CORONAVIRUS :
CONSEQUENCES ECONOMIQUES POSSIBLES

Pierre Charrin(*)
Économiste

L’alerte médicale est déclenchée partout dans le monde. Épidémie (propagation subite et rapide d’une maladie infectieuse dans une région déterminée) ou Pandémie (épidémie qui s’étend sur plusieurs continents) ? On ne peut le dire pour l’instant. Mais on a une certitude. Le mal s’est révélé en Chine, où il paralyse la vie quotidienne. Ce qui, aux yeux d’un économiste, signifie une chose : même si le virus ne modifie pas sensiblement les courbes démographiques, il aura en revanche un impact certain sur les courbes économiques.

Le « monde n’est pas la province de Wuhan » a déclaré il y a trois jours Monsieur Larry Kudlow, actuel directeur du Conseil Économique National de la Maison Blanche.

La vérité est que ce collaborateur du président Trump veut rassurer, mais est tout aussi incapable qu’un autre de déterminer – maintenant, comme dans les jours à venir – si les conséquences économiques de l’épidémie déclenchée par le coronavirus pourront ou non être confinées dans l’agglomération de Wuhan. Les esprits taquins rappelleront que le même Larry Kudlow écrivait en décembre 2007 un article intitulé « Le boom économique de G.W. Bush continue », alors même que la « Grande Récession », ainsi que la qualifie eux-mêmes les américains, s’installait après que la crise financière eût éclaté en août 2017 …

Il n’en est pas moins vrai aussi que cette politique de communication rassurante de la Maison Blanche – comme de celle de nombreuses institutions – répond à une grave inquiétude, mêlée souvent à une authentique angoisse, manifeste dans nombre de milieux financiers et industriels dans le monde entier.

Dans l’immédiat l’opinion publique, elle, est plus sensible aux risques médicaux de contagion hors de Chine et à l’évolution de la mortalité qui affecte toujours la sensibilité compatissante du grand public. A cet égard, sans grand risque de se tromper, on peut dès  maintenant affirmer que cette épidémie due au coronavirus, aura des conséquences démographiques, évidemment non nulles, mais faibles, en tout cas considérablement inférieures à celle de la grippe espagnole de 1918-19, des épidémies de peste ou de choléra qui ont régulièrement frappé l’humanité depuis la fin du Moyen Age jusqu’au milieu du XIXe siècle, et dont la matrice originelle est la terrible peste noire qui débuta en France en 1348 et ravagea, démographiquement, économiquement et spirituellement toute l’Europe occidentale.

Les terrifiantes épidémies du Moyen-Âge ont marqué à jamais la mémoire des hommes.
Photo DL.

Cette assertion est justifiée par le relativement faible taux de mortalité – mais évidemment loin d’être négligeable et supérieur à celui d’une grippe ordinaire – des personnes atteintes par le coronavirus. Il est vrai que les moyens de lutte dont on dispose de nos jours permettent, au moins en partie, d’endiguer une épidémie.

Les grands désastres sont des défaites de l’intelligence

Dans les services étatiques, tout comme dans certaines grandes entreprises, toutes sortes de prévisions et/ou de scénarios possibles doivent désormais être étudiés et discutés. Seuls l’esquisse de scénarios a quelque pertinence : ils en ont autant que les « Kriegsspiel » que se plaisent à élaborer les chefs militaires. Chacun sait qu’à la guerre, les événements ne se déroulent pratiquement jamais comme les états-majors les planifient. Il n’en demeure pas moins que ces « Kriegsspiel » ont leur utilité : ils obligent à penser au maximum de cas de figures envisageables et à prendre à l’avance ses dispositions pour y parer. Les grands échecs militaires sont d’abord des échecs de l’intelligence : ne pas intégrer dans la préparation de la guerre une hypothèse majeure qui sur le terrain se révèle être celle qui advient. De là, entre autres exemples, le désastre de mai 1940 pour l’armée française. De même sur le plan économique parmi les responsables opérationnels américains de la politique monétaire et de la supervision bancaire, aucun n’avait sérieusement réfléchi sur la possibilité qu’un grand nombre de centaines de milliards de crédits immobiliers « subprimes » se révèleraient irrécouvrables. Cette lacune majeure – initiée dans un cadre théorique tenu fortement pour VRAI, alors qu’il s’est révélé complétement FAUX -, a conduit à la paralysie du marché interbancaire occidental à partir d’août 2007. Et on connait la suite … les conséquences des conséquences de ce désastre ne sont toujours pas, à ce jour, vraiment purgées.

Ce rappel de méthodologie basique fait, on se limitera ici à l’exploration sommaire de deux scénarios extrêmes. Celui où, partant d’une épidémie chinoise atteignant déjà les pays entourant la Chine, une véritable pandémie éclaterait dans le monde entier. Celui, tout au contraire, où l’épidémie serait assez rapidement circonscrite à l’Asie orientale, l’économie du reste du monde continuant de fonctionner normalement. A l’interrogation près de la disponibilité des matières premières et produits semi-finis, fournis de façon exponentiellement croissante ces dernières décennies par cette Asie de l’orient extrême.

Plantons le décor

Pour ne pas trop s’égarer, un bref rappel des caractéristiques essentielles du terrain est nécessaire. En 2018, sur un PNB mondial de l’ordre de 85 000 milliards de dollars, le poids relatif des trois principaux acteurs mondiaux, représentait près des 2/3 de la production mondiale : les USA  24,1 %, l’Union Européenne 22 %, la Chine : 15,8%. 

Ce sont la Chine et l’UE qui sont les premiers exportateurs mondiaux avec chacun des exportations tournant autour de 2 000 milliards de dollars, les USA venant nettement derrière avec des exportations proches de 1 600 milliards et accusant, à la différence des deux premiers, un important déficit commercial.

Ces chiffres démontrent la forte ouverture de la Chine sur le monde. Ce pays est un maillon essentiel des « supply chains » qui se sont formidablement développés durant la dernière décennie, tout particulièrement dans des secteurs moteurs de l’économie mondiale : l’électronique dans toutes ses composantes, l’automobile et ses équipementiers, nombre de sous-secteurs du machinisme industriel, etc.

Les valeurs absolues et quelques aspects qualitatifs étant ainsi remémorés, il convient aussi de rappeler les vitesses d’évolution qui sont très contrastés, tout en ne divergeant plus et tendant même à converger. Après avoir atteint des niveaux record, avec des progressions du PNB chinois pouvant dépasser 10 % par an, ce taux est ramené désormais autour de 6 à 7 % par an, le double ou le triple de celui des pays occidentaux développés.

Tous ces ordres de grandeur rappellent le poids toujours croissant de l’économie chinoise qui, ici, est plutôt sous-estimé, les chiffres indiqués étant ceux au prix du marché, alors qu’une mesure en parité de pouvoir d’achat (PPA) montrerait que Chine et USA ont des PNB à peu près égaux … tout en n’oubliant pas que leurs populations respectives sont dans un rapport largement supérieur à 4.

L’intensité des déplacements réguliers, parfois quotidiens, des populations a cru dans une proportion encore bien plus importante : on estime que par rapport à l’époque de l’épidémie du SRAS en 2002-2003, l’intensité des déplacements intra-chinois, comme avec l’étranger, a cru d’un facteur proche de 10. La diffusion du coronavirus s’en trouve d’autant facilitée, ce qui explique les mesures draconiennes prises par les autorités chinoises pour isoler les populations.

Quand la Chine tousse le monde éternue

Il résulte évidemment de ces caractéristiques de la Chine confrontée au reste du monde, que l’empire du milieu est une force majeure pour tirer la croissance mondiale. On trouve ci-dessous une estimation du poids de la Chine dans ce domaine, établie par le Financial Times, à partir des données du FMI.

De même on estime, comme indiqué sur le graphique ci-dessous, les conséquences directes d’une diminution de 1% de la croissance chinoise sur la croissance interne de ses partenaires commerciaux.

Le scénario catastrophe

De toute évidence, l’épidémie qui a d’abord frappé le centre de la Chine à la fin de l’année dernière pour se répandre rapidement sur la Chine entière et une bonne partie de sa périphérie, n’en est qu’à son début. Mais, l’extension majeure de cette épidémie a correspondu avec le Nouvel an chinois, période traditionnelle de fêtes, de vacances et de déplacements pour rendre visite à la famille, aux amis. Si, autant qu’elles l’ont pu, les autorités chinoises ont entravé, interdit les importants déplacements liés à ces fêtes, elles ont au contraire favorisé les vacances, les fermetures d’entreprises. Mais que se passera-t-il ensuite, à partir du 10-15 février ?

Si l’objectif absolument prioritaire demeure la lutte contre l’extension de l’épidémie, alors le fonctionnement quotidien de la vie économique va être complétement entravé, comme il l’est déjà de plus en plus, selon de multiples témoignages dignes de foi.

Très physiquement, dans la périphérie de la Chine et ensuite en Occident, des usines, d’abord sans doute dans les secteurs de l’automobile, de l’électronique, vont fermer, faute d’être fournies en telles ou telles pièces, composants indispensables en provenance de Chine ou de quelque pays voisin, déjà atteint par la paralysie économique chinoise.

Déjà ces jours ci, le groupe Fiat Chrysler a averti qu’une de ses plus importantes usines européennes serait obligée d’arrêter sa production dans quelques semaines si elle continue à ne plus être approvisionnée par ses fournisseurs chinois. De façon plus discrète d’autres grands groupes émettent des informations similaires.

A l’épidémie du coronavirus viendrait donc se superposer une épidémie de restrictions de la production et de la demande au niveau mondial. La question très rapidement ne serait plus de savoir combien de points de croissance allaient disparaitre du fait de l’épidémie virale, mais d’évaluer les baisses de production dans l’immédiat et à terme, en Chien, en Asie et dans le monde.

Face à une telle situation la politique monétaire, avec des taux de référence déjà souvent autour de zéro, serait incapable de fournir un contrepoids véritablement significatif. Les autorités budgétaires qui connaissent déjà des déficits parfois abyssaux feraient de leur mieux pour les augmenter encore … mais jusqu’où et avec quelle efficacité ? De son côté, le système financier qui, en profondeur, n’est toujours pas guéri du traumatisme de la grande crise financière de 2007-2008, n’est pas préparé à affronter un recul de la production significatif. Nombre de créances du système bancaire deviendraient alors, au moins potentiellement et souvent réellement, irrécouvrables. La possible survie de certaines banques importantes deviendrait dès lors problématique.

L’or, valeur refuge depuis toujours.
Photo DL.

Dans un tel contexte, les bénéfices des entreprises baissant fortement ou laissant place à des pertes, les cours de Bourse ne pourraient que chuter massivement. Banques et marchés boursiers, jugés ou devenant souvent dangereux, la question clé serait : où abriter ses liquidités ? Les dettes des grands pays pourraient être alors l’ultime refuge – avec l’or bien sûr et quelques autres valeurs possibles, mais incommodes et d’un volume limité – et une ruée vers l’achat de titres d’État entraineraient les taux de ces titres vers des zones négatives de plus en plus profondes. Les autres créances seraient à des degrés divers dévaluées, leur rendement monterait fortement, tout cela conduisant à des « spreads » (c’est-à-dire les écarts de taux entre les meilleures créances et les mauvaises) d’une importance jamais vu jusque-là.

Ce ne serait pas pour autant la fin du monde, mais la fin d’un monde, monde qu’il faudrait faire repartir sur des bases plus locales, avec un système financier pas très difficile à imaginer pour qu’il soit moins irrationnel et dangereux que l’actuel.

Le scénario le plus soft

Il est parfaitement possible que les mesures prises par la Chine, pour tardives qu’elles aient été, se révèlent efficaces, que l’épidémie soit rapidement endiguée, que des régions exemptes de toute contamination puissent être délimitées, zones où une vie normale pourrait reprendre sans risques. Dans une telle hypothèse, on peut faire confiance au génie chinois pour exploiter le mieux possible les opportunités ainsi ouvertes et recouvrer globalement un niveau d’activité normal. Un tel incident de parcours laisserait néanmoins des traces.

Les entreprises dans le monde entier seraient plus attentives à une meilleure maitrise de l’ensemble de leurs approvisionnements et de leur processus de production. A la délocalisation et à la sous-traitance systématique en Chine et en Asie pourrait succéder une nouvelle répartition entre d’autres pays, des opérations de relocalisation, voire même une intégration accrue des opérations de production. Tout ceci pénaliserait l’économie chinoise.

Les autorités politiques des différents pays informées mesureraient de façon très tangible l’importance des interpénétrations des économies. Elles pourraient en tirer des conséquences pour leurs stratégies internationales et l’avenir des relations interétatiques.

La secousse déclenchée par cette épidémie a conduit et conduira les autorités étatiques concernées à accroitre les déficits budgétaires, à distribuer sous une forme ou sous une autre des liquidités supplémentaires, alors qu’elles sont déjà surabondantes. Cela rendra la situation encore plus dangereuse lorsque, à l’avenir, de sérieuses difficultés se présenteront. Etc.

Entre le risque d’un cataclysme économico-financier, déclenché par l’épidémie chinoise, risque à l’occurrence nullement certaine, mais pas impossible, et un incident de parcours, peut-être sérieux, mais rapidement surmonté, il existe toute une série de situations intermédiaires. Au fil des jours et semaines à venir, la « fourchette » des scénarios possibles se resserrera, sans doute dans le courant du printemps. L’avenir sera-t-il moins incertain, à défaut d’être clairement déterminable. Qui peut le dire ?


(*) Pierre Charrin
Ancien Consultant à la Cegos; puis dans le secteur bancaire : activités de capital-développement, fusions-acquisitions; réorganisation et direction d’une direction des crédits. Actuellement consultant en financement de l’hébergement touristique. Chroniqueur économique dans une revue professionnelle, membre de la rédaction d’ESPRITSURCOUF.fr Rubrique « Économie-Entreprise »


Bonne lecture et rendez-vous le 24 février 2020
avec le n°132 d’ESPRITSURCOUF

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