CORNE de l’AFRIQUE
et
PÉNINSULE ARABIQUE  

par Richard Labévière(*)
Journaliste, spécialiste en RI

 

Enjeux stratégiques : Les pays de cette zone cherchent à contrôler et à développer les ports de la Mer rouge et du Golfe persique avec les détroits de Bab-el-Mandeb (face à Djibouti) et celui d’Ormuz (entre Emirats arabes unis et Iran) qui commandent les routes maritimes entre L’Europe et l’Asie ainsi qu’une partie des approvisionnements en pétrole qui n’utilisent pas les oléoducs.

Cet article complète le FOCUS de la semaine dernière qui présentait les enjeux concernant Djibouti face à la pression chinoise et à la présence française .

 

ETHIOPIE/ÉRYTHRÉE : LA DRÔLE DE PAIX

Que faut-il attendre de l’amorce de paix entre l’Ethiopie et l’Erythrée survenue au cours de l’été 2018 ? L’Erythrée s’est séparée de l’Ethiopie à l’issue d’une guerre de libération nationale de trente ans (1961 – 1991), avant de reprendre les hostilités de 1998 à 2000, ayant adopté depuis, une posture « ni guerre, ni paix ». Historiquement, le maintien du régime d’Isayas AFWERKI (Président de l’Etat depuis son indépendance en 1993) s’est entièrement construit contre l’Ethiopie qui a toujours servi d’alibi à la reproduction d’un régime totalitaire. S’adossant à la menace existentielle éthiopienne, Isayas AFWERKI pouvait ainsi justifier nombre de mesures liberticides, comme un service militaire à durée indéterminée qui a contribué à faire fuir une bonne partie de la jeunesse. Coup de théâtre l’été dernier : en l’espace de quelques mois, les frères ennemis se sont réconciliés, signant un accord de paix, jurant « appartenir à un même peuple ».

L’Ethiopie pourra tirer des intérêts multiples de cette paix, si elle perdure. L’arrivée au pouvoir en 2018 du jeune ABIY Ahmed (42 ans) – de père oromo et de mère amhara – change complètement la donne jusque-là dominée par le Front populaire de libération du Tigré (FPLT) de Zenawi Meles ( Président du gouvernement de 1993 à 2012, date de sa mort). Un intérêt économique d’abord : moins pour l’accès au marché érythréen qui reste modeste que pour l’accès à ses ports. Cette « détente » permet à Addis-Abeba de soulager la pression non seulement militaire mais aussi politique d’une posture défensive lourde sur le front nord, pour se concentrer sur les autres enjeux régionaux, à commencer par la Somalie.

C’est du même coup un moyen de distendre l’alliance de l’Erythrée et de l’Egypte qui commençait à devenir préoccupante pour l’Ethiopie. D’autre part, en faisant la paix avec Asmara, Addis-Abeba se donne le beau rôle alors qu’il occupait illégalement une partie du territoire érythréen. Surtout, ABIY Ahmed incite le régime d’Isayas AFWERKI à évoluer en le privant de l’alibi de la « menace éthiopienne », le jeune Premier ministre éthiopien affaiblissant du même coup son opposition, l’armée et les services éthiopiens de renseignement, traditionnellement dominés par les Tigréens.

Cette spectaculaire détente a été favorisée par trois parrains, à commencer par les Emirats arabes unies (EAU) en train d’achever la construction de différentes installations militaires dans le port érythréen d’Assab. Contrôlant déjà une partie des ports de la région, les Emiriens cherchent à affaiblir celui de Djibouti dont ils ont été chassés (le terminal du port de Doraleh, concédé à DP World, opérateur portuaire émirien), a été nationalisé par Djibouti en septembre 2018. Soutenir le rapprochement Ethiopie-Erythrée revient – de fait – à affaiblir la situation monopolistique du port de Djibouti.

L’Arabie saoudite est un autre acteur de ce rapprochement. La monarchie wahhabite reste l’allié principal des EAU dans la confrontation avec le Qatar, exclu du Conseil de coopération du Golfe (CCG) depuis juin 2017 en raison de sa proximité économique avec l’Iran et de sa bienveillance politique à l’égard des Frères musulmans. Deux axes – Qatar/Turquie d’un côté et Arabie/EAU/Egypte de l’autre – s’affirment désormais. Enfin, Washington a aussi œuvré pour la détente Asmara/Addis-Abeba, la première motivation américaine étant de contrer les ambitions chinoises dans la région. La méfiance des Etats-Unis à l’égard du gouvernement djiboutien s’est accrue à mesure que Pékin confortait son emprise en faisant tomber l’Etat-portuaire dans le piège de l’endettement systémique. Un repli américain en direction du Somaliland (état indépendant depuis 1991, mais non reconnu, situé au nord-ouest de la Somalie) est toujours possible si la cohabitation avec les autres forces armées installées à Djibouti devenait intenable…

La réconciliation entre l’Ethiopie et l’Erythrée s’est accompagnée aussi d’un rapprochement entre l’Ethiopie et la Somalie d’une part (la liaison aérienne entre Addis-Abeba et Mogadiscio qui était gelée depuis 41 ans a été rétablie et ABIY a fait une visite d’Etat dans la capitale somalienne concluant notamment un accord pour développer quatre ports somaliens) et entre l’Erythrée et la Somalie d’autre part. Mogadiscio a longtemps accusé Asmara de soutenir des groupes armés islamistes actifs sur son territoire : les Tribunaux islamiques, puis les Chebabs. Aujourd’hui, ce soutien logistique ne serait plus de mise.

Au final, cette drôle de paix, « alliance de la carpe et du lapin », pour reprendre les termes du chercheur Gérard Prunier (l’un des meilleurs experts de la zone), n’est pas une bonne affaire pour Djibouti. Mais ce revers doit être relativisé : les ports d’Assab et de Massawa (en Erythrée) ne sont pas prêts de rassembler les qualités pour constituer, à moyen terme, une alternative sérieuse à Djibouti. En outre, la croissance éthiopienne (plus de 8% par an) pourrait absorber de nouveaux débouchés sans nécessairement desservir Djibouti qui conservera toujours sa position stratégique de gardien du détroit de Bab al-Mandeb, la si bien nommée « porte des larmes ».

 

BRISURE ARABIE SAOUDITE/EMIRATS ARABES UNIS

Un autre développement s’avère intéressant à souligner. Il peut à terme générer d’autres tensions, sinon un nouveau conflit dans la zone de la péninsule arabique : au Yémen et dans sa sous-région maritime, les objectifs des EAU et de l’Arabie saoudite  se révèlent contradictoires.

Avec la généralisation de la guerre au Yémen depuis 2015, les EAU parachèvent leur enveloppement maritime de la péninsule arabique entre les détroits d’Ormuz et de Bal Al-Mandeb. Ils ont transformé l’île yéménite de Socotra en porte-avions, aménageant aussi des points d’appui militaire dans les ports du Puntland et du Somaliland, notamment à Berbera (seul port en eaux profondes du nord de la Somalie), ainsi qu’à Bossaso. Profitant de cette détente Ethiopie/Erythrée, les Emiriens ont également développé des infrastructures militaires dans le port d’Assab (Erythrée) et, dans une moindre mesure, à Massawa. Dans l’archipel des Hanish – véritable porte du détroit de Bab-el-Mandeb – les Emiriens ont, également installé un véritable état-major de coordination de leur dispositif maritime régional.

Depuis toujours les EAU veillent à ce que Dubaï – leur « Cité entrepôt » – conserve sa position portuaire prédominante entre l’Afrique de l’Est et l’Asie la plus lointaine. Il est clair que le bras de fer engagé avec Djibouti est une illustration de cette stratégie portuaire qui pourrait, à terme, l’opposer à son allié et parrain saoudien. Autant Riyad cherche à promouvoir un Yémen unitaire et compact dirigé par un petit roitelet à sa botte, autant les EAU travaillent activement à une fragmentation, un éclatement, une partition du Yémen en deux, ou plutôt en trois morceaux. Cette volonté de casse d’un Yémen unitaire concerne les zones portuaires de Mukallah (à proximité du sultanat d’Oman), d’Aden qui marque l’entrée de la mer Rouge et d’Hodeïdah (Yemen), port stratégique où transite l’essentiel des importations et des exportations du Yémen.

Par ailleurs, les EAU cherchent – dans le conflit yéménite et dans d’autres dossiers stratégiques – à se dissocier, de plus en plus nettement, du parrain saoudien. A Riyad, la révolution de palais en cours, cherchant à porter le jeune prince héritier Mohammad Ben Salman au pouvoir suprême, est loin d’être aboutie. Elle pourrait même dégénérer gravement, sinon entraîner la monarchie wahhabite dans une crise interne qui pourrait avoir de lourdes conséquences régionales. Les EAU suivent cette évolution comme le lait sur le feu et ne veulent en aucun cas risquer de subir les contre-coups d’un éclatement toujours possible de l’Arabie saoudite.

Ce différend émiro-saoudien est porteur d’une nouvelle brisure potentielle d’un monde sunnite déjà fracturé par l’axe des pays du CCG allié à l’Egypte face à celui constitué par le Qatar, la Turquie et les Frères musulmans. L’annonce de la réouverture de l’ambassade des EAU à Damas s’est faite avec l’aval de Riyad qui cherche ainsi à endiguer – de toutes les façons possibles – les prétentions hégémoniques sur l’Islam sunnite d’une Turquie alliée au Qatar et prête à jouer de tous les leviers internationaux, voire terroristes de la Confrérie des Frères musulmans.

Non contente d’avoir installé un centre de formation militaire à Mogadiscio, la Turquie entend jouer la carte du soft power et de l’influence religieuse dans la Corne. A Djibouti, derrière l’Institut français, elle achève la construction d’une grande mosquée dont l’inauguration a été plusieurs fois reportée. Ankara dépense aussi beaucoup d’argent dans l’entretien de madrassas (écoles coraniques) dont les autorités djiboutiennes prétendent qu’elles contrôlent les enseignements… Un peu plus au nord en mer Rouge, la Turquie aménage, avec l’aide du Qatar, un port militaire dans la presqu’île de Suakin au Soudan, c’est-à-dire juste en face du port saoudien de Djeddah…

A terme, et c’est sans doute l’une des conclusions à tirer du passage du président de la République à Djibouti, les différents bouillonnements de la Corne de l’Afrique nécessiteraient une consolidation de la présence française dans l’Etat portuaire, ainsi qu’un redéploiement des moyens attribués à notre base d’Abu Dhabi. Certes, la présence française à Abu Dhabi est ancienne et bien établie ; la Compagnie Française des Pétroles – C.F.P. ancienne dénomination sociale de l’actuel TOTAL – y a des intérêts pétroliers depuis 1937 et a contribué de façon majeure à la très importante croissance de la production d’hydrocarbures de cet émirat. Cette présence pétrolière française a entrainé de longue date la venue de toute sorte d’autres sociétés françaises, notamment de services financiers : BNP Paribas occupe une place importante dans la région … et la culture française avec la Sorbonne et Le Louvre a plus récemment suivi.

Il n’en demeure pas moins qu’installée dans une zone d’influence anglo-saxonne et à deux cents kilomètres des côtes iraniennes, cette base militaire française d’Abu Dhabi ne présentera jamais les atouts stratégiques de Djibouti.

Plus que jamais, les grands jeux autours des ports stratégiques de cette région pèse sur l’avenir des pays de la mer Rouge, et conjointement sur ceux de la Corne de l’Afrique et de la péninsule arabique .


(*) Richard Labévière

Il a été rédacteur en chef à la Télévision Suisse Romande (TSR) et à Radio France International(RFI). Rédacteur en chef bénévole de Défense, la revue de l’Union-IHEDN (Institut des hautes études de défense) de 2003 à 2011, il exerce depuis 2010 comme consultant en relations internationales et en question de défense et sécurité. Depuis 2012 Vice-Président d’espritcors@ire (Observatoire de la Défense et de la Sécurité, réseau d’experts des questions de défense et de sécurité). Depuis 2014, il est rédacteur en chef du site Proche & Moyen-Orient – Observatoire Géostratégique. Il est aussi membre de la rédaction du mensuel Afrique-Asie et d’ESPRITSURCOUF.fr. Il est officier de réserve opérationnelle de la Marine nationale.

 

 

Sur Djibouti Richard Labévière avait déjà écrit en avril 2018 : Djibouti Le Grand jeu  

 

 
Richard Labévière écrit régulièrement sur le site Proche & Moyen-Orient répertorié 
dans la rubrique Revues et Lettres de la "Communauté Défense et Sécurité" d'ESPRITSURCOUF.fr

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