La diplomatie du F-35

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Aurélien Hablot(*)
École des relations internationales

Aujourd’hui, Lockheed Martin est la plus grosse entreprise de défense au monde. Elle est issue d’une fusion, en 1995, entre Lockheed Corporation et Martin Marietta Corporation. Lockheed Corporation a conçu des avions devenus mythiques (Blackbird, U2, F-16…). Martin Marietta Corporation concevait des missiles. Les deux réunis produisent aujourd’hui un avion qu’ils imposent aux pays occidentaux, le F 35.

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Le F-35, avion de cinquième génération, furtif, multi-rôles, monomoteur pesant près de 13 tonnes à vide, a pour but de remplacer les F-16, F-15 et F-18 vieillissants. L’objectif principal est qu’il puisse s’adapter rapidement aux transformations technologiques, lui permettant ainsi d’être toujours au niveau lors de sa durée de vie estimée à 30 ans. Cependant, ce programme s’est vite transformé en gouffre financier et des estimations pessimistes disent que le programme F-35 pourrait coûter jusqu’à 1 734 milliards de dollars, un budget qui inquiète les responsables américains. Plusieurs pays ont pris part au programme F-35 comme le Royaume-Uni, l’Italie, les Pays-Bas ou encore l’Australie et le Canada.

Il existe 3 types de F-35. Le F-35A destiné aux armées de l’air, le F-35B,  qui peut décoller et atterrir verticalement, pour les Marines,  et enfin le F-35C destiné aux porte-avions de la Navy. Ravitaillable en vol, il est destiné, comme dit précédemment, à réaliser tous types de missions, que ce soit du combat rapproché ou à longue distance, de la guerre électronique, de la pénétration en furtivité, de l’appui au sol.  

Cette volonté de polyvalence est un défi, et cela a eu pour conséquence de nombreux problèmes: d’abord son prix (145 millions d’euros pièces), puis des capacités de manœuvre limitées, des ratés de conception, etc… . Il est cependant important de dire que ces problèmes sont ou seront peu à peu résolus. De plus, il faut laisser le temps à cet avion de gérer ces désagréments. Son image d’avion de riches, source de soucis techniques, pourrait changer d’ici quelques années,  et faire de lui le meilleur chasseur du monde.

L’Europe choisit le F-35 :
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Le duel F -35 contre Rafale est aujourd’hui une réalité. Pour le moment, le F-35 fait très mal au Rafale français et à ceux qui souhaitent plus d’indépendance européenne vis-à-vis du grand frère américain. Seulement 2 pays en Europe ont fait le choix de l’avion français (la Grèce et la Croatie) soit 24 appareils commandés à Dassault (dont quelques-uns d’occasion car les avions commandés sont parfois prélevés  sur la dotation de l’armée de l’air française pour accélérer les livraisons). Pour le F-35, ce sont pour le moment 10 pays qui l’ont officiellement choisi, 545 sont appareils commandés à Lockheed Martin. Chiffre auquel il faudra peut-être rajouter les commandes des Grecs, des Tchèques et des Espagnols, qui tous les 3 envisagent aussi de se procurer l’avion américain. La volonté américaine est d’inonder le marché européen. Les Etats-Unis effectuent des pressions d’autant plus fortes avec le retour de la guerre en Ukraine, continuant ainsi d’asseoir leur domination sur l’Europe.

Photo US Air Force

Prenons l’exemple allemand. Le 14 mars 2022, l’Allemagne  décide d’acheter 35 F-35 afin de remplacer sa flotte vieillissante de Tornados. Cette décision intervient quelques jours après l’annonce faite par le chancelier allemand Olaf Scholz d’investir davantage dans l’armée allemande (100 milliards d’euros pour moderniser la Bundeswehr et passage à 2% de son budget de la défense conformément aux demandes de l’OTAN), alors que l’Allemagne a souvent eu l’image du « mauvais payeur » au sein de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord. Dans son cas, cela s’explique par le fait de pouvoir continuer à utiliser la bombe nucléaire américaine B61-12 mise à disposition de leurs alliés, mais les codes d’activation de celle-ci sont gardés par les États-Unis. Selon le consultant en aéronautique, Xavier Tytelman, « Il y a beaucoup de pays pour lesquels l’indépendance stratégique européenne est une utopie » et force est de constater « que seule la France essaie de se battre pour avoir une stratégie d’autonomie et de capacité de déploiement totalement indépendante. ». Ainsi une grande partie des européens accepte-t-elle de dépendre du grand frère américain et de lui laisser les clés de leur défense. Le F-35 est un choix politique et non pragmatique pour les pays européens.

La France doit en tirer des leçons
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Le F-35 s’exporte donc très bien, c’est un énorme marché à l’export pour les américains. Cependant, comme l’explique assez bien l’ancien pilote de l’aéronavale française ATE CHUET, le F-35 n’ouvre pas véritablement de nouveaux marchés dans la mesure où la plupart des pays choisissant le F-35 utilisait déjà des avions américains comme des F-16 ou des F-18. Aussi le chancelier allemand a-t-il souhaité rassurer les défenseurs d’une défense européenne en réaffirmant que le SCAF (Système de Combat Aérien du Futur) était une priorité absolue. La question est : pour combien de temps, sachant que l’Allemagne a déjà abandonné certains programmes de coopération européenne de défense comme celui du patrouilleur maritime (MAWS) ou encore la modernisation de l’hélicoptère d’attaque Tigre au standard 3.

Les américains considèrent en réalité que l’OTAN doit être utilisé pour que les alliés achètent du matériel américain,  pour que les USA aient la primauté stratégique dans tous les domaines du régalien. Les autres industries de défense, la française en particulier, pâtissent de cette exclusivité américaine. La crise qui s’est produite en septembre 2021 le démontre, annulant de manière unilatérale le contrat des 12 sous-marins de type Barracuda de Naval Group vendus à l’Australie en 2016, le remplaçant par des sous-marins à propulsion nucléaire en partenariat avec les États-Unis et le Royaume-Uni. L’’accord AUKUS entre l’Australie, le Royaume-Uni et les États-Unis en Indopacifique illustre une nouvelle fois le constat que pour les Américains, lorsqu’il s’agit d’intérêts stratégiques, sont prêts à tout, y compris à une guerre commerciale à l’encontre de leur propres alliés. Il appartient donc à la France de regarder le monde tel qu’il est, et non pas tel qu’elle voudrait qu’il soit.

(*) Aurélien Hablot, est étudiant en Relations Internationales et en Sciences Politiques à l’ILERI (l’école des relations Internationales). Il a rejoint l’association « ILERI Défense » dans laquelle il occupe désormais le poste de vice-président et de responsable des écrits pour l’année 2022-2023. Passionné d’Histoire et  de géopolitique, il collabore à ESPRITSURCOUF.

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