La nouvelle guerre secrète

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Pascal Le Pautremat (*)
Rédacteur en chef d’ESPRITSURCOUF

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Dans le domaine de la polémologie, le principe de la guerre de l’ombre, entre « petite guerre » et guerre clandestine, a traversé les âges et s’est particulièrement étoffé au gré du XXe siècle. Dans la « nouvelle guerre secrète », un ouvrage qui vient de paraitre aux éditions Mareuil, les auteurs proposent une plongée dans le monde du renseignement occidental.
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Désormais, la guerre de l’ombre est indissociable de toute démarche géopolitique, s’intègre dans les processus géostratégiques, sans que tous les pays soient à égalité quant aux moyens et savoir-faire en la matière.

Éric Denécé, directeur du Centre français de Recherche sur le Renseignement (CF2R), auteur prolifique sur les questions de renseignement et d’opérations spéciales, Alain-Pierre Laclotte, ancien cadre du 1er Régiment de Chasseurs parachutistes puis du 11ème Régiment parachutiste de choc,  plus connu sous l’appellation de « 11ème Choc », offrent, dans leur ouvrage, une plongée au cœur de quelques-uns des États les plus emblématiques dans le domaine des actions spéciales, à savoir : la Grande-Bretagne, les Etats-Unis et Israël.

Les auteurs rappellent ainsi combien ces trois pays phares ont, depuis la Seconde Guerre mondiale, une longue et large expérience dans les guerres secrètes et dans le contre-terrorisme polymorphe. Ces trois États ont su forger des milieux militaires non-conventionnels, grâce à des hommes qui ont fait preuve d’un sens profond de l’adaptation au gré d’adversités diverses, elles-mêmes en perpétuelle évolution. Entre recherche du renseignement, actions de coercition et surtout d’attrition, la quête de l’information côtoie les opérations « coup de poing » destinées à neutraliser la menace…

L’ouvrage permet ainsi de disposer d’un large panorama sur ces petites unités qui, avec un sens hors norme de l’adaptation, agissent ou ont été particulièrement impliquées, notamment à partir de la fin des années 1980, dans l’antiterrorisme. Tantôt en uniformes, tantôt en tenues civiles, les agents spéciaux interviennent en parallèle ou en amont des opérations conventionnelles, apportent les informations qui les rendent possibles. Inscrites dans une totale clandestinité, la plupart des unités présentées ici sont quasi inconnues des non-spécialistes, tant leurs dénominations ne cessent d’évoluer et sans que l’on connaisse précisément les budgets et les effectifs qui leur sont alloués.

Prudents et méthodiques, les auteurs rappellent combien leur démarche n’est pas non plus figée et ne doit pas être prise comme une fin en soi, tant de nombreuses archives demeurent classifiées et donc inaccessibles.

Ainsi, les auteurs se penchent-ils sur l’exemple emblématique de la Grande-Bretagne, véritable socle fondateur de toutes les structures et unités relevant à la fois du renseignement et des opérations spéciales et clandestines. L’occasion pour les auteurs de les présenter tour à tour, au gré des périodes chronologiques et des zones géographiques sur lesquelles elles interviennent.

La précocité méthodique et la rigueur des Britanniques sont confirmées quant à la remarquable montée en puissance de plusieurs « départements », au gré des décennies, avec un éventail de cellules qui montrent la puissance étatique, sans que cela empêche les rivalités interservices…Les analyses des modes opératoires des uns et des autres, les comparaisons s’intègrent parfaitement et de manière fluide dans l’ouvrage prolifique.

La plongée dans les arcanes du renseignement et des opérations spéciales des USA est toute aussi intéressante, avec un large panorama de toutes les structures et organisations connues à ce jour, depuis la Seconde Guerre mondiale, via l’OSS, par exemple, jusqu’aux années 2000. Là encore, anecdotes, éclairages, témoignages donnent un certain relief au propos et confirment l’évolution et la réflexion pour adapter au mieux les moyens à la guerre non conventionnelle.

Si l’on connaît bien l’OSS, on n’a découvert qu’au début des années 2000, The Pond, organisation secrète parallèle qui exista de 1942 à 1955, et ne rassembla qu’une trentaine d’agents. Disposant de leurs propres réseaux, ils ont ainsi opéré dans une trentaine de pays.

On apprécie aussi les conclusions d’opérations assez récentes, comme en témoigne le chapitre consacré aux enseignements tirés par le JSOC (Joint Special Operations Command – JSOC), pôle intégré au United States Special Operations Command (USSOCOM), des actions menées en Irak.

En ce qui concerne les opérations paramilitaires de la CIA, on notera les informations concernant l’opération Timber Sicamor, qui fait intervenir la CIA dans le conflit syrien à partir du printemps 2012 jusqu’au courant de l’année 2017. Elles soulignent le soutien apporté aux mouvements djihadistes, avec le concours des Qataris et des Saoudiens qui leur fournissaient des armes.

Près d’un autre tiers du livre est consacré, enfin, à Israël. Il porte un éclairage là encore synonyme d’un bel esprit de synthèse pour relater opérations spéciales, actions paramilitaires clandestines, entre renseignement et attrition, avec des démarches d’hybridation ou de juxtaposition. À  une nuance près : pour Israël, l’asymétrie y tient une place prépondérante.

La quatrième et dernière partie consacrée à la France, à travers deux chapitres, est sans doute la moins convaincante car très sommaire, sans qu’il faille pour autant en nier la pertinence. La problématique récurrente d’une difficile distinction entre clandestinité et action spéciale y est soulevée. Et les auteurs rappellent combien, finalement, la France dispose de moyens somme toute limités, mais peut se targuer d’avoir une remarquable maîtrise des savoir-faire qui la porte au meilleur niveau des nations en pointe.

Telles sont donc les questions centrales que met en exergue cet ouvrage, indispensable à ceux qui veulent saisir toutes les dimensions de la « guerre secrète » ou non conventionnelle, en saisir tous les enjeux, les complexités et prendre connaissance de toutes les unités qui constituent les maillons précieux d’une côte de fer indispensable aux États, à travers leurs évolutions et les théâtres sur lesquels ils ont opéré.

Le propos aurait pu tourner à l’énumération ou à l’inventaire. L’écueil est évité. Car le texte colle au plus près des hommes, rapporte de multiples anecdotes, réalise des focus sur des acteurs majeurs et leurs démarches.

Cet ouvrage dense, bien écrit et bien documenté, offre ainsi un large et riche panel des unités spéciales notables à travers les pays les plus représentatifs dans de l’art de la guerre de l’ombre.

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La Nouvelle guerre secrète d’Éric Denécé et Alain-Pierre Laclotte
Éditions Mareuil, Paris, 2021, 432 pages


Source bandeau : Photo Tsahal
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(*) Pascal Le Pautremat est Docteur en Histoire Contemporaine, diplômé en Défense et Relations internationales, officier (diplômé ORSEM) dans la Reserve opérationnelle depuis 1993. Il a enseigné à l’Ecole Spéciale militaire de Saint-Cyr et au collège interarmées de Défense, et est Conférencier et Chargé de cours dans l’Enseignement supérieur sur les crises et conflits contemporains. Auditeur de l’IHEDN (Institut des Hautes Études de Défense nationale), ancien membre du comité de rédaction de la revue Défense, il est le rédacteur en chef d’ESPRITSURCOUF.
Depuis 2017, Pascal Le Pautremat s’est tourné vers les sociétés et les structures publiques en matière d’analyses géopolitiques et géoéconomiques, de positionnement à l’étranger, d’analyses des Risques et Opportunités Pays. Son dernier ouvrage “Géopolitique de l’eau : L’or Bleu” est présenté dans le numéro 152 d’ESPRITSURCOUF du 30 novembre 2020

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