L’EUROPE DE LA DEFENSE,
NECESSAIRE ET OBLIGATOIRE

Jean-Paul Perruche (*)
Ancien directeur général de l’état major de l’UE

Alors que de nouveaux rapports de puissance menacent les grands équilibres stratégiques mondiaux, l’évocation d’une « défense européenne » suscite aujourd’hui encore bien des fantasmes et des perceptions différentes. Pour y voir plus clair, le général Perruche en analyse l’origine, la réalité et les perspectives.

En Europe, jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, la défense n’était conçue qu’au niveau national. Ce n’est qu’après 1945 qu’elle fut envisagée au niveau européen par la conjonction de deux facteurs.

Le premier, conjoncturel, était lié à  l’occupation de l’Europe orientale et centrale par l’URSS, et à la menace que faisait peser le déploiement de l’Armée rouge sur les frontières. Face à cette menace, aaucun pays européen ne pouvait résister individuellement. Réunir les capacités de défense des pays de l’Europe occidentale était donc un impératif. Ce besoin se concrétisa d’abord par le traité de Dunkerque entre la France et le Royaume-Uni en 1947, le traité de Bruxelles de 1948 incluant les pays du Benelux puis l’Italie, et enfin le traité de Washington de 1949. Ce dernier donnait une dimension transatlantique à la défense de l’Europe avec l’OTAN, le déploiement de plusieurs centaines de milliers de soldats américains dans les pays membres de l’Alliance Atlantique, et la réintégration de la République fédérale d’Allemagne dans le dispositif défensif européen.

Le second facteur résultait du bilan catastrophique des effets des deux guerres mondiales du XXe siècle. Les pays européens en sortaient ruinés, exsangues et désormais dominés par des puissances extérieures. Le « Plus jamais ça ! » justifiait la création d’interdépendances fortes et de coopérations durables entre les pays européens qui empêcheraient que de nouveaux conflits d’intérêts génèrent de nouvelles confrontations armées.

La première mesure dans ce but fut la création en 1951 de la Communauté européenne du charbon et de l’acier (CECA),  qui aurait pu être suivie d’une Communauté européenne de défense (CED), mais dont le projet sans doute prématuré, fut rejeté par le parlement français en 1954. Apparurent ensuite la Communauté économique européenne (CEE) ou Marché commun (Traité de ROME),  et l’EURATOME créés en 1957. L’élection du Parlement européen au suffrage universel direct en 1979 précéda  la création de l’Union Européenne avec le marché unique en 1993, et la création d’une monnaie commune (l’Euro), en 2002. Par ce processus d’union et d’intégration, les pays européens développaient de plus en plus d’intérêts communs qu’il convenait de défendre en commun. C’est pourquoi l’objectif de mise sur pied d’une PESC et d’une PESD pouvant conduire, le moment venu, à une défense commune, apparut pour la première fois dans le Traité de Maastricht (1993). Mais il faudra attendre le Traité de Nice (2001) pour que soient définis l’organisation, les structures et les moyens de la Politique européenne de sécurité et de défense (PESD), à peine transformée par le Traité de Lisbonne (2009) en Politique de sécurité et de défense commune (PSDC). Ainsi depuis les années 50, la défense des pays européens est organisée à trois niveaux : national, européen dans l’UE et transatlantique dans l’OTAN.

Jean Monet, de face, fut le premier président du comité exécutif de la CECA.
Photo UE

Les trois niveaux       


Première fonction régalienne des États-nations, la défense demeure aujourd’hui encore une responsabilité nationale. Ce sont les États qui créent, financent et engagent leurs forces armées, Toutefois, le déclin de puissance des États européens depuis les années 50 et la réduction constante de leurs budgets de défense après la guerre froide ont considérablement amoindri leurs capacités d’actions militaires. La plupart d’entre eux ne sont plus en mesure d’assurer seul leurs besoins de défense et sont incapables d’entreprendre des engagements opérationnels hors de leur territoire.

Ils contribuent de façon marginale aux opérations internationales conduites dans le cadre de l’OTAN, de l’UE, de l’ONU ou de coalitions de circonstances. Ils coopèrent au sein de QG de forces multinationales (Eurocorps, Corps germano-néerlandais…).Certains pays partagent leurs capacités (aériennes et navales au Benelux), ou ont des accords de complémentarité capacitaire (Pays-Bas avec l’Allemagne). Seuls la France et le Royaume-Uni échappent à cette situation grâce à leurs moyens de dissuasion nucléaires et leurs capacités de projection de forces, bien qu’à une échelle limitée. Dans ce contexte, la quasi-totalité des États européens s’en remettent à l’OTAN, donc aux Etats-Unis, pour garantir la défense de leurs intérêts vitaux, en particulier face à la menace nucléaire.

Or la crédibilité de cette garantie est aujourd’hui en question. L’article 5 du traité de Washington, établissant la solidarité des Alliés face aux menaces, n’est pas contraignant et laisse chaque pays libre de manifester sa solidarité selon sa propre appréciation. La confrontation Est-Ouest de la guerre froide faisait de l’Europe le centre de gravité des intérêts de sécurité américains. Cette configuration géostratégique n’existe plus car les intérêts stratégiques des États-Unis se sont déplacés vers le Moyen Orient et l’Asie. Après ses deux derniers prédécesseurs, mais en des termes plus brutaux, le Président Donald TRUMP a clairement indiqué à ses « Alliés » européens qu’ils ne devaient pas considérer la garantie de sécurité américaine comme acquise et qu’elle ne le serait plus au même prix !

Par ailleurs, même si la Russie du Président Vladimir POUTINE a prouvé sa capacité de nuisance par rapport à l’OTAN et l’UE, à travers la déstabilisation de pays européens où vivent des minorités russes ou russophiles, la menace qu’elle représente est sans rapport avec celle de l’URSS. Sa stratégie s’exprime d’ailleurs de plus en plus en dehors du théâtre européen (Syrie, Afrique, Venezuela…).

Créée en complément de l’OTAN et pour les cas où les États-Unis ne souhaiteraient pas s’engager dans des situations affectant les intérêts de sécurité des Européens (leçon tirée des crises dans les Balkans des années 90), la PSDC développée dans le cadre de l’UE reste aujourd’hui encore embryonnaire. Elle souffre de plusieurs handicaps de naissance. Son niveau d’ambition a été restreint à la gestion de crises extérieures au territoire de l’UE, afin de ne pas affecter la priorité donnée à l’OTAN par la plupart des États membres des deux organisations.
Au bilan, une quarantaine d’opérations de la PSDC ont été lancées généralement avec succès depuis 2003, mais il s’agit surtout d’opérations civiles (police, gendarmerie, justice, conseil, observation de cessez-le-feu…). Les opérations militaires (une dizaine), de durées variables, n’ont jamais été des opérations coercitives de haute intensité.

Première prise d’armes au camp « Europa », à N’Djaména, le 11 mars 2006. L’opération européenne Eufor-Tchad a duré deux ans. On n’y a pas tiré un seul coup de feu.
Photo DR

Si les pays européens veulent continuer à espérer bénéficier d’une garantie américaine, ils devront faire allégeance en soutenant concrètement la politique étrangère des États-Unis,  et en augmentant significativement leurs dépenses de défense (notamment en faveur de l’industrie américaine). En dehors de ce  scénario qui compromet largement leur indépendance et leur autonomie d‘action, ils n’ont d’autre choix que de mieux fédérer leurs capacités et de construire ensemble une défense capable de peser au niveau mondial.

C’est la voie dans laquelle se sont engagés les chefs d’État et de gouvernement de l’UE depuis 2013 en fixant l’objectif d’une autonomie stratégique européenne. Objectif renforcé depuis 2016 par les déclarations du Président de la Commission européenne, le Président français et la Chancelière allemande en faveur d’une « armée européenne ».


Comment rendre possible le souhaitable


Dans le nouveau contexte sécuritaire, une amélioration de la capacité de défense des Européens parait nécessaire aux trois niveaux évoqués : le renforcement des capacités nationales, le développement de l’autonomie des Européens et la redéfinition de la coopération transatlantique.

Au niveau national, il revient à chaque pays de définir ses moyens de défense en fonction de ses intérêts et de ses ambitions de politique étrangère. Mais il est clair que les pays européens dans leur quasi-totalité ne peuvent espérer satisfaire seuls leurs besoins de défense. C’est pourquoi les planifications de défense nationale (forces et systèmes d’armes) doivent pouvoir s’inscrire dans un cadre de coopération européen, afin d’éviter les doublons inutiles et les lacunes dommageables.

L’activation de la coopération structurée permanente par 25 pays-membres autour de 34 projets  et l’implication financière de la Commission Européenne dans la recherche et le développement des systèmes d’armes du futur (prévision de contribution à hauteur de 13 milliards d’euros) sont les éléments les plus forts mais concernent essentiellement le domaine capacitaire. Leurs effets ne pourront se mesurer qu’à moyen ou long terme (10 à 20 ans). Quant à la notion d’« armée européenne », elle ne doit pas être prise comme un substitut aux armées nationales. En l’état actuel des traités et des réalités politiques, elle ne peut se comprendre que comme une « coopérative des capacités nationales des pays européens ».

Les officiers des armées européennes ont l’habitude de travailler ensemble
dans les PC et les QG.
Photo JPF

Les armées n’étant qu’un outil de la politique, il s’agit d’abord de renforcer la définition d’intérêts de sécurité communs. Ultérieurement, avec le développement d’une approche commune européenne de la sécurité, des gains de puissance pourraient découler de l’acceptation d’un partage (plus ou moins limité) de souveraineté.

S’agissant de l’OTAN, nul ne saurait contester l’intérêt de la coopération transatlantique  ni les bénéfices retirés de 70 ans de coopération militaire (doctrines et concepts unifiés, interopérabilité, culture d’États-majors multinationaux intégrés…). Mais une attitude responsable devrait conduire les pays européens à accepter la nouvelle réalité stratégique qui a modifié les termes de cette coopération.

Certains intérêts de sécurité européens ne concernent pas les États-Unis (migrations, instabilités sur le pourtour méditerranéen ou en Afrique…) et certaines menaces communes comme le terrorisme islamiste ne justifient pas des modes d’action communs des deux côtés de l’Atlantique. Par ailleurs, le Président américain se plait à répéter que la garantie américaine ne se fera plus au même prix. Avec le déplacement des intérêts stratégiques américains vers l’Asie, l’idée d’une OTAN mondiale incluant des pays d’autres continents émerge dans certains couloirs de l’administration américaine.

Au bilan, le partenaire américain souhaite des Européens plus forts, plus responsables et plus capables de gérer l’essentiel de leurs besoins propres de sécurité. Or les Européens ne peuvent augmenter significativement leurs capacités qu’ensemble, par le renforcement de leur union. L’émergence d’une Europe de la défense capable est dans l’intérêt des Européens et des États-Unis.

La conception d’une défense au niveau européen est un héritage de l’histoire de l’après seconde guerre mondiale. Longtemps limitée, pendant la guerre froide, à la défense collective du territoire des États européens par les États-Unis, elle a évolué, dans le contexte des années 90 (crises des Balkans) et de la construction européenne, vers une complémentarité implicite entre l’OTAN et l’UE (PSDC).

Dans le nouveau contexte de sécurité mondial marqué par des rapports de forces entre États-continents émergents, le désengagement américain d’Europe se confirme. Cela implique une plus grande responsabilité à assumer par les Européens pour leur défense et le renforcement de leurs capacités d’action communes. La défense au niveau européen n’est plus une option, c’est une obligation.

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(*) Général Jean-Paul Perruche
Général de Corps d’ Armée (2S) Jean-Paul Perruche est consultant-chercheur en stratégies de sécurité et défense, expert défense qualifié auprès du Parlement Européen, Président d’honneur d’EuroDéfense-France, et Membre du comité scientifique de la Fondation Schuman
Expert du domaine politico-militaire et des organisations internationales de sécurité et de défense, a été Président d’EuroDéfense-France de 2012 à 2016, Directeur de Recherche « sécurité européenne et transatlantique » à l’IRSEM de 2010 à 2012. Auparavant, jusqu’au 1er mars 2007, a été le Directeur  Général de l’Etat-Major Militaire de l’Union Européenne à Bruxelles en charge de la mise en œuvre des aspects militaires de la Politique  Européenne de Sécurité et de Défense.
Antérieurement, a occupé notamment les fonctions, de Commandant de l’Etat-major de force n° 1 (1ère Division Blindée), d’adjoint au Cdt de la Force de l’OTAN au Kosovo (DCOM KFOR), de Chef de la Mission militaire française auprès du commandant suprême des forces alliées en Europe (OTAN/SHAPE) et de Conseiller Sécurité européenne (Amérique du Nord- Europe) du Chef d’Etat-major des Armées. Il a également participé à des opérations au Tchad  et en Somalie.
Diplômé de l’Institut des hautes études de défense nationale de Paris, du centre des hautes études militaires et de l’école spéciale militaire de Saint-Cyr et titulaire du DESS de Défense de Paris 2 (Sorbonne-Panthéon).

Cet article fait partie du dossier n°24 réalisé
par Le Cercle de réflexions du G2S

«  EUROPE et DEFENSE » publié en juin 2019
et consultable sur : 
http://www.gx2s.fr/

Le G2S  est répertorié dans la rubrique THINK TANKS de la « Communauté Géopolitique, Économie, Défense et Sécurité » d’ESPRITSURCOUF
Association selon la loi de 1901, le G2S est un groupe constitué d’officiers généraux de l’armée de terre qui ont récemment quitté le service actif.


Ils se proposent de mettre en commun leur expérience et leur expertise des problématiques de défense, incluant leurs aspects stratégiques et économiques, pour donner leur vision des perspectives d’évolution souhaitables de la défense.


Bonne lecture et rendez-vous le 15 juin 2020
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