ERDOGAN,
OU LA SUFFISANCE AGRESSIVE

K.

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Pascal Le Pautremat (*)
Rédacteur en chef d’ESPRITSURCOUF


Depuis des années, le président de la Turquie, Recep Tayyip Erdoğan, cultive la résurrection de l’ère ottomane. Il s’en est fait le chantre en multipliant déclarations et décisions significatives, sans susciter pour autant un séisme diplomatique. Et surtout, au-delà de son jeu d’intervention au nord de la Syrie ou en Libye, et de la réislamisation de son propre pays, Erdoğan vise l’Europe dans l’espoir d’y accentuer sa main mise, en vertu d’un panislamisme clairement proclamé et assumé.

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Pourtant annoncée depuis le début des années 2000, l’islamisation de la Turquie ne semble toujours pas sérieusement prise en compte et redoutée dans l’Europe mercantile. Or, la politique de Recep Tayyip Erdoğan, engagée alors qu’il était Premier ministre (2003-2014), révèle une stratégie et  un plan d’ensemble qui ne tolère plus la contestation depuis 2015.

Recep Tayyip Erdoğan, comme Abdullah Gül, président de 2007 à 2014, sont tous deux d’anciens compagnons d’une même route politique, conquérante, à partir des mêmes partis islamiques, successivement dissous et reconstitués ensuite, sous des noms rassurants à connotation libérale.

Erdoğan est entré, dès 1983, au Parti du Salut national (MSP), mouvement islamiste. Il adhère ensuite au Parti de la Prospérité, appelé aussi Parti du bien-être (Refah Partisi), jusqu’à sa dissolution en 1998. Abdullah Gül a très vite côtoyé Erdoğan au sein de la mouvance islamiste puisqu’il fut député à partir de 1991 pour le Parti du Bien être avant d’en devenir, deux ans plus tard, le vice-président. Tous deux furent ensuite membres du Parti de la Vertu, parti islamiste créé par Gül lui-même en 1999, après la dissolution du parti du Bien-être. Et lorsque le Parti de la Vertu disparaît à son tour en 2001, son concept autant que ses préceptes ressurgissent sous la forme de l’AKP, Parti pour la Justice et le Développement.

Recep Erdogan, ici à la tribune et en photo, à droite, aime se présenter comme le successeur d’Atatürk (au centre). Photo DR

Saper l’armée, dernier rempart de la laïcité kémaliste


Avec comme objectif la réislamisation de la Turquie, le système bicéphale Erdoğan-Gül s’est appliqué, à partir de 2003, à fragiliser l’armée en procédant progressivement à une véritable « chasse aux Sorcières » à l’encontre des officiers supérieurs et généraux. Avec un objectif clair : la neutralisation de tous les hauts responsables garants de la laïcité établie depuis le règne de Mustapha Kemal (1881-1938), dit Atatürk, père de la République turque créée en 1923.

L’emprisonnement des hauts gradés est devenu une réalité banalisée, à partir de 2010, par le biais de procès expéditifs, au motif d’obscurs complots et projets de coup d’État. Plusieurs dizaines d’officiers supérieurs et généraux, dont le commandant en chef des écoles militaires et le chef du renseignement de l’armée, furent ainsi poursuivis par une Justice loin d’être impartiale. Des centaines d’autres ont depuis été poursuivis et emprisonnés, notamment après le soi-disant coup d’État attribué à Fethullah Gülen de juillet 2016. Une aubaine pour purger encore plus profondément l’Institution, comme les grands corps de l’État.

Distiller le fondamentalisme musulman


Soigneusement, Erdoğan a par ailleurs distillé ses convictions religieuses, fondamentalistes notoires, au gré d’entretiens le plus souvent dits privés mais malicieusement relayés. Certains de ses propos, dès la fin des années 1990, lui avaient valu la prison pour incitation à la haine raciale. Depuis le début des années 2000 et de surcroît dans les années 2010, il n’a plus aucune retenue puisqu’en position de force. Il fait valoir ses convictions partisanes, jouissant de son pouvoir d’influence.

Il s’est ainsi déclaré en faveur du port du voile dès 2002. En 2008, il se prononce en faveur d’une équité entre les diplômes obtenus dans les écoles religieuses et ceux des universités classiques. Il soutient, enfin, l’approche fondamentaliste des préceptes coraniques.  En février 2012, Erdoğan reconnaissait devant les députés vouloir « former une jeunesse religieuse […]. Attendez-vous du parti conservateur et démocrate AKP [Parti au pouvoir] qu’il forme une génération d’athées ? C’est peut-être votre affaire, votre mission, pas la nôtre. […] Vous ne voulez pas d’une jeunesse religieuse, la voulez-vous droguée ? ». Il n’a jamais caché son aversion pour les laïcs.

En 2017, Recep Tayyip Erdoğan n’avait pas hésité à inciter les Turcs nés ou installés en Europe, à faire montre de leur particularisme identitaire, en les incitant à procréer au nom de la nation ottomane et à ne reconnaître que le Coran, comme source de lois, en faisant fi des lois en vigueur dans les pays où les expatriés tucs et naturalisés demeurent. Il justifie ses prises de position fracassantes par l’hostilité que la diaspora subit, selon lui, en Europe, et tout particulièrement en Allemagne et aux Pays-Bas.

Manifestation à Paris de la communauté turque devant l’assemblée nationale, le 22 décembre 2011, contre la loi sur le négationisme des génocides. Photo DR

Il favorise aussi, en catimini, l’animosité des Turcs d’Europe, plus ou moins prononcée, à l’égard des Kurdes, au point même que des manifestations pro-kurdes ont été parfois contrecarrées , comme cela est arrivé dans quelques communes de France, et divers pays européens. Et des Kurdes réfugiés en Europe, notamment plusieurs militants du PKK, ont été assassinés, à Paris, en 2013 ou en Allemagne au gré des dernières années.

Certes, toute la diaspora turque ne doit pas être considérée comme un bloc homogène, sciemment réunie sous l’influence d’Ankara. Mais les stratégies de communication d’Erdoğan, ses jeux d’intimidation et ses menaces de laisser les réfugiés « se répandre » en Europe témoignent d’une dynamique des plus malsaines.

Réaffirmation ottomane


La presse a largement commenté et relayé la reconversion le 10 juillet dernier, à Istanbul, l’Ancienne Constantinople, de la cathédrale byzantine Sainte Sophie en mosquée, reconversion qui s’est appuyé  sur une décision de la justice turque établissant la nullité du décret de 1934, pris par le Président Mustafa Kemal. Ce dernier avait en effet tenu à ce que la cathédrale devienne un musée, symbole de cohésion internationale autant qu’interreligieuse, dans un esprit d’apaisement. Kemal, fervent défenseur de la laïcité et de la féminisation de la vie politiques en Turquie (les femmes obtiennent le droit de vote en 1930 et peuvent se présenter aux élections à partir de 1934). avait dû alors batailler contre les conservatismes religieux, pour faire avancer son approche encline à un certain universalisme.

Pitoyable affront à la culture et à l’Histoire qu’ose aujourd’hui Erdogan, en se présentant, avec un cynisme déconcertant, comme le successeur de Mustapha Kemal, alors qu’il n’a de cesse de briser le socle de la laïcité en Turquie.

Lors de manifestations officielles, il n’est pas rare de revoir les costumes des Janissaires. Photo DR

Loin de tout apaisement, lors de la première prière coranique du 24 juillet 2020 en l’ex-cathédrale byzantine, le chef de l’Autorité des affaires religieuses (Diyanet), qui officiait, est apparu en portant un cimeterre à la main droite, dans la plus pure tradition ottomane… Tout un symbole… Ne resterait-il plus que les janissaires contemporains pour renouer avec une reconquête dont rêverait en secret le président turc ?

Dès le soir du 10 juillet, Erdoğan s’exprimait d’ailleurs à la télévision turque et proclamait : « Aujourd’hui, la Turquie s’est débarrassée d’une honte. Sainte-Sophie vit à nouveau une de ses résurrections, comme elle en a déjà connu plusieurs. La résurrection de Sainte-Sophie est annonciatrice de la libération de la mosquée Al-Aqsa [à Jérusalem]. Elle signifie que le peuple turc, les musulmans et toute l’humanité ont de nouvelles choses à dire au monde. »

En Europe, et à Strasbourg en particulier, le courant panturquiste et islamique, Millî Görüş (dont divers responsables ont toujours refusé de répondre à nos questions) déploie son maillage et favorise la construction de diverses mosquées, comme la mosquée Eyyub Sultan, cofinancée par le Qatar.

Au niveau du Conseil français du Culte musulman (CFCM), qui est censé représenter les diverses composantes de l’Islam de France, Ahmet Ogras en assure la direction de juillet 2017 à janvier 2020. Chef d’entreprise et homme d’affaires, proche du président Erdoğan, Ogras était également président du Comité de coordination des musulmans turcs de France (CCMTF), connu pour être proche des Frères musulmans. Le CFCM, désormais piloté par Mohammed Messaoui, depuis janvier 2020, a tout de même comme vice-président Ibrahim Alci, qui préside le CCMTF. La mouvance turque est donc représentée de manière conséquente. Et compte tenu de son orientation favorable à la résurgence pan ottomane, on peut légitimement s’interroger, tant nos logiques de laïcité sont finalement vacillantes.

La menace de la Turquie d’Erdoğan était pourtant annoncée dès le début des années 2000, par quelques experts. Mais les positions critiques étaient alors souvent niées ou conspuées : il s’agissait de ne pas se mettre à dos un pays de près de 67 millions d’habitants, consommateurs précieux pour une Europe économique. Aujourd’hui, la Turquie dépasse les 82 millions d’habitants, et la suffisance de son dirigeant démontre qu’il ne craint aucune opposition ou rétorsion. Et il compte bien s’imposer à l’Europe dont il moque la fragilité et les limites civilisationnels.

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Pascal LE PAUTREMAT, Docteur en Histoire contemporaine, titulaire d’un DEA de Défense, Stratégie et Relations internationales, a enseigné à l’École spéciale militaire de Saint-Cyr et au Collège interarmées de Défense. il est aujourd’hui consultant, en risques géopolitiques et propose, aux sociétés et structures publiques, des analyses géopolitiques, géoéconomiques, de positionnement à l’étranger, et des analyses des Risques et Opportunités Pays. (www.actiongeos.com). Il est également Conférencier et Chargé de cours dans l’Enseignement supérieur sur les crises et conflits contemporains, en Économie internationale et Géopolitique, Sociologie, Doctrines politiques et Éthique politique et militaire. À ce titre, il est intervenu plusieurs années à Sciences-Po Paris. Il intervient par ailleurs dans diverses grandes Écoles de Commerce, à l’Université de Nantes ainsi qu’à l’UCO d’Angers.
Auteur de plusieurs ouvrages d’histoire militaire et de thèmes à caractère géopolitique, et de quelques centaines d’articles depuis une vingtaine d’années. Spécialiste des crises et conflits contemporains, et de la politique musulmane de la France (sujet de sa thèse de Doctorat) et du djihadisme, il intervient régulièrement sur ces sujets, notamment dans les médias TV et radios depuis 2001. 
Il est rédacteur en chef d’ESPRITSURCOUF

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