L’ARMÉE MIROIR
DE LA NATION ?

de Didier Destremau (*)
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J’ai conscience que cette « HUMEUR » va attirer moult commentaires qui seront en majorité des critiques acerbes, mais je crois qu’il est de mon devoir de la livrer aux lecteurs d’ESPRITSURCOUF. Il s’agit du recrutement à Saint Cyr. Il va sans dire que l’école elle-même n’est pas responsable de l’origine des élèves qu’elle reçoit et qu’en conséquence, elle n’est qu’indirectement concernée par cette « HUMEUR ».

Depuis plusieurs années, je constate dans la liste des admis à notre école tant admirée, l’absence ou la rareté de noms fleurant l’exotisme ou pour être plus cru, de noms et de prénoms portés par des jeunes gens issus des récentes minorités. Cela m’inquiète car je suis persuadé que l’armée et donc les plus prestigieuses écoles d’officiers doivent, d’une manière ou d’une autre refléter fidèlement la composition de la nation et suivre, voire précéder son évolution. Il est largement dépassé le temps où seuls les aristocrates pouvaient devenir officiers. Napoléon, notre maître a universellement prouvé que les manants pouvaient faire d’excellents stratèges et que pour entrainer la charge de la cavalerie, des fils de boutiquiers se révélaient sublimes. L’armée belge, durant la première guerre mondiale a aussi souffert de la distorsion entre la troupe et ceux qui la commandaient. Il nous faut donc admettre que les armées nationales doivent être une photographie la plus exacte possible de la population desquelles elles sont issues et qu’elles sont amenées à défendre.

On me retorquera, bien sûr que Cyr recrute par concours et qu’on n’interdit à personne de le préparer et d’y réussir. Certes, mais on ne doit pas se cacher derrière son petit doigt, se convaincre avec une bonne foi truquée que rien d’illégitime ne justifie cette évidence. De qui s’agit-il ? Probablement d’un peu plus de cinq millions de Français dont de larges franges buttent sur l’éducation supérieure, parce qu’elles n’ont qu’une connaissance partielle de l’information sur les carrières possibles ou pire, qu’elles estiment qu’elles seront ostracisées si elles tentent d’y accéder.  Notre histoire nous prouve que dans le passé, des Italiens, des Espagnols, des Portugais ont éprouvé, eux aussi des difficultés à parfaire leur intégration. Mais certainement moins que les immigrés originaires d’Afrique. Le constat est connu, comme à Sciences Po Paris qui a bien franchi le pas en allant sélectionner dans les lycées de banlieue les meilleurs élèves, ce qui a créé une émulation profitable dans ces classes et ces établissements scolaires. J’ai vécu aux Etats Unis lorsque s’est mise en place ce qu’on a nommé « l’affirmative action » consistant, comme tout le monde le sait, à offrir plus de facilités à l’accès aux universités aux Hispaniques et aux Afro-américains jusqu’alors en retard dans ce domaine. Injuste sur le strict plan de l’égalité, cette mesure qui fut tant décriée a permis pendant des décennies à des jeunes d’accéder à des positions et des grades dans lesquels ils purent servir leur pays et prouver que l’obtention récente d’une nationalité produisait quand même de bons citoyens.

Je ne pense pas qu’en France, une mesure comme cette dérogation au seul mérite puisse être décidée et appliquée immédiatement. Mais il faut, avant d’en venir à cette extrémité, admettre que le problème existe et qu’il est nécessaire de l’aborder franchement. Comment ? Les Etats majors sauront trouver des solutions, sans aucun doute. Pour moi, la première décision à prendre est indubitablement d’exercer un effort sur l’information. Coëtquidan pourrait multiplier les « portes ouvertes » ou tout autre dispositif permettant de montrer les réalités de la vie des élèves. On devrait lancer dans les établissements d’éducation prioritaire et dans les clubs et institutions que fréquentent ces jeunes une campagne de sensibilisation sur les métiers militaires autres que ceux d’homme du rang voire de sous-officier. Affirmer que Saint Cyr a besoin d’eux comme elle a besoin d’autres catégories sociales, d’officiers venant de la Réunion, de Guadeloupe ou de Guyane. Marteler que porter un prénom musulman n’est pas une tare et que dans cette « filière », on peut être aussi heureux et bien dans sa peau que dans une école de commerce par exemple ! Et qu’on peut parvenir au sommet tout comme les autres…Et enfin, peut-être accroître dans nos armées la connaissance en profondeur d’autres civilisations voire le nombre de linguistes.

Quand une fois, j’ai évoqué ce sujet avec des amis marins, certains avec une gêne mal déguisée, m’ont affirmé que des officiers mariniers musulmans avaient éprouvé des états d’âme lorsque nos bâtiments avaient été engagés contre l’Etat islamique. C’est probablement vrai, mais les opérations en cours, Serval, Barkane et autres n’ont-elles aucun musulman dans leurs rangs ? Je n’en sais rien, à vrai dire, mais cela m’étonnerait qu’on sélectionne ainsi nos soldats…En tout état de cause, je ne vois pas notre institution militaire faire barrage à ces candidats pour un motif de confession religieuse…
En bref, je suis persuadé que c’est une erreur de continuer à ignorer cette question et qu’il convient de la prendre courageusement à bras le corps et d’essayer les meilleurs remèdes pour y faire face.

……………………………………………..(*)Didier Destremau

Saint-cyrien, Sciences Po Paris, officier parachutiste puis diplomate ( Cadre d’Orient arabe) en poste dans divers pays du Golfe et d’Afrique essentiellement. Actuellement président de l’association « Amitiés France-Syrie ».
Il a publié une quinzaine de livres. les derniers :
Syrie carrefour des civilisations et des convoitises Les Indes savantes 2016
De la Mésopotamie à l’Irak Maisonneuve et Larose Hémisphères 2018
In libro Veritas  Dacres Editions 2018
Vers la Terre permise Balland 2019

Photo bandeau : @LaureFanjeau

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