Afrique
La démocratie à l’épreuve

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Jean-Marc Simon
Ambassadeur de France

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Ces deux dernières années, le Mali, la Guinée et le Burkina Faso ont vécu des coups d’Etat militaires. Et voici que le Niger et le Gabon subissent le même sort. Y a-t-il une logique dans ces remises en cause successives des institutions démocratiques ? La théorie des dominos trouve-t-elle ainsi son application ? D’autres pays vont-ils suivre ? Telles sont les questions auxquelles l’auteur apporte ses réponses.

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Les réponses sont en fait plus complexes qu’on ne pourrait le penser car, ni les causes ni les conséquences prévisibles de ces putschs, ne sont identiques dans les différents pays concernés.

Genèse des récents putschs africains 

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Le Mali, connait en 2020, après ceux de 1968 contre Modibo Keita, 1991 contre Moussa Traoré et 2012 contre Amadou Toumani Touré, le quatrième coup d’Etat de son histoire, suivi moins d’un an plus tard d’un nouveau coup de balai interne au profit du colonel Assimi Goita. Seul Alpha Oumar Konoré aura pu effectuer jusqu’au bout les mandats pour lesquels il avait été élu. Tous ses homologues régulièrement désignés ont été renversés par les armes.

Un visage peu connu des Français,
Alpha Oumar Konore, président du
Mali au début de ce siècle. Photo DR

 

L’Armée est puissante au Mali où elle a souvent et longtemps exercé le pouvoir. Beaucoup de ses officiers ont été formés en Union Soviétique.

Les dernières interventions militaires ont été présentées comme une réaction populaire à la gouvernance jugée défaillante du Président Ibrahim Boubacar Keita et à la mauvaise organisation des élections législatives qui se sont soldées par des violences venues s’ajouter à celles du conflit interethnique et anti-djihadiste.

L’opération Barkhane n’ayant pas obtenu, faute de l’accompagnement politique nécessaire, tous les succès escomptés, il en est résulté une perte de confiance à l’égard de la France, vite devenue dans ce contexte un bouc émissaire idéal pour le commandement malien.

L’appel de la junte à la milice russe Wagner pour assurer sa protection a fait le reste.

Il est à craindre aujourd’hui que la mort annoncée du G5 Sahel et le départ des forces étrangères impliquées dans la lutte anti djihadiste ne compromette dangereusement celle-ci, comme on commence à le déplorer dans le Nord du pays.

En Guinée, l’intervention des forces d’élite, récemment créées et dirigées par le colonel Mamadi Doumbouya, se fait en septembre 2021contre un pouvoir usé et contesté après la réélection pour un troisième mandat du Président Alpha Condé qui avait fait modifier in extremis la Constitution pour pouvoir y prétendre. Depuis l’indépendance, entre dictatures, affairisme, élections tronquées, la démocratie n’a jamais connu de réelles avancées en Guinée.

Il est à noter qu’on n’y a pas observé de mouvements anti-français particuliers.

Le Burkina Faso rompt à son tour avec les institutions démocratiques en janvier 2022. Le Colonel Damiba renverse alors le pouvoir civil mis en place démocratiquement en 2015 après la chute de Blaise Compaoré l’année précédente. Le bilan de Roch Marc Kabore n’était pourtant pas négligeable au plan économique et social mais le développement des actions djihadistes avec leur cortège d’assassinats et de déplacements de populations paraissait insupportable aux yeux des militaires.

Dans un scénario comparable à celui du Mali, Damiba est vite jugé incompétent et est, à son tour, renversé par un jeune capitaine de 34 ans, Ibrahim Traoré qui sans en avoir ni le charisme ni la vision, cultive sa ressemblance avec Sankara.

Au Burkina, comme au Mali, le sentiment anti-français est instrumenté et d’autant plus que la France condamne le coup d’Etat et prend des sanctions. L’agrément est refusé au nouvel ambassadeur de France nommé par Paris. Nos Forces spéciales de l’Opération Sabre doivent quitter définitivement le pays au début de cette année.

 Il faut toutefois reconnaitre que les manifestations populaires contre la France, à la fin de l’année 2022 et au début de celle-ci, n’ont été que sporadiques ce qui montre bien qu’elles étaient orchestrées et qu’elles n’étaient pas aussi significatives que certains observateurs engagés le pensent.

En revanche, on ne note, pour l’instant, aucune présence russe à Ouagadougou.

Au Burkina, comme au Mali, le sentiment anti-français est instrumenté et d’autant plus que la

Au Niger, les choses ne sont pas de même nature. On n’a pas compris d’emblée ce qui avait pu conduire le chef de la garde présidentielle, le Général Abdourahmane Tiani à renverser le régime démocratique et à prendre en otage le Président Mohammed Bazum dont une bonne partie de l’opinion s’accordait à dire qu’il avait, pour la première fois au Niger, réussi l’alternance et montré sa capacité à gouverner le pays, aussi bien au plan sécuritaire que dans le domaine du développement.

Pendant près de 40 ans depuis son indépendance, le Niger a été gouverné par l’institution militaire. Après la Conférence nationale du début des années quatre-vingt-dix, le pouvoir civil issu d’élections transparentes a été renversé, moins de trois ans après son entrée en fonctions, sans que ni la France ni les pays de la sous-région n’y trouvent trop à redire.

Cette lourde hérédité a convaincu le chef de la Garde qu’il pouvait impunément, avec le feu vert, même timide des chefs d’autres unités, mener à bien sa conspiration.

Les langues se déliant peu à peu, on a compris depuis que le Général Tiani, qui avait des intérêts personnels à défendre, se trouvait au cœur d’une querelle d’influence, où entraient en jeu des intérêts financiers liés à l’exploitation du pétrole et de l’uranium, entre l’actuel Président et le clan de son prédécesseur. Le nouvel homme fort pourrait n’avoir servi dans cette aventure que de prête nom et de faire-valoir à une entreprise d’une autre nature.

La fermeté de la condamnation de la CEDEAO, approuvée et suivie par la France, les sanctions économiques draconiennes et la menace d’intervention militaire qui l’ont assortie, n’ont pu que crisper les putschistes qui avaient alors beau jeu d’instrumentaliser le populisme anti-français, de se rapprocher de la junte malienne et de faire agiter quelques drapeaux russes devant l’Ambassade de France.

Il faut aussi considérer que les élites nigériennes, plutôt proches de la France et favorables au Président Bazoum, n’accepteraient guère la restauration de son pouvoir par une opération d’armées étrangères sur leur territoire.

Acculés et isolés par le poids des décisions économiques qui ont été prises, les putschistes devraient logiquement être conduits à rabattre leurs prétentions et à négocier in fine. Mais forts de leur succès, ils pourraient aussi s’accrocher, sans concessions, à leur pouvoir.

Après des décennies de coopération militaire, nous avions à l’évidence des canaux pour tenter d’entamer un dialogue.

Celui-ci paraissait d’autant plus nécessaire que les difficultés économiques que vont provoquer les sanctions vont fragiliser des populations qui risquent alors d’être tentées de répondre aux sirènes des groupements djihadistes ou de fuir leurs exactions en prenant le chemin de l’émigration.

Alors que prend fin dans des conditions peu glorieuses le bras de fer à propos du maintien en fonction de notre ambassadeur et du stationnement de nos forces, on ne peut désormais que déplorer l’affront fait à la France. La suspension de notre coopération militaire dans les trois pays où elle se justifiait le plus aura des conséquences durables. Le rôle de gendarme de l’Afrique qui nous était dévolu s’achève ainsi, il est regrettable que ce soit sur un échec.

L’intérêt de la France après les événements du 26 juillet aurait sans aucun doute été de faire preuve de patience et de modération, à l’instar de l’attitude américaine.

Rappelons-nous que dans le passé, peut-être parce qu’il fut critiqué pour avoir fait rétablir Léon M’Ba dans ses fonctions au Gabon après le coup d’Etat de 1964, le Général de Gaulle n’a plus jamais rien tenté contre les auteurs de putschs, qu’il s’agisse de Bokassa, d’Eyadema ou de Moussa Traoré dont pourtant il n’appréciait guère la façon dont ils s’étaient emparés du pouvoir.

Au Gabon enfin, le 30 août, le scénario est d’une tout autre nature.

Il ne s’agit pas dans ce petit pays où tout le monde se connait et où l’armée n’a jamais exercé le pouvoir, d’une remise en cause de l’ordre démocratique mais bien au contraire d’une intervention visant à empêcher qu’une de fois de plus le vote des gabonais ne soit confisqué, avec le risque de violences que cela n’aurait pas manquer d’entrainer.

La proclamation de la victoire du Président sortant Ali Bongo à l’élection présidentielle alors que son opposant avait revendiqué la sienne sur tous les réseaux sociaux, augurait mal de la suite des événements. Le même scénario s’était produit en 2009 mais Ali Bongo jouissait alors d’une certaine popularité et incarnait le changement, l’élection avait fini par être acceptée. En 2016, il avait beaucoup déçu et la manipulation des procès-verbaux qui a précédé la proclamation officielle de sa victoire a donné lieu à une contestation violente que la Garde présidentielle a dû réprimer. Depuis, il était fortement affaibli à la suite d’une attaque cérébrale en 2018 et avait laissé son entourage familial s’approprier les affaires de l’Etat. Ce n’était plus acceptable. La Garde n’avait l’intention, cette fois, de cautionner ni la tricherie ni la répression. Le coup d’Etat, qui a toutes les caractéristiques d’une révolution de palais, a été mené tambour battant, à la grande surprise de la population et à sa satisfaction dans les heures qui ont suivi la proclamation des résultats.

Est-ce à dire que ce putsch est une victoire de la démocratie, certes non, car aucune prise de pouvoir par les militaires ne peut être satisfaisante.

Même si jusqu’à présent le nouvel homme fort semble faire un parcours sans faute, des risques existent d’une nouvelle confiscation du pouvoir. Mais accordons au général Brice Oligui N’Guéma le bénéfice du doute.

Seule la façon dont la transition sera conduite et s’achèvera permettra de porter un jugement définitif.

Après la décision d’Ali Bongo de rejoindre le Commonwealth et sa propension, tout au long de son règne, à remplacer les entreprises françaises par des entreprises asiatiques, le balancier pourrait revenir vers la France. 

Ce livre au titre provocateur, paru en octobre 2019
aux éditions du Mintu, prouve que la pratique des
coups d’Etat en Afrique pose problème depuis bien
longtemps

Ces avatars peuvent-ils avoir un effet de contagion et traduisent-ils une remise en cause de la démocratie en Afrique ?

En un mot, sommes-nous en présence d’un mouvement de fond inéluctable qui traduirait un échec de la démocratie en Afrique ou de simples péripéties comme on en a connu si souvent dans le passé ?

La première remarque qui s’impose est que cette succession d’interruptions de l’ordre constitutionnel, qui touche particulièrement l’espace francophone, ne touche que des Etats faibles où la démocratie n’était guère enracinée.

Nous parlons de 5 pays, 6 si l’on ajoute le Soudan, sur les 54 que compte le Continent. Il n’y a sans doute pas là de quoi paniquer à ce stade.

Remarquons cependant que cette succession de putschs, réussis sans coup férir, peut évidemment inspirer certains états-majors dans des pays en crise ou sur le point d’y sombrer. Il existe, en Afrique Centrale par exemple, un certain nombre de régimes à bout de souffle qui pourraient eux aussi être emportés comme des fétus de paille.

Il serait avisé que les pouvoirs civils et les organisations sous-régionales s’y préparent d’ores et déjà.

Il faut par ailleurs constater que la démocratie, quoi qu’on en dise, marque des points sur le Continent.

Des alternances se produisent, des élections dont les résultats ne sont pas contestés ont lieu, la limitation du nombre de mandats est acceptée dans de nombreux pays.

L’Afrique australe, comme l’Afrique de l’Est présentent bien des situations qui peuvent servir de modèle. Le Nigéria, ce vaste pays pourtant peu organisé, pratique des élections libres depuis 1999. Aux marges du Sahel, le Sénégal, la Côte d’Ivoire et le Bénin sont des exemples d’une démocratie qui fonctionne, même s’il y a encore des imperfections.

Il serait donc faux de dire que l’Afrique n’est pas faite pour la démocratie. Les sociétés africaines traditionnelles ont toujours fonctionné selon le principe du dialogue et du consensus. Prétendre qu’elles ont besoin, pour les conduire, d’hommes forts qui meurent sur leur trône est une vision de l’esprit, même si le parlementarisme de type britannique ou les institutions calquées sur la Constitution américaine ou celle de la Vème République ne sont pas forcément la panacée.

Laissons les africains définir et choisir les institutions qui leur conviennent.

Cessons de les juger et de vouloir leur imposer nos schémas.

Faisons leur confiance, ils sauront inventer des modèles appropriés.

Il leur appartient de faire leur histoire, de la faire par eux-mêmes et à leur rythme.

Si les pays occidentaux le comprennent, sans doute y aura-t-il une chance que l’Afrique leur ouvre à nouveau ses portes, sans réticences et sans griefs.

(*) Jean-Marc Simon, ambassadeur de France, a été conseiller Afrique du ministre des affaires étrangères sous la première cohabitation, directeur de cabinet de plusieurs ministres de la coopération, puis ambassadeur dans quatre pays africains, la République Centrafricaine, le Nigéria, le Gabon et le Côte d’Ivoire, de 1996 à 2012. Il est l’auteur de « Secrets d’Afrique, le témoignage d’un ambassadeur », paru aux éditions du Cherche-Midi.

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