ASIE CENTRALE :
LES PEUPLES DES STEPPES

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Marc Le Brize (*)
Formateur de Chefs de Mission ONG
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« Notre présent est un lac de contradictions dont il faut connaître les profondeurs ». Fichtre, que voilà une belle phrase, on en reste coi ! Il faut y voir l’expression d’une nouvelle discipline scientifique, que l’auteur appelle la Géohistoire, c’est-à-dire l’analyse du rôle que l’histoire des communautés et des cultures joue dans les géostratégies actuelles. Il en tente ici une application avec les peuples des steppes, ceux d’Asie centrale, qui ont connu bien des bouleversements depuis l’Antiquité, les christianisations et islamisations n’en étant pas les moindres.

Dès la Préhistoire, ce Désert-des-Tartares, immense zone aride de steppes, déserts et montagnes s’étendant de la Sibérie et de la Chine à la Mer Caspienne et au Caucase, fut la matrice des grandes invasions de nomades qui changèrent le monde. Ils inventèrent le char (pour le combat) le chariot (pour émigrer), la monte à cheval, lesétriers et les forges de fer. Les peuples voulurent vérifier le futur proverbe yiddish «heureux comme Dieu en France» : les Indo-européens (les Celtes de l’âge du fer) les Doriens (protos Grecs), Hittites, Parthes, Scythes, Avars, Alain, Huns, Vandales et Hongrois modelèrent l’Europe, notre péninsule cul-de-sac. Et oui, nous ne sommes pas que gréco-romains ! Ils allèrent aussi vers la Chine qui construisit ses «Murailles» pour s’en protéger et fut néanmoins conquise.

Au XIII° siècle, au milieu de nulle part, Temüjin, Khan d’une tribu mongole, agrège les autres peuples (Turcs, Ouïghours, Tadjiks…) et les lancent à la conquête du monde. Il devient Gengis-Khan, «Souverain Universel», et crée avec ses descendants le plus grand empire du monde, de Chine/Inde/Palestine à Pologne/Lituanie.

La vague mongole détruisit Bagdad et le Califat, esquinta sérieusement l’islam originel auquel pourtant elle se convertit. De la Chine aux Balkans se dessinent deux grands ensembles culturels et de langues : Le Touran(turco-mongol) et lIran (“Ariens“).

La colossale statue équestre
de Gengis Khan, à Tsonjin Boldog,
en Mongolie.
Photo DR

L’Empire mongol régresse et disparaît, laissant des civilisations brillantes et des peuples convertis, se repliant dans les steppes d’où le volcan avait jailli. Ce continent central aride, peuplé de nomades et de paysans d’oasis, devint au XVIII°- XIX°  siècle le terrain de jeux desRusses et des Anglais qui bâtissaient leurs empires coloniaux.

La soviétisation

Mais la notion d’empire, qui regroupe divers peuples et minorités sous une autorité plus ou moins absolue,  est condamnée en 1917. Le concept du  Droit des peuples à disposer d’eux-mêmes est imposé par le Président américain Wilson. L’idée de nation, s’appuyant sur un seulpeuple à la fois,  fut le thème des divers traités de Versailles. Le dernier empire fut l’empire russe, devenu soviétique en 1922,  divisé en Nationalités territorialisées en Républiques (à chacun une Nationalité, à tous la Citoyenneté Soviétique). L’ancien Turkestan russe est divisé en États de chaque nationalité : Tadjikistan veut dire pays des Tadjiks, Ouzbékistan veut dire pays des Ouzbeks, etc…L’URSS  créât ainsi 5 Républiques : Kazakhstan, Kirghizstan, Ouzbékistan, Tadjikistan, Turkménistan, zone interdite car Marches-de-l’Empire face à la Chine et à l’Afghanistan, seul obstacle vers l’Océan Indien.

En fait, Staline a joué « diviser pour régner ». Il a pris soin que chaque État ne soit jamais peuplé à plus de 60% par sa communauté éponyme. Autant éviter les unanimités, elles sont en général terreau de rébellion. Chaque territoire a des  minorités et même des enclaves de l’État voisin ou des sites symboliques des autres peuples. Par exemple les villes symboles de l’immense Empire Tadjik des Samanides (IX°-X°), Samarkand et Boukhara, sont en Ouzbékistan, à 200 km de la frontière.

Les langues officielles sont manipulées : l’alphabet cyrillique est imposé, remplaçant l’arabe. Les linguistes de Moscou définissent les vocabulaires, changeant grammaires et dictionnaires au gré des populations à favoriser. Résultat, l’Ouzbek officiel enseigné, quoique langue turque, se retrouve à plus de 60% avec un vocabulaire tadjik. Des nationalités sont utilisées pour contrôler les autres, par exemple au Tadjikistan le KGB était dans les mains des Ismaéliens du Pamir, secte chiite méprisée par les peuples sunnites. Moscou était sûr qu’il n’y aurait pas de connivences.


Après Staline

Le barrage de Nourek, sur la rivière Vakhch,
fut jusqu’en 2012 le plus haut barrage du monde,
avec 304 mètres de hauteur.
Photo DR

L’URSS de Khrouchtchev modernise la Région sur la ressource en eau et la production irriguée du coton, créant ex-nihilo un ensemble économique agricole et industriel où chaque État dépend des voisins. Au Tadjikistan, peu de cultures, mais l’immense barrage hydro-électrique de Nourekalimente les pays avals, seule ressource de l’État avec l’usine d’aluminium de Tursunzade, la plus grande du monde. En Ouzbékistan et au Turkménistan, au contraire, ce sont d’immenses cultures irriguées de coton et des industries de transformations textiles électrifiées. Cette monoculture industrialisée du coton, où les canaux d’irrigation sont alimentés par d’immenses pompes électriques et des aqueducs en béton,  et où la chimie agricole est utilisée en saturation sur des terres épuisées et fragiles, produit un résultat désastreux. Très peu d’eau parvient à la mer d’Aral, divisant en 30 ans la superficie de cette mer fermée par 10 et laissant des déserts de sels pollués. 

A l’écroulement de l’Union Soviétique, ces Républiques devinrent indépendantes, en dehors des grands intérêts mondiaux. En 1991, le grand voisin chinois était centré sur son rôle d’Usine-du-Monde et la Russie se repliait sur son territoire et sa  CEI (Communauté des États Indépendants), fédérant quelques États ex-Soviétiques et laissant les nouveaux Pays d’Asie Centrale à leur destin, scotomisant l’humiliation de la défaite afghane : « ces Tchornies (Noirs, péjoratif) nous ont vaincus, oublions les ! » C’est alors qu’     apparurent les Occidentaux : aides humanitaires et économiques, soutiens militaires (base US à Tachkent), partenariats (Banque Mondiale).

A l’écroulement de l’Union Soviétique, les Russes, civils et militaires, quittèrent en masse ces confins asiatiques, abandonnant sur place installations et équipements militaires, aéroportuaires, scientifiques, culturels. Les Apparatchiks des PC locaux s’érigèrent en Présidents, prenant tous les pouvoirs avec la Nomenklatura, en s’appuyant sur leur groupe ethnique d’origine. Les nouveaux Pays, héritiers des frontières staliniennes, commencèrent à se disputer, chacun accusant l’autre de diverses turpitudes, et surtout d’héberger leurs opposants. Le conflit Tadjik/Ouzbek dura plus de 20 ans, arrivant aux accrochages armés et minages des frontières où des dizaines de travailleurs transfrontaliers sautèrent. Ces conflits d’intérêts étaient aussi des conflits d’apparatchiks à l’ego surdimensionné. Les industries s’écroulèrent ou tombèrent dans les mains des Apparatchiks devenus Oligarques.


L’héroïne afghane


Depuis 30 ans, l’Afghanistan produit  90 % de l’héroïne mondiale,  les pays voisins sont donc affectés et intéressés. Seule culture rentable de paysans très pauvres, le pavot fait vivre plus de 2 millions d’Afghans et génère 2,5 milliards $ (35 % du PIB).  Au début sévèrement répressifs, les puritains talibans se rendirent compte qu’ils perdaient de gros nerfs à leur guerre. Comme les FARC Colombiens,  ils prirent la tête du trafic, soit vers le Sud et leur fief des zones tribales du Pakistan, soit vers le Nord et la «Route-de-la-Dope » Tadjikistan-Kazakhstan-Russie-Europe,  soit vers l’Ouest par l’Iran. Les banques des déserts des Émirats s’irriguant du fleuve d’argent.

Champ de pavot dans la région de Mazar-i-Sharif, au nord de l’Afghanistan.
Photo DR

L’Amou-Daria, fleuve frontière afghan/tadjik/ouzbek est le passage obligé, contrôlé au Pamir par les mafias ismaéliennes et plus à l’ouest par les mafias tadjiks et ouzbeks. L’héroïne est revendue aux mafias kazakhs, qui revendent aux mafias russes, qui revendent…Le trafic et ses connections sont régionalisés.

On peut se demander ce que fait la Division de Gardes-Frontières russesle long d’un fleuve      où les camions passent à gué ! On ne parle pas (encore) de narco-États mais un nouveau «Triangle d’Or» s’est mis en place, ces pays étant les passages obligés d’un voisin fournisseurmondial qui ne peut exporter que par euxComment un douanier ou policier qui nourrit sa famille avec 20 $ par mois pourrait-il résister à une rente de 100 $ ? Comment un dirigeant pourrait-il résister à plus ?  Déjà en 1998, les Narcos du sud Tadjikistan avait tellement d’argent à laver qu’ils achetaient en Russie du blé et des voitures par trains entiers pour les revendre à perte. Quelle pathétique déception put-on lire un jour sur le visage d’un  prêtre missionnaire argentin, tout content de l’excellente affaire qu’il réalisait sur l’achat d’une voiture neuve, quand on lui expliqua les raisons de ce prix bradé.

Depuis, 2 géants se sont lancés à la conquête du monde. La Chine de Xi Jin Ping, sa Route-de-la-Soie et le Collier-de-Perles, implantant routes, voies navigables et ferrées, achetant ports civils et militaires dans le monde entier. La Russie de Poutine et son projet Eurasiatique et Arctique, tournant le dos à l’Europe (dite «de l’Atlantique à l’Oural») pour une stratégie Moyen-Orientale (Syrie, Iran) et caucasienne (Tchétchénie, Géorgie…), abandonnant la Sibérie du permafrost en réchauffement aux Chinois avides de nouvelles terres, renforçant la mainmise sur la Sibérie arctique (gaz, pétrole, or, diamants, minerais), tentant de contrôler l’Océan Arctique, ses gisements sous-marins fabuleux et les nouvelles routes mondiales des containers qui abrégent d’1/3 les transports vers les consommateurs européens.

Au milieu de grands mouvements stratégiques, les pays d’Asie Centrale, belle au bois dormant, ont des princes – pas si – charmants comme voisins. La Russie Poutinienne en réarmement, la Chine de XI impérialiste, l’Afghanistan des Talibans et de l’héroïne, le Pakistan nucléaire créateur des Talibans, l’Inde nucléaire et sa politique antimusulmane, l’Iran des Ayatollah et son entrisme armé au Moyen-Orient, chacun apportant sa contribution aux ébranlements du Monde.

(*) Marc Le Brize, fils de militaire, a été cadre en entreprise pendant 15 ans, puis directeur opération/sécurité (terrain et siège) pour plusieurs ONG.  Il a exercé cette fonction pendant 22 ans, dans nombre de pays africains, arabes et d’Asie centrale. Il a assuré des formations techniques de management de leadership d’équipe. Il fut expert en collaboration Civilo-Militaire (CIMIC). Analyste en géopolitique pratique, Il enseigne dans un cycle de Masters 2 comme formateur en « management terrain Ops/Sécu ».

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