BREXIT :
ON AVAIT OUBLIÉ GIBRALTAR


Markus Barnevik Olsson (*)
Étudiant suédois de l’Université de Lund

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Il n’y aura plus de singes en liberté dans l’Union Européenne, Gibraltar était le seul endroit où l’on pouvait en voir et dans une semaine Gibraltar ne sera plus dans l’Union Européenne. L’accord sur le Brexit, arraché le 24 décembre ; n’y changera rien. Malgré le Brexit qui met potentiellement en péril son identité nationale, malgré les menaces bien réelles de l’Espagne sur la libre circulation des personnes et des biens, Gibraltar est néanmoins resté hors des projecteurs. Le magazine “The Perspective” de l’Association pour les affaires étrangères de l’Université de Lund (Suède) y jette une lumière bienvenue. « Bien que le Brexit soit extrêmement désavantageux pour Gibraltar, ses citoyens doivent rester calmes et poursuivre leur chemin », disent les leaders politiques locaux. Bien plus facile à dire qu’à faire.

Commentaire de ce 24 décembre suite à l’accord sur le Brexit :
Ce traité de libre échange sans taxes ni quotas enfin arrivé semble satisfaire chacune des parties. Les dix mois de discussions vont certainement laisser des traces et, si les conséquences des hypothèses les plus pessimistes s’éloignent pour Gibraltar, les craintes qui se sont révélées ne s’éloigneront pas pour cela des esprits. Nombre des questions qui se posaient à eux lorsque le pire était envisagé restent toujours ouvertes. Cet article, rédigé alors que tout était encore incertain, montre à quel point un Brexit sans accord aurait été profondément dommageable pour Gibraltar. Quelle sera l’attitude des Gibraltariens envers un Royaume Uni qui a leur manifesté combien ils étaient peu pris en compte ?

L’Écosse et l’Irlande du Nord ont voté pour rester dans l’Union Européenne, alors que l’Angleterre et le Pays de Galles ont voté pour la quitter. Cette division nationale et régionale ravive un sentiment négatif à l’égard de l’unité britannique qui fonde aujourd’hui le Royaume-Uni. Le pire des scénarios serait l’éclatement de ce Royaume-Uni tel que nous le connaissons. Gibraltar peut-il être l’un des dominos entraînant l’effondrement ?

Le Royaume-Uni en péril


L’Irlande du Nord a été secouée par un conflit sanglant pendant plus de vingt ans, de la fin des années 60 aux années 90. Les nationalistes voulaient que la région rejoigne la République d’Irlande, tandis que les unionistes juraient leur allégeance à la couronne britannique. Les unionistes étaient pour la plupart protestants et les nationalistes étaient pour la plupart catholiques. La paix a finalement été assurée avec la mise en œuvre de l’Accord du Vendredi saint, accordant à la région un pouvoir de gouvernement substantiel.

Mais à partir de 2017, l’accord s’est effondré entre les principales parties en Irlande du Nord. Il n’a pas encore été restauré. La frontière entre les deux Irlande est ouverte au libre passage des personnes depuis 1923, et des marchandises depuis 1993. S’il n’y a pas d’accord entre le Royaume-Uni et l’Union Européenne le 1er janvier 2021, ces libertés seront maintenues mais de façon temporaire. Personne ne sait ce qui se passera si aucun arrangement à long terme n’est obtenu. Il n’en reste pas moins que l’Irlande du Nord a désormais une bonne raison de s’unir à son pays frère et voisin, l’Irlande. Jusqu’à présent, aucune violence n’a encore éclaté.

L’Écosse a organisé en 2014 un référendum sur son indépendance. Les Ecossais ont voté contre à 55 %. Mais la dirigeante écossaise Nicola Sturgeon demande qu’un autre référendum soit organisé, avec un argument de poids. « Un changement important de circonstances”, dit-elle, « l’Écosse doit quitter l’Union Européenne contre sa volonté ».

À deux mille kilomètres au sud, entre l’Espagne et la Méditerranée, se trouve le territoire de Gibraltar, la seule enclave britannique sur le continent européen. Elle compte environ 30 000 habitants, sujets de Sa Gracieuse Majesté. Ils ont voté massivement contre le Brexit, qui n’a recueilli sur place que 4 % des suffrages.

Désaccords, mais pas de division


Alors que 15 000 espagnols viennent à Gibraltar chaque matin pour y travailler, le Brexit est un casse-tête insoluble dans l’immédiat pour le gouvernement de Gibraltar. Le ministre en chef Fabian Picardo, un travailliste, le dit sans ambages : « un Brexit sans accord va entraîner d’énormes coûts économiques, politiques, humains, sociaux et environnementaux. Un Brexit sans accord est une mauvaise solution pour tout le monde, y compris pour ceux qui voulaient le Brexit ».

Fabian Picardo, chef du parti travailliste et ministre en chef de Gibraltar depuis 2011. (Photo: Markus Barnevik Olsson)

Picardo déclare cependant ne pas craindre une division nationale et politique. Son gouvernement de coalition composé du Parti travailliste et du Parti libéral bénéficie d’un soutien écrasant à Gibraltar. « Je pense que notre coalition ici à Gibraltar peut être une leçon pour le monde entier dans la mesure où nous travaillons ensemble depuis plus de deux décennies. (…) Avec un soutien de 61%, je pense que nous avons fait quelque chose de bien ». Et il ajoute  « Nous pouvons choisir de renforcer les choses que nous avons en commun, ou nous pouvons nous concentrer sur les choses qui nous divisent. (…) Je préfère passer mon temps à construire plutôt qu’à diviser ».

Le vice-ministre en chef, et leader du Parti libéral, Joseph Garcia, est en accord avec Picardo. « Il est possible d’avoir plusieurs identités. Nous sommes Gibraltariens, Britanniques et Européens. Nous n’avons aucun conflit entre ces identités-là. Malheureusement, c’est le débat que nous avons perdu lors du référendum de 2016. Mais les Gibraltariens ont accepté le verdict des urnes. Le Royaume-Uni quitte l’Union Européenne, alors nous devons la quitter aussi ». Et il est vrai qu’à Gibraltar, il n’y a aucun mouvement indépendantiste à proprement parler.

 “Avant il y avait ici le drapeau de l’Union Européenne. Maintenant, le drapeau du Commonwealth a pris sa place.” explique le chef du Parti libéral et vice-ministre en chef de Gibraltar, Joseph Garcia. (Photo: Markus Barnevik Olsson)

Les défis pour Gibraltar


La sortie du Royaume-Uni de l’Union Européenne aurait eu un coût logistique énorme. Pour importer des produits alimentaires de l’extérieur de l’Union Européenne le gouvernement du Rocher a étudié des solutions potentielles incluant le Maroc, le Portugal, l’Espagne et même l’expédition directe par bateau ou par avion de marchandises en provenance du Royaume-Uni, sans passer par l’Union Européenne.

Il s’agit d’un coût environnemental inattendu, déclare John Cortes, ministre de l’Environnement de Gibraltar. « Un Brexit sans accord aurait été une préoccupation pour tous ceux qui se soucient de l’environnement ».

La plus grande préoccupation, cependant, est la circulation des personnes. La libre circulation a été le principal avantage de l’adhésion à l’Union Européenne pour Gibraltar. Un Brexit sans accord aurait mis cela en péril, risquant de nuire gravement à l’économie des deux côtés de la frontière. Un exemple, anecdotique mais parlant : les citoyens britanniques auraient dû demander un permis de conduire international pour circuler en voiture dans les États membres de l’Union Européenne. Cela aurait affecté particulièrement les Gibraltariens puisqu’ils se rendent régulièrement en Espagne et au Portugal. « Une fois parti, on aurait vu que les choses qu’on tenait pour acquises étaient devenu un vrai problème »,  dit Joseph Garcia.

Gibraltar a déjà connu des goulots d’étranglement aux frontières, la dernière fois en 2016. Pourtant, l’exemple le plus extrême a été lorsque l’Espagne du général Franco a complètement fermé la frontière avec Gibraltar. Cela a duré 16 ans. Joseph Garcia veut éviter à tout prix les problèmes de frontière. «  C’est le genre de boîte de Pandore que la sortie de l’Union européenne a ouverte ».


Une relation instable avec l’Espagne


La relation de Gibraltar avec l’Espagne est essentielle à deux égards, souligne le Ministre principal Picardo. « Quand elle est bonne, c’est économiquement très utile à Gibraltar. Quand elle est mauvaise, c’est très positif en termes de cohésion sociale. Il n’y a rien qui nous unit plus en tant que peuple que d’avoir à affronter une Espagne injuste qui s’en prend à notre souveraineté ».

C
haque fois qu’il y a un gouvernement de droite au pouvoir à Madrid, comme le gouvernement Rajoy de 2011-2018, la relation tourne au vinaigre, explique le chef du Parti libéral Joseph Garcia. « La droite a tendance à être plus agressive dans sa façon de faire les choses. Le ministre espagnol des Affaires étrangères, José Manuel García-Margallo, était très, très anti-Gibraltar. Il était même obsédé par l’idée que l’Espagne puisse asseoir sa souveraineté sur Gibraltar ».

Aujourd’hui, les relations avec l’Espagne se sont nettement améliorées. Le vice-ministre en chef Garcia estime que le gouvernement actuel de Sanchez a une approche très moderne de Gibraltar. « Leur point de vue est que les gens d’ici devraient avoir le droit de décider de leur propre avenir. (…) Les socialistes espagnols ont tendance à être plus pragmatiques sur la question de Gibraltar ».

 Un soldat montant la garde devant la résidence du Gouverneur, The Covent of Gibraltar.(Photo: Markus Barnevik Olsson)

 Un soldat montant la garde devant la résidence du Gouverneur, The Covent of Gibraltar. (Photo: Markus Barnevik Olsson)

L’Union Européenne resserre les liens du Royaume-Uni avec Gibraltar


Au-delà de la suppression des frontières intérieures, le système du marché unique de l’Union Européenne, en levant les obstacles réglementaires, a sérieusement favorisé Gibraltar. D’autant que cela donnait au territoire un accès direct au marché britannique, fournissant du même coup une proximité psychologique avec le Royaume-Uni, un rappel que les Gibraltariens sont bel et bien britanniques.

« C’étaient les principaux avantages que les Gibraltariens ont vu en ce qui concerne notre adhésion à l’Union Européenne », ironise le ministre en chef Picardo, tout en se penchant en arrière sur sa chaise. « En fin de compte, ce sont les gens qui prennent les décisions ».

Il ne fait aucun doute que les Gibraltariens sont fiers d’être des Britanniques. Aussi grave que soit pour Gibraltar un Brexit sans accord, cette réalité devrait durer. Seuls le temps et l’histoire diront si le Brexit a véritablement uni ou divisé le Royaume-Uni.

Rédigé le 25 décembre 2020
nN

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(*) Markus Barnevik Olsson est étudiant en Sciences politique et Affaires internationales à l’Université de Lund en Suède, Journaliste en ligne pour The Perspective, le magazine de l’Association des affaires étrangères de l’Université (www.theperspective.se), il est également correspondant britannique pour le Forum suédois du développement (Föreningen för Utvecklingsfrågor), qui se concentre sur la politique étrangère et le changement climatique.

Article traduit par François Lapadu-Hargues
Ancien élève de l’École Polytechnique, promotion 1963, il mène une carrière principalement de conseil d’entreprise, d’abord au département d’Études économiques de la Cegos, et plus tard à Eurequip où il pilote des actions de conduite du changement. Également informaticien, il prendra une retraite d’expert-conseil dans l’usage d’Internet. Il est en relations fréquentes avec la Suède.


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