Chine – Russie 
Relations étroites

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Chloé Daniel (*)
Etudiante en Histoire et R-I, Université Catholique de Lille
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Les relations entre la Chine et la Russie s’officialisent dès 1689 avec le traité de Nertchinsk,  qui fixe la frontière entre ces deux États et instaure la paix. C’est le premier traité ratifié par la Chine avec une puissance étrangère, cela crée des liens. Pékin et Moscou entretiennent à ce jour des relations excellentes, bien qu’asymétriques, et partagent des relations économiques privilégiées malgré les évènements d’actualité.
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Après une décennie de rapprochements politiques, économiques et stratégiques, Pékin et Moscou signent en 2001 un traité de bon voisinage et de coopération. Si cette alliance est d’abord tactique et rassurante, elle ne cesse de se développer dans la conjoncture des évènements internationaux. Un tournant est marqué en 2010 lorsque les deux gouvernements deviennent de plus en plus autoritaires et que leurs relations avec l’Occident se détériorent, ce qui favorise de fait leur entente.

Chine et Russie partagent alors une vison du monde presque commune, bien définie par plusieurs auteurs : « le refus de l’ingérence dans la politique intérieure des pays, la volonté de réformer le système des relations économiques internationales afin de diminuer l’hégémonie de l’Occident, comme plus généralement une aversion à l’égard des politiques américaines dans tous les domaines, politiques dites d’interventionnisme libéral ».

Coopération tactique
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Ainsi, suite à l’annexion de la Crimée par Vladimir Poutine en 2014, ou à l’invasion récente de l’Ukraine, Xi Jinping adopte une neutralité bienveillante, et la coopération entre les deux pays n’en est pas affectée. République Populaire de Chine et Fédération de Russie adoptent même une déclaration conjointe, le 4 février 2022 quand les deux chefs d’États se rencontrent aux Jeux Olympiques d’hiver de Pékin, Cette déclaration vient encore renforcer le partenariat stratégique sino-russe dans une nouvelle ère de relations internationales et de développement global durable. En ce sens, la coopération entre les deux pays est diplomatique, politique, militaire et économique.

Pékin est en effet le premier partenaire commercial de Moscou, alors que Moscou n’est que le 18ème partenaire commercial de Pékin. Ce déséquilibre marque l’asymétrie existante entre Chine et Russie, deux anciennes puissances émergentes en 2009 au sein des BRIC (Brésil, Russie, Inde, Chine), dont les ambitions de grande puissance, voire impériales, demeurent concurrentes. Un écart de croissance s’est depuis creusé, avec un PIB chinois de plus de 19 900 milliards de dollars (deuxième mondial), contre un PIB russe d’un peu plus de 1 820 milliards de dollars (11ème mondial).

La Russie reste le plus grand pays du monde en termes de superficie, mais la Chine l’est devenue en termes démographiques. Pour ces deux voisins, la compétition d’influence se fait donc sur les mêmes territoires d’Asie, notamment au sein des 5 pays d’Asie centrale et en Mongolie. Une sorte d’équilibre s’y est créée entre les exigences des deux parties, la Russie ayant accepté de suivre la Chine dans son projet des Nouvelles Routes de la Soie (Belt and Road Initiatives, BRI).

Les routes de la soie
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En 2013, Xi Jinping lance son projet des Nouvelles Routes de la Soie, une initiative qui vise le développement d’infrastructures d’échanges et de transports, afin de connecter l’Europe, l’Afrique et l’Asie. Les voies de communication sont donc terrestres (routes, autoroutes et voies ferrées), et maritimes, avec la construction de plusieurs ports. 

Les nouvelles « autoroutes de la Soie ».

Ce sont près de 70 pays et 4,8 milliards de personnes qui sont impliqués dans ce projet constitué de six corridors économiques. Dérivé du terme anglais, le mot « corridor » apparaît dans les années 2010 pour désigner « un axe de transport et de communications dans le sens le plus large (routes, voies ferrées, oléoducs, gazoducs, câbles, voies aériennes) qui relient au moins deux ou plusieurs centres urbains à l’intérieur d’un espace national, ou le plus souvent plusieurs espaces nationaux » d’après le géographe Michel Bruneau. Ce dernier précise par ailleurs que « cet axe peut attirer les activités et les investissements, ce qui en fait un axe de croissance économique ou de développement ».

 

Entre la Chine et la Russie, ce sont notamment le corridor Eurasiatique et le corridor Chine-Mongolie-Russie qui lient les deux pays. Le premier relie l’ouest de la Chine au Kazakhstan, à la Russie et à la Biélorussie, reliée aux chemins de fer européens ; Du coup, pour faire fructifier l’ensemble, la Chine finance aussi le réseau ferré européen, en Hongrie notamment. Bien que l’objectif de ce corridor soit vraiment de lier la Chine à l’Europe, il passe par Moscou et la Russie a donc financé une partie de ce projet, construisant près de 10 000 kilomètres de voies ferrées à grandes vitesses. En 2017, la Compagnie logistique unifiée de Russie, Biélorussie et du Kazakhstan a expédié 100 000 containers de la Chine vers l’Europe, un chiffre qui a très largement augmenté depuis. Chine et Europe sont reliées par ce cordon en 16 jours, ce qui favorise le fret ferroviaire face à l’accroissement du coût de transport maritime.

 

Le second corridor se met en place dès 2014 avec la réunion des chefs d’États russes, mongols et chinois à Douchanbé au Tadjikistan. Une feuille de route sino-russo-mongole de coopération est élaborée pour aménager la Mongolie en hub entre la Chine et la Russie et créer deux zones de libre-échange, une à la frontière sino-mongole à Gashuun Sukhait, et l’autre à la frontière russo-mongole à Altanboulag. La mise en place de ces infrastructures, majoritairement financée par la Chine, est jugée bénéfique par et pour la Mongolie qui pourra diversifier son économie, développer son secteur industriel, favoriser ses exportations. Finalement, bien que ce projet s’intègre depuis 2015 au projet BRI, il est à l’origine d’initiatives mongoles intitulées la « route de la Steppe ».

 

A ce jour, ce corridor économique possède deux artères de transports clés : l’une s’étend de la région Pékin-Tianjin-Hebei à Hohhot et continue jusqu’à la Mongolie et la Russie, l’autre longe Dalian, Shenyang, Changchun, Harbin et Manzhouli avant d’atteindre la ville de Tchita, en Russie. En somme, l’objectif de ces constructions est de dynamiser les échanges commerciaux et de maximiser les flux de marchandises et de personnes entre Chine et Russie.

Positionnement des corridors 1 et 2.

Des réalités plus complexes   
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Néanmoins, ces projets sont parfois difficiles à mettre en place. Certains travaux permettant de relier Pékin à Moscou sont souvent repoussés sur fond de tensions quant au montage financier et à la prise de participation des partenaires chinois. Aussi, le processus de gouvernance de ces initiatives est-il complexe, tant les acteurs impliqués sont nombreux, qu’ils soient privés ou publics. Par ailleurs, ces corridors traversent la province du Xinjiang où a éclaté le scandale de la maltraitance du peuple Ouïghour. Le Président Vladimir Poutine ne s’est pas positionné sur cette question. Mais le problème ouïghour est de facto une menace sécuritaire et constitue finalement un combat commun des gouvernements chinois et russes.

Plus globalement, le projet BRI rappelle à la Russie qu’elle n’est pas la puissance la plus développée face à la Chine. L’asymétrie est réelle entre les deux États, bien qu’ils affichent des relations excellentes et des objectifs communs. Le partenariat est largement influencé par la méfiance envers l’Occident et ses valeurs, méfiance qui pourrait se transformer en opportunité dans l’avenir.  Cependant, « en dépit d’un rapprochement stratégique incontestable, les ingrédients de la relation sino-russe sont probablement appelés à demeurer ce mélange de convergences et de méfiances qu’on lui connaît depuis longtemps » d’après le sinologue Jean-Pierre Cabestan.

La relation n’évoluera pas tant que Xi Jinping et Vladimir Poutine resteront au pouvoir. L’invasion russe de l’Ukraine conforte largement cette position de partenariat tactique. Xi Jinping, qui sait qu’avec Taïwan il a un problème presque similaire à régler, a soutenu l’intégrité territoriale de l’Ukraine sans se positionner contre la Russie, laissant la solidarité stratégique entre Pékin et Moscou l’emporter. 

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Chloé DANIEL (*) est étudiante en Master Histoire – Relations internationales au sein du parcours géopolitique à l’Université catholique de Lille. Elle est diplômée d’un Bachelor en Sciences politiques et Relations internationales à l’école des Hautes Etudes Internationales et Politiques de Paris. Elle s’intéresse à la Russie et aux Etats post-soviétiques. Cela explique son échange universitaire d’un semestre à la Saint Petersburg State University, la rédaction de son mémoire de M1 sur la « géopolitique Russe en Arctique à travers le cas de Mourmansk » ainsi qu’un premier stage au Kirghizistan. Dans le cadre de son master, elle est aussi rédactrice en chef de la revue mensuelle de l’association AMRI. Elle fait un stage de journaliste chez ESPRITSURCOUF. 

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