CUBA :
ON EST VRAIMENT PASSÉ TOUT PRÈS

Joseph Le Gall (*)
Ancien officier de renseignement
.

Après plusieurs années de recherches, à partir d’informations de sources cubaines, de documents officiels déclassifiés émanant des  services  de  renseignement  américains et russes,  et  de  divers   témoignages,  l’auteur révèle dans son livre « Kennedy, la CIA et Cuba, Histoire secrète » des  aspects   méconnus  et  secrets  de  la  crise  de  Cuba. Outre le jeu trouble de la CIA (agents infiltrés, éléments anticastristes, membres de la mafia, complot contre le président, etc…), il met en lumière le risque incroyablement élevé de guerre nucléaire. « On est vraiment passé tout près, sans le savoir » dit-il. Et dans ce rappel historique, il se souvient du sort, bien oublié, d’un navire français, « la Coubre ».

Dès son arrivée au pouvoir en janvier 1959, Fidel Castro a engagé un rapprochement avec l’Union Soviétique, a annoncé une importante réforme agraire et la nationalisation des multinationales américaines. Estimant les intérêts américains menacés, le président Eisenhower donne son feu vert au « cuban project ». C’est un plan secret pour renverser le régime castriste : des actions subversives sont menées à Cuba  par des anticastristes, soutenus par la CIA, avec l’aide de la mafia, dans le cadre de l’ « Opération 40 », phase préparatoire au débarquement d’une force armée.

Pendant ce temps, le leader cubain cherche à se procurer des armes et des munitions en Europe afin d’équiper son armée. C’est dans ce contexte que survient le 4 mars 1960 la terrible explosion dans le port de La Havane du cargo français « La Coubre » de la Transat (Compagnie Générale Transatlantique). Le navire transportait des munitions chargées en Belgique pour l’armée cubaine. On dénombrera  101 morts et plus de 200 blessés, dont  plusieurs gravement mutilés.

Contrairement à Fidel Castro qui y voit la main des américains, l’ambassadeur de France à La Havane, monsieur Roger Robert du Gardier, va rendre compte à Paris d’une explosion accidentelle résultant d’une erreur de manutention…Plusieurs historiens et chercheurs universitaires ont exploité les nombreux documents officiels déclassifiés relatifs à la crise de Cuba. Il en ressort que l’explosion de « La Coubre » n’était pas accidentelle, mais que le navire français a été victime d’un sabotage perpétré dans le cadre de l’ « Opération 40 » menée par la CIA.

La Coubre après l’explosion. Photo archives cubaines

L’échec de la Baie des Cochons


Dès son élection en novembre 1960, Kennedy est informé du « Cuban project » par Eisenhower. Deux mois plus tard, dans les jours qui suivent son accession à la présidence, Allen W. Dulles, le directeur de la CIA, va solliciter son accord pour engager, courant avril, le débarquement à Cuba, d’une force d’invasion anticastriste baptisée « Brigada Asalto 2506 », formée, entraînée et équipée par la CIA. Au président qui s’inquiète d’un possible échec, le directeur de la CIA se veut rassurant en affirmant que cette opération a été minutieusement préparée depuis plusieurs mois…

Le 19 avril 1961, moins de quatre jours après le début de l’opération, le débarquement de la Baie des Cochons est un désastre : 114 combattants sont morts et 1197 faits prisonniers. Kennedy va accuser la CIA de l’avoir trompé en affirmant que la  force d’invasion bénéficierait une fois débarquée du soutien du peuple cubain. Or, il ne s’est produit aucun soulèvement intérieur, tant au sein de l’armée que dans la population. Pour obtenir son accord, la CIA avait caché au président qu’un récent rapport de renseignement montrait qu’en réalité l’immense majorité de la population soutenait Fidel  Castro. Allen W. Dulles, à la tête de la CIA depuis  1953,  sera contraint  à  la  démission, le directeur adjoint et le directeur chargé des plans seront eux aussi remplacés.

Moscou considère la tentative du débarquement de la Baie des Cochons comme une agression des États-Unis envers un « pays frère ». En réaction, Kroutchev décide de renforcer le dispositif militaire soviétique à Cuba et d’y déployer des missiles nucléaires.

En mai 1962, dans le plus grand secret, à l’insu des services de renseignement américains, l’URSS va engager l’« Opération Anadyr » pour acheminer à Cuba des missiles et des matériels militaires, ainsi que 40 000 hommes, sous la protection de quatre sous-marins dotés de torpilles nucléaires (Mission « Kama »). Au total 86 navires de commerce, y compris des paquebots, appartenant à diverses compagnies maritimes d’État, vont être réquisitionnés. Ils vont effectuer plusieurs voyages depuis les ports de la Baltique, de la mer de Barents et de la mer noire.

L’armement lourd et les missiles qui nécessitent d’être transportés en pontée sont dissimulés par des emballages en bois, de façon à ne pas attirer l’attention des navires étrangers croisés en mer ou des avions de patrouille maritime de l’OTAN. (Photo : US Navy)

Ce n’est qu’en juillet 1962 que la CIA va apprendre par le SDECE, le service de renseignement français, que des cargos soviétiques déchargent dans les ports cubains d’importantes quantités de matériels militaires, dont des missiles sol-air. Dès lors, l’US Navy va exercer une surveillance maritime et aérienne renforcée des approches de Cuba afin d’identifier  tout navire soviétique y faisant route.


Octobre 62 : le monde au bord de la guerre nucléaire


Le 18 octobre, le président Kennedy reçoit, à sa demande, le ministre soviétique des affaires étrangères, Andrei Gromyko, lequel va tenter de convaincre le président américain qu’il n’y a pas d’armes offensives à Cuba. Kennedy se garde bien de lui dire que les Etats-Unis ont la preuve que l’URSS déploie des missiles balistiques à Cuba.

Le 22 octobre, Kennedy se trouve
confronté à la plus grave crise internationale depuis la Seconde Guerre mondiale. Le risque de guerre est alors réel. La France, le Royaume-Uni et les autres États membres de l’OTAN l’ont assuré de leur soutien en cas de conflit avec l’Union soviétique.

Plusieurs bombardiers B-47 du Strategic Air Command  sont positionnés sur plus de trente aérodromes civils pré-désignés aux États-Unis. Ceux basés en Espagne, au Maroc et en Angleterre, sont armés de bombes nucléaires et placés en alerte. Les B-52 chargés d’armes nucléaires et les avions ravitailleurs KC-135 ont reçu l’ordre de voler au-dessus du Pacifique, de l’Arctique, ou encore au-dessus de l’Atlantique et de la Méditerranée, dans l’attente d’instructions.

Des chasseurs-bombardiers basés en Angleterre, en France, en Italie, en Allemagne, en Turquie, en Corée du Sud, au Japon et aux Philippines sont également placés en état d’alerte pour une éventuelle attaque contre l’Union soviétique ou d’autres pays du Pacte de Varsovie.

Sur le territoire américain les missiles IRBM (91 Atlas et 41 Titans) sont prêts à tirer ; les missiles de croisière Matador et Mace déployés dans des escadres tactiques en Allemagne de l’Ouest sont opérationnels, ils pourraient atteindre des objectifs stratégiques en Europe de l’Est.

En Atlantique, neuf sous-marins nucléaires équipés au total de 144 missiles Polaris ont quitté leurs bases et pris des positions de tirs dans l’Atlantique Nord.

Portée de missiles soviétiques lancés depuis Cuba. Carte d’après  White House – National Archives

À 19 h  (heure locale), le président Kennedy intervient à la radio et à la télévision pour informer la Nation américaine et le Monde que les soviétiques déploient des missiles balistiques à Cuba. Il précise que chacune de ces fusées peut atteindre Washington, le canal de Panama, cap Canaveral, Mexico ou tout autre ville située dans le sud-est des États-Unis, en Amérique centrale ou dans la région des Caraïbes. Il annonce avoir donné l’ordre à l’US Navy d’établir une « quarantaine » autour de Cuba.

Les jours suivants, d’âpres discussions vont se dérouler aux Nations Unies entre les ambassadeurs américain et soviétique. Finalement, face à la fermeté affichée par Kennedy dans ses échanges avec Kroutchev, ce dernier va accepter de retirer les missiles soviétiques de Cuba en échange du retrait des missiles américains « Jupiter » de Turquie et d’Italie.

Comme le dit Alain Juillet, ancien directeur du renseignement à la DGSE : « Sans que la plupart des habitants de la planète en ait eu conscience, nous sommes passés à un cheveu d’une guerre nucléaire totale dans laquelle l’Europe et l’Amérique auraient été dévastées… »

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(*) Le capitaine de frégate (H) Joseph Le Gall a servi  27 ans à la Direction de la protection et de la sécurité de la défense. Officier de renseignement, il a occupé diverses fonctions en France, outre-mer et à l’étranger. De 1999 à 2005, il est Délégué général de l’ACORAM (association des officiers de réserve de la Marine). De 2006 à 2015, membre de la rédaction de la revue MARINE & Océans éditée par l’ACORAM,  il est l’auteur de plusieurs articles sur la défense, le monde maritime et le renseignement. Il est actuellement président délégué de l’ANASSA (Association Nationale des Anciens des Services de  Sécurité des Armées).
Joseph Le Gall est l’auteur de « 1914-1918 : La Guerre secrète » publié dans le cadre du Centenaire (2015), de « L’Histoire des services de renseignement et de sécurité de la défense, du SR Guerre (1872) à la DRSD » (2016) et de « Kennedy, la CIA et Cuba : Histoire secrète » en 2020. Cet ouvrage est présenté dans la Rubrique LIVRES de ce numéro.
Il est membre de l’UPF (Union de la presse francophone).


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