EAU :
ENJEUX STRATEGIQUES ET SECURITAIRES
2ème partie

. Emmanuel Lenain (*)
Directeur sûreté grands projets chez Suez Eau France

Dans certains des cas les plus préoccupants de manque d’accès à l’eau, dans les pays pauvres, mais riche en eau, en Afrique subsaharienne par exemple, on observe l’excès d’exploitation des ressources ainsi qu’un manque de gestion de ces mêmes ressources. Les besoins en investissement et infrastructures sont certes gigantesques, mais modérés si on les rapporte à la richesse mondiale, nous dit l’auteur qui, dans notre précédente publication (le n°146), a dressé un état des lieux concernant la problématique de l’eau. Voici la seconde partie de son étude, du conflit larvé à une stratégie de défense et d’influence, où il propose des solutions.

De nombreux conflits larvés existent aujourd’hui autour de la ressource en eau, entre l’Algérie et la Libye, entre l’Égypte, L’Éthiopie, le Soudan dans le bassin du Nil, entre les USA et le Mexique ou entre Israël et la Jordanie. Cela résulte d’une inquiétude face à des situations où l’eau est parfois rare et où la croissance démographique en aggrave le besoin. La notion d’hydro-hégémonie est d’ailleurs née pour qualifier des états susceptibles, par une puissance politique, économique ou militaire, économique ou politique, d’influencer l’approvisionnement en eau au sein d’un bassin hydrographique sans être nécessairement en amont, comme l’Égypte.

L’hydro-politique devient un élément central de la géopolitique. La notion de « guerre d’eau » fait couler de l’encre mais ne se traduit par aucune manifestation concrète. L’urgence de l’enjeu a réveillé les consciences gouvernementales, et un certain nombre de pays ont intégré les différentes notions de mise en valeur, de prévention des pollutions, de protection de l’environnement, et d’économie de l’eau. Des états riverains d’un même cours d’eau ont développé des commissions mixtes et des commissions d’experts, afin d’échanger les données, comme c’est le cas dans le bassin du Danube.

L’eau est abondante dans le monde. Mais 100 milliards de dollars seraient nécessaires chaque année pour construire et entretenir un système d’adduction d’eau potable, d’évacuation des eaux usées, et d’irrigation efficace. La crise de l’eau est plus liée à un déficit de volonté, à une faible capacité de mobilisation et à la pauvreté, plutôt qu’à une inquiétude sur sa ressource brute.

Outil de souveraineté 


Dans ce contexte mondial, avec deux entreprises leaders mondiales (Suez et Véolia) et un savoir-faire unique dans un environnement où les enjeux de sûreté et de sécurité sont incontestables, la France a ici un levier d’influence si elle s’en donne les moyens. Dans ce contexte, ces deux grands groupes se trouvent fragilisés du fait du manque de moyens pour des grands projets et parce que certains états ou certaines villes désirent reprendre ou garder la main sur cette ressource qui est l’eau.  Ils peuvent être la cible de cyberattaques (cela s’est déjà produit, sans graves conséquences) car ils représentent la France, les gestionnaires d’une ressource stratégique, et symbolisent le capitalisme et le profit. Ces leaders mondiaux doivent impérativement s’adapter rapidement, en intégrant la dimension « sûreté, territoire et agriculture connectés » et sortir de leur métier de confort historique tout en capitalisant sur leurs expériences. Cette démarche doit s’accompagner d’une adaptation de leur organisation et intégrer l’intelligence économique comme pivot de la stratégie de l’entreprise.

Le premier des leaders qui prendra en considération ces éléments pourra continuer à évoluer et à garder le leadership. Il n’y aura pas de Smart City sans sûreté (smart city ou smart territoire : zone connectée ou le digital se met en place pour préserver la ressource, réduire les consommations, communiquer, gérer et utiliser les connections pour sécuriser la zone). Il n’y aura pas de développement agricole sans eau, Il n’y aura pas d’eau sans énergie, il sera donc difficile de conquérir de nouveaux projets sans approche géopolitique, tout en intégrant une forte culture d’intelligence économique dans les entreprises. Cette adaptation est importante, et doit se faire rapidement. Le secteur de l’eau pourrait connaitre, comme l’énergie, sa décentralisation.

Dans la continuité du livre blanc et du contrat stratégique de la filière eau, l’État français pourrait envisager un groupe de travail indépendant multi acteurs du type COSSEN (commandement spécialisé pour la sûreté nucléaire) avec un comité de pilotage pour l’eau. Ce serait un outil multidisciplinaire et multitâche qui irait de la préservation de l’autonomie française en eau tout en incluant les sujets énergétiques. Ce comité de savoir, d’expertise aurait aussi pour vocation d’être un levier d’influence à l’étranger. Une coopération large des acteurs avec une posture très transversale intégrant les technologies françaises pourrait être envisagée.

Les sécheresses à répétition nous rappellent la nécessité vitale d’une bonne gestion de l’eau.
Photo DR

S’affirmer en créant


Étant donné l’évolution du « Smart Territorial » avec de nombreuses données collectées, on pourrait même envisager une entreprise en Joint-Venture avec l’État, associant des grands groupes français. Un nouveau business model garantirait souveraineté et développement technologique de pointe pour l’industrie française dans le secteur de l’eau et de la « Smart City », à l’heure où la ville de Baltimore a connu la plus grande attaque cyber sur une ville (en mai 2019, une cyberattaque a mis à l’arrêt tous les services de la ville durant plus de dix jours). Des villes françaises ont été touchées dernièrement et l’eau n’est plus préservée dans le monde de la cyberattaque. Dernièrement Israël a subi une cyberattaque sur une grande station de traitement en provenance d’un pays étranger.

En matière d’influence, pourquoi ne pas créer un « EUROMED » de l’eau qui ferait, dans un premier temps le lien géographique et diplomatique tout en incluant la recherche scientifique. Cela serait très certainement plus mobilisateur pour les pays de la rive sud du bassin méditerranéen qu’une approche environnementale classique au format Union Européenne. En effet, les changements climatiques n’épargnent actuellement aucune zone du globe et le bassin méditerranéen pourrait être un excellent laboratoire où faire la promotion d’une vision globale de l’eau incluant tous les paramètres existants : réutilisation des eaux usées, dessalement, traitement des fortes fuites sur les réseaux, zone hydrique sous tensions, zone post conflit et post printemps arabe, zone à fort risque de tremblement de terre….

Cette démarche aurait aussi la vertu de renforcer la coopération en cas de crise de l’eau sur la zone et de pouvoir passer au Concept E³ : Eau – Energie – Engrais.

Le COVID 19 et de la sécheresse nous ont rappelé l’importance de l’assainissement, de l’approvisionnement des hôpitaux en eau de qualité, de l’utilité de l’eau pour combattre les incendies dévastateurs, des pics de consommation d’énergie pour alimenter les climatiseurs, où les systèmes d’irrigation ne fournissent plus pour éviter la destruction massive de champs. A quand le premier colloque international de la sûreté globale de l’eau en France ?


Légende photo bandeau : Réservoir de Montsouris, à Paris. Photo Eau de Paris

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(*) Emmanuel LENAIN est Directeur « sûreté grands projets » chez Suez Eau France. Il est en charge de l’analyse sûreté globale et gestion de crise pour les projets et travaille aussi à la coordination des exercices de gestion de crise intégrant la mise en place d’unités mobiles. Auditeur de l’IHEDN et diplômé du Centre d’Études Diplomatiques et Stratégiques de Paris, il est Lieutenant- colonel à la réserve citoyenne de la Gendarmerie Nationale et président des Amis de la Gendarmerie pour le département du Val-d’Oise.

Spécialisé en géopolitique des pays arabes, il compte plus de 20 ans d’expériences sur la zone Afrique – Moyen Orient. Il vient d’écrire un mémoire de recherche sur
Eau : sûreté et Gestion de crise dans le cadre de son MBA Management de la sécurité à l’École des Officiers de la Gendarmerie.

Bonne lecture et rendez-vous le 05 octobre 2020
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