2ème bureau sait depuis 1905 que Schlieffen désire tourner le dispositif français plutôt que de l’attaquer de front, étant entendu que la masse principale de nos armées est déployée entre Verdun et Belfort et que le développement des armements modernes rend vain l’espoir de rompre un front défensif. Moltke ne remettra pas en cause les idées de son auguste prédécesseur.

Le fort de Sainte-Agnès, l’un des bunkers de la ligne Maginot. Photo fondation du patrimoine

En 1939/1940, notre frontière Est se trouve barrée par la Ligne Maginot et l’état-major ne rêve que d’une chose : voir l’ennemi s’épuiser contre ce formidable rempart bétonné. Certes, Hitler a bien l’intention d’atteindre la France en plein cœur, mais il cherche plutôt à éluder le problème stratégique que lui pose ce système défensif. Ainsi que le rapporte le colonel Paillole, « toutes les informations que nous recueillions depuis 1937 montraient que la ligne Maginot ne servirait à rien puisque les Allemands avaient l’intention de passer par les ailes, d’envahir la France en passant par la Belgique, la Hollande et le Luxembourg ».

L’examen de la répartition des forces allemandes, le long de ce qui pourrait devenir le futur front occidental, fait d’ailleurs apparaître que leur majeure partie est située dans la zone Nord ; en effet, sur les divisions dont dispose Hitler en mai 1940, seules 19 sont réparties sur la ligne Siegfried. Ceci sous-entend donc que le Führer ne compte pas produire son effort principal en Alsace-Lorraine, trop bien défendue par la ligne Maginot, mais ailleurs.

Il y a bien sûr, au plus près, le secteur des Ardennes qui reste mal fortifié ; l’hypothèse d’une attaque à cet endroit préoccupe l’état-major français, mais Gamelin n’y croit pas. « On ne peut guère déboucher des Ardennes », écrit-il à Daladier le 26 février 1940. Le 7 mars 1934 déjà, Pétain avait déclaré devant la commission de l’Armée du Sénat que les fortifications étaient inutiles devant les Ardennes tant elles étaient impénétrables, et que si l’ennemi commettait la folie de s’y engager quand même, « on le repincerait à la sortie de la forêt ».

La deuxième partie de cette étude paraitra
dans le numéro 145 du 24 aout

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(*) Le lieutenant-colonel Olivier Lahaie, docteur en histoire moderne et contemporaine, s’est spécialisé dans l’étude des services de renseignements entre 1870 et 1945. Affecté au Service Historique de l’Armée de Terre (Vincennes), puis à Saint-Cyr Coëtquidan comme chef du département Histoire et Géographie et chercheur au Centre de Recherches, il a ensuite été chef de cabinet du chef du Service Historique de la Défense. Il participe régulièrement à des colloques en France et à l’étranger.

Il est l’auteur de nombreux ouvrages, dont le plus récent « 
Le Nerf de la guerre ; Berlin 1918-1919 : un agent secret français spécialisé dans la guerre économique finance la révolution spartakiste » est paru cette année auxéditionsL’Harmattan
 Que nous présentons dans la rubrique LIVRES de ce numéro 144

Bonne lecture et rendez-vous le 24 août 2020
avec le n°145 d’ESPRITSURCOUF
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