LE LIBAN INCAPABLE
DE S’AIDER LUI-MÊME

Renaud Girard (*)
Journaliste

Aide-toi, le ciel t’aidera ! Le Liban ne parvient toujours pas à réaliser ce que parvint à faire le Chartier embourbé de La Fontaine. Il n’arrive toujours pas à s’aider lui-même. Lui, qui fut naguère un exemple de démocratie et d’énergie entrepreneuriale pour l’ensemble du monde arabo-musulman, est depuis un an et demi encalminé dans la plus grave crise financière qu’il ait connue depuis sa fondation comme Etat par le général Gouraud il y a cent ans.

Le schéma de Ponzi


Le pays, très endetté, est en cessation de paiement. La livre libanaise, dont le taux officiel est de 1500 livres pour un dollar, s’échange dans la rue à 9000 livres pour un dollar. La France et les Etats-Unis sont prêts à convaincre le FMI de remettre le Liban à flot grâce à un prêt exceptionnel de 11 milliards de dollars. Mais ils exigent des réformes, afin que chacun soit imposé selon ses ressources, que chacun paie son électricité au prix coûtant, que la corruption cesse dans l’attribution des marchés publics, que l’Etat cesse d’embaucher ses fonctionnaires sur un modèle clientéliste. Les Occidentaux tendent la main au Liban, mais ce dernier ne parvient pas à leur présenter une main propre et décidée, prête à se mettre au travail, prête à faire les réformes que la grande majorité de la population appelle de ses vœux.
  
Comment le pays du Cèdre en est-il arrivé là, trente ans après la fin de la guerre civile ? Soumis à la pression constante de gouvernements successifs irresponsables, le gouverneur de la Banque du Liban a opté pour la facilité. Il a construit un schéma de Ponzi à la hauteur d’un pays tout entier. Choisi en 1993 par le premier ministre Rafic Hariri parce qu’il était son gestionnaire de fortune à la Banque Merrill Lynch, le gouverneur Riad Salamé s’est retrouvé, au début de la dernière décennie, face à une situation malsaine : une balance commerciale très déficitaire, un Etat n’équilibrant plus ses charges par ses ressources, une monnaie forte, attachée au dollar, sans la moindre marge de flexibilité. Au lieu de purger le système, au lieu d’obliger le Liban à arrêter de vivre au-dessus de ses moyens, Riad Salamé a choisi de faire de la cavalerie. Il a attiré de plus en plus de capitaux, notamment en provenance de la diaspora libanaise, par des taux d’intérêt très supérieurs à ce qui était pratiqué ailleurs dans le monde. Les banques privées libanaises furent complices de ce schéma de Ponzi. Elles surent se taire, tant elles s’enrichissaient au passage. Mais, fatalement, un jour, tout s’effondra. Et les premières victimes furent les travailleurs qui avaient confié leurs économies aux banques libanaises.

Le parlement libanais est composé de 128 députés, mais il doit compter un nombre égal d’élus chrétiens et d’élus musulmans.
Un scrutin compliqué, à la proportionnelle, a désigné pour la mandature en cours 43 maronites, 20 orthodoxes, 1 évangéliste, 27 sunnites, 27 chiites, 8 druzes et 2 alaouites.
Photo OTL

Un parlement sourd


En juillet 2020, Jean-Yves Le Drian avait fait le voyage de Beyrouth pour supplier les Libanais de faire les réformes qui leur permettraient de bénéficier du secours du FMI. Lors de sa visite de septembre 2020, Emmanuel Macron avait demandé aux Libanais de mettre en place un gouvernement de techniciens indépendants capables de remettre le pays sur ses rails. Rien n’a malheureusement été fait. Les députés libanais n’ont pas trouvé mieux, au mois d’octobre, que cautionner un cheval de retour comme chef du gouvernement (selon la coutume constitutionnelle libanais, toujours un sunnite). Saad Hariri a déjà été premier ministre du Liban de 2009 à 2011 et de 2016 à 2020. Il n’a hélas brillé ni par ses réformes, ni par sa gestion du pays, ni par sa résistance aux prétentions du Hezbollah, mouvement islamiste chiite inféodé à Téhéran. Il n’a toujours pas réussi à composer un gouvernement technique capable de réaliser les réformes.

Le 2 décembre, le président Macron a présidé à Paris une conférence internationale d’aide au Liban. Il a annoncé la création d’un Fonds géré par la Banque mondiale, l’Onu et l’UE pour soutenir l’économie libanaise. Mais il n’a trouvé aucun répondant libanais sérieux face à lui. Le Liban ne semble toujours pas prêt à s’aider lui-même.

Pourtant, il existe des personnalités libanaises qui regardent la réalité en face. Le président Michel Aoun (un chrétien maronite comme l’est toujours le président au Liban) insiste pour que le gouvernement mette en place un audit indépendant des banques et des ministères.
Le chiite Nasser Saïdi, ancien ministre de l’Economie et de l’Industrie, n’a pas eu peur d’évoquer « la plus grande pyramide de Ponzi de l’histoire » et de dénoncer une gouvernance libanaise «minée par la corruption et l’incompétence ». L’entrepreneur sunnite et député indépendant de Beyrouth Fouad Makhzoumi a publié dans le grand journal An Nahar un programme de réformes économiques et politiques immédiatement applicable. Son expérience managériale ferait de lui un excellent premier ministre.

Il existe donc des solutions. Mais, miné par les intérêts à court terme des 128 petits féodaux qui le composent, le Parlement libanais se refuse toujours au sursaut qui sauverait le pays.

Rédigé le 23 décembre 2020
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(*) Renaud GIRARD, diplômé de l’Ecole Normale Supérieure et de l’ENA, est journaliste et a couvert la quasi-totalité des conflits de la planète depuis 1984. Il est éditorialiste de politique étrangère au Figaro depuis 2013. Auteur de sept livres consacrés aux affaires internationales, il a reçu de nombreuses distinctions, dont le prestigieux prix Bayeux des correspondants de guerre pour son reportage « l’OTAN dans le piège afghan à Kandahar ». Il est également professeur de stratégie internationale à Sciences-Po.

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