FLUX ET TRAFICS ILLICITES EUROPE DU SUD-MAGHREB :
PERSPECTIVE GEOPOLITIQUE ET CRIMINOLOGIQUE

Dr Hanan Benyagoub (*)
Xavier Raufer (*)

Le commerce illicite constitue un grave problème pour la communauté internationale pour être utile une étude doit viser à l’originalité et accéder à la dimension stratégique. Elle doit négliger ce qui est bien connu, stable, durable et visible et se concentrer sur ce qu’on voit mal, ce qu’on tend à négliger ; sur ce qu’on peine à détecter et comprendre à temps.
Car ce qu’on entend par « commerce illicite » ne va pas de soi. L’étudier, même à l’échelle régionale, nécessite d’abord de l’envisager selon deux angles, l’un géopolitique, l’autre criminologique. C’est l’objectif de cette longue étude parue dans le n°17, avril 2019 de
« Sécurité Globale » .
Nous en publions quelques extraits , avec l’autorisation des auteurs vous pouvez accéder à cette étude.


LA CONCEPTION GEOPOLITIQUE DU COMMERCE ILLICITE

La mondialisation est passée par là – même si celle qui nous intéresse n’est pas la plus visible. – l’Europe du Sud, le Maghreb et au-delà, la région du Sahel – mais il faut bien voir, , que cette zone, quoiqu’immense, n’est qu’un maillon d’une chaine de trafics en tout genre, à proprement parler transcontinentale, puis qu’elle va de Hongkong et Guangzhou à l’est, au Golfe de Guinée à l’ouest, via l’Asie centrale, la mer Noire, le Golfe, l’Anatolie et les Balkans.
C’est une immense route de commerce « gris » (objets licites vendus en contrebande, tabac, petit électronique, etc.) et « noir » (stupéfiants, trafics d’êtres humains, etc.) à la fois ; une chaîne continue existant parfois depuis des siècles (« Route des Sultans »… « Route des Balkans »… Route du « Trabendo » [1]) dont les éléments humains inextricablement mêlés sont contrebandiers, bandits, proxénètes, islamistes – séparément ou ensemble (les « hybrides »).
Toute une faune mal connue des Etats comme des Organisations non-gouvernementales (ONG) car la plupart de ces commerçants et contrebandiers (pourtant des dizaines de milliers au minimum) :
– ne sont pas des migrants définitifs, ils voyagent d’usage sous visas de tourisme donc sont peu ou pas repérés par les services de sécurité, notamment de la « Zone Schengen » de l’Union européenne,
– ne sont pas pauvres ni affamés, donc inexistants pour les ONG.
Bien plutôt, ils sont noyés et souvent invisibles dans les flux migratoires et touristiques.
ROUTE DES SULTANS (remonte à l’Empire Ottoman) : Taiwan, Hong Kong, etc., puis Asie centrale – Mer noire – Turquie – Balkans – Mer adriatique – Méditerranée occidentale – électronique bon marché, héroïne, migrants et prostituées, tabac/cigarettes

ROUTE DU TRABENDO : (Déformation familière au Maghreb du mot espagnol contrabando ) (descente) : Europe du Sud, Marseille à l’origine – Maghreb (Oujda au Maroc, Oran en Algérie…) – Sahel et Afrique occidentale (Sénégal, Mali…) – biens de consommation, cigarettes « Cheap Whites » ; (montée) Afrique, Maghreb, Europe – migrants clandestins, cocaïne, etc.
ROUTE DES BALKANS – (embranchement de la route des sultans) Turquie – Balkans – Europe occidentale – (descente vers l’Europe) idem que route des sultans ; (remontée vers la Mer noire) argent noir, drogues chimiques type Ecstasy.
ROUTE DU SUD (embranchement de la Route des Balkans) Italie du Sud – Libye – Tunisie – Sahel.
On le voit : tout un immense maillage de territoires, de routes, de réseaux transnationaux, de « zones troubles », etc. Et en son cœur, une constante et durable présence criminelle : crime organisé russe (Mer noire) mafias du sud de l’Italie et d’Albanie, milieux criminels balkaniques ; rive sud de la Méditerranée, milices armées islamistes, bandes criminelles aussi.

LA CONCEPTION CRIMINOLOGIQUE DU COMMERCE ILLICITE

Plus et mieux que les géographes, sociologues et ethnologues, les criminologues savent – et peuvent établir ce qui suit – élément crucial pour une telle étude, surtout dans sa dimension prévisionnelle – menaces futures :
– Les criminels n’ont pas de « métier » comme les gens honnêtes en ont un,
– Ce sont d’usage des individus (ou des bandes, ou des entités mafieuses) prédateurs et opportunistes. Leur seule activité consiste à repérer des opportunités d’enrichissement illicites et à bondir dessus – comme un fauve saute sur la gazelle affaiblie ou sortie du troupeau,
– Un grand commissaire Corse de la police française a dit un jour « les malfaiteurs renoncent à tout, sauf au butin » sentence devenue un célèbre proverbe criminologique. Ainsi les bandits créent des « pipe-lines » ou des réseaux criminels et y font passer ensuite tout ce qui peut les enrichir : tabac, stupéfiants, prostituées, pièces détachées contrefaites, etc.
– Ainsi, toutes nos recherches tendent à démontrer qu’il n’existe pas, dans le milieu criminel considéré pour cette étude, de professionnels d’un seul domaine, comme par exemple du trafic d’êtres humains, ou de produits du tabac, mais des entités criminelles passant d’une source illicite de profit à une autre, en fonction de basiques calculs coûts-bénéfices :
            – Ca va me rapporter combien (instinct de lucre)
            – Je risque combien si je suis arrêté (instinct de conservation).
– De même et enfin les voies et routes criminelles qu’ils conçoivent et utilisent sont toutes provisoires, temporaires, réversibles et font l’objet ce constants arbitrages et révisions.. Tout bandit conscient sait que le temps, le durable, le fixe et le stable sont les meilleurs alliés et amis des Etats et des polices. Faire durablement la même chose illicite au même endroit, c’est la certitude l’être arrêté (si paix civile) ou bombardé (si guerre civile).
Pas de route éternelle, pas d’alliance continue : pour que le trafic criminel continue (lui, ininterrompu) tout le reste, en dessous et par derrière, doit changer tout le temps.
Pour bien radiographier ce gigantesque système, pour bien voir d’où il vient et où il va – et ce qu’il fait – l’étude  aborde successivement les points suivants :

– 1 – Projecteur sur le tabac, marchandise illicite idéale – et dangereuse,
– 2 –  Historique des trafics Franc- Maghreb (depuis plus de 60 ans…)
-3 – Vision géopolitique de la « mondialisation par le bas »,
– 4 – Comment fonctionne cette « mondialisation par le bas »,
– 5 – Vision géopolitique des zones troubles à l’échelle transcontinentale,
– 6 – Projecteur sur « la mère de toutes les zones troubles » (de la région considérée) Ben Gardane – Ras Jedir, à la « frontière » entre la Libye et la Tunisie, la plus problématique du continent africain.

Quelques statistiques et faits pertinents sur le commerce illicite et les trafics, dans l’Europe du sud et le Maghreb

EUROPE

 Le trafic des êtres humains (TEH) en induisant et provoquant nombre d’autres, il faut s’intéresser aux réseaux criminels introduisant illicitement les clandestins en Europe. Or, annonce Europol, le nombre des passeurs (opérant d’usage en réseaux), explose depuis deux ans.
Europol annonce même un doublement de leur nombre, de ± 30 000 passeurs en septembre 2015, à ± 55 000 fin 2016 – et ± 65 000 fin 2017.
L’origine de ces passeurs se décompose comme suit :
Europe (Balkans)     : ± 60% du total
Moyen-Orient                       : ± 15%
Afrique                                  : ± 13%
Asie de l’Ouest                    : ± 9%
Amériques                            : ± 1%

FRANCE
Comme la contrebande/contrefaçon de cigarettes/tabac est une activité phare de la contrebande mondiale, observons-la dans le pays d’origine des trafics vers le Maghreb. Rappelons que 80% du tabac fumé en France l’est sous forme de cigarettes, la taxation du tabac rapportant à l’Etat environ 14 milliards d’euros par an.
En 2015 (étude KPMG 2016, commandée par PMI, Imperial Tobacco, JTI et BAT) la France est championne d’Europe de consommation de cigarettes illicites, (achetées « à la sauvette » ou sur Internet) ; l’analyse porte sur les cigarettes licites mais importées en contrebande dans le pays, plus les contrefaites et enfin, sur le trafic transfrontalier proche (d’un pays voisin où les cigarettes sont moins chères). En 2015, ces 16 milliards de cigarettes fumées sans achat chez le buraliste (qui en France, a le monopole de la vente du tabac) représentaient 27% de la consommation totale :
– Cigarettes achetées dans le réseau officiel : ± 61,5% en 2015,
– Cigarettes achetées légalement hors de France : ± 12,5%,
– Paquets illégaux : ± 14,6% du total, en augmentation de + 1,2% depuis 2014
L’estimation des officiels français est moindre que celle des fabricants ; mais est quand même (pour 2016) de 15% de la consommation, pour un chiffre d’affaires criminel de ± 9 milliards d’euros par an. Dans la France de 2018, ± 22% des cigarettes sont achetées hors du réseau des buralistes et les professionnels estiment qu’en 2020, on risque d’en être à 40% des ventes totales
En 2016 enfin, 31% des cigarettes illicites fumées en France provenaient d’Algérie : nous sommes bien sur la voie montante de la « Route du trabendo« .

Après la France, l’usage des cigarettes illicites est au plus haut en Pologne, au Royaume-Uni et en Italie.

ALGÉRIE  
– pays immense de ± 2,4 millions de km2 avec 6 343 km. de frontières. (sources douanes d’Algérie)
Saisies de stupéfiants par tous les services de l’Etat algérien (2017) :
– Cannabis : ± 52, 6 tonnes
– Cocaïne : ± 6,3 kilos
– Héroïne : ± 2,2 kilos
Saisies de cartouches de cigarettes par les douanes d’Algérie :
– 2017 : 56 038 cartouches
– 2016 : 39 515
– 2015 : 23 700

TUNISIE  
– (source : Institut tunisien d’Etudes stratégiques) Chez ce voisin de la Libye, pays totalement chaotique depuis fin 2011, l’économie illicite, ou parallèle, représente de 15 à 20% du Produit intérieur brut (PIB) et emploie ± 30% de la main-d’œuvre non-agricole.
75% des Tunisiens achètent des biens ou produits issus de la contrebande.
77% des importations de la Libye vers la Tunisie sont de la contrebande.
Au total, le « secteur informel » comprendrait environ 50% du commerce total tunisien.

MAROC
– (Source Direction générale de la surveillance du territoire national, DGST et notamment, son bureau central d’investigations judiciaires, BCIJ, chargé de la lutte contre le crime organisé transnational)
Données générales (Douane marocaine) :
– Saisies d’objets contrefaits (2017) 5,23 millions d’unités ; (2016) 2,25 millions,
– Saisies de cigarettes illicites (2017) 23 millions d’unités ; (2016) 12,5 millions,
– Saisies de devises, blanchiment (2017) 2,2 milliards de dirhams [2] ; (2016) 1,2 milliard
– Saisies de stupéfiants  (2017) :
            . Cannabis : ± 34 tonnes
            . « Drogues dures » (héroïne + cocaïne)  : ± 477 kg
            . Drogues chimiques type Ecstasy : ± 140 000 cachets
Le Maroc et la cocaïne
Depuis 2014 les cartels sud-américains ont fait du Maroc leur tremplin N°1 vers l’Europe, ce pour deux raisons :
– présence sur place d’importants exportateurs de cannabis vers l’Europe et de ce fait, de réseaux logistiques bien rodés, pouvant aussi soudoyer certains fonctionnaires,
– bourgeoisie locale, classes supérieures souhaitant « faire la fête » et achetant d’autant plus de cocaïne à cet effet, que cette drogue est bien plus pure que voici dix ans (15% de pureté alors, 40% aujourd’hui) et coûte aujourd’hui (selon la ville où on l’achète) de 300 à 500 dirhams le gramme (800 dirhams et plus vers 2010).
La destination finale de la cocaïne reste bien sûr l’Europe et le Golfe (voie terrestre, maritime ou aérienne, Espagne, Pays-Bas, Allemagne, Emirats arabes unis), mais les ventes locales, moins logistiquement risquées, peuvent aussi être lucratives.
Notons que les grosses saisies internationales sont opérées par le renseignement intérieur (DGST) qui possède les contacts internationaux en la matière.
Première grosse saisie à Marrakech en mars 2014, 226 kilos. Par la suite, les tonnages de cocaïne saisis au Maroc sont énormes : 1,2 t. en 2016 (sur un bateau venant du Venezuela) ; 2,6 t. en octobre 2017, une cocaïne pure à 93%, conditionnée en 2 600 paquets d’1kg, portant le sceau d’un grand cartel latino-américain – et pouvant donc être coupée 5 fois avant revente (plus de 12 tonnes à revendre dans la rue…) ; février 2018, dans le port de Casablanca, 541 kg d’une cocaïne à l’exceptionnelle pureté de 97% (près de 3 t. après coupage).
Ce alors que souvent, et bien sûr en plus, des « mules » venant d’usage de Sao Paulo, Brésil, sont interceptées à l’aéroport Mohammed V de Casablanca, ayant ingéré de 1 à 2 kg de cocaïne en boulettes, ou bien portant quelques kilos de la drogue dans leurs bagages.

…………………………………………(*) Mme Hanan Benyagoub

Juriste pénaliste et consultante en droit douanier, maître de conférences à l’Université Alger 1

…………………………………………………(*) Xavier Raufer

Il enseigne au Master – sciences criminelles & criminologie au Conservatoire national des Arts et Métiers (CNAM).Il est professeur associé à l’institut de recherche sur le terrorisme, Université Fu Dan, Shanghai, Chine et à l’université George Mason (Washington DC), centre de lutte contre le terrorisme, la criminalité transnationale et la corruption.
Directeur collection, CNRS-Editions, coll. Arès ; et éditions Eska, criminologie.
Il est auteur de nombreux ouvrages consacrés à la criminalité et au terrorisme

Article extrait de l’étude parue dans le n°17, avril 2019 de « Sécurité Globale »


[1].