Chine :
Ambitions, risques et perspectives

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Tom Dash (*)
Ḗtudiant en Sciences Politiques
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Nombre d’observateurs occidentaux qui ont suivi les travaux du XXe congrès du Parti communiste Chinois l’ont remarqué : si la géopolitique est de retour, l’idéologie aussi. Rebondissant sur ce moment, l’auteur nous brosse ici un portrait de le Chine depuis Xi Jinping.


En matière économique
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Depuis 2012, la Chine a traversé de nombreuses évolutions internes qui sont autant d’illustrations des défis à venir pour le régime. Ces dix ans de présidence sous Xi Jinping furent une période d’achèvement d’une croissance économique jusque-là soutenue, ranimant le spectre du « piège du revenu moyen ». Le premier rapport de travail pour ce XXe congrès prévoit désormais une croissance annuelle de 3% à 4% du PIB à horizon 2025 malgré le rebond de 2021. Le ralentissement économique conjoncturel lié à la politique dite « zéro covid dynamique » ayant provoqué le confinement des grandes aires urbaines chinoises dont Shanghai (10% du PIB) couplé à l’effondrement du marché de l’immobilier pourrait durer. Les principaux débats internes sur la stratégie à adopter concernant le soutien au secteur privé et la poursuite d’un modèle de développement porté par des projets d’infrastructures ne semblent pas solutionnés. Il en va de même pour la transformation d’un modèle d’exportation vers un modèle de consommation à bâtir. Les dernières prévisions de croissance de la Banque Mondiale pour 2022 sont de 4,3% soit -0,8% par rapport à ses précédentes estimations de décembre 2021.

Sur plan monétaire, la RPC poursuit ses efforts afin d’internationaliser sa monnaie. Cette approche vise à la rendre moins dépendante du dollar dans ses transactions ainsi qu’à renforcer sa capacité à se trouver sous le coup de sanctions. Concernant la gestion de ses réserves de change, la Chine se prépare vraisemblablement à des évolutions significatives malgré la prudence requise dans ce type d’analyses depuis que l’influence supposée de Liu He, principal conseiller économique de Xi Jinping, a été battue en brèche après les dernières négociations sino-américaines. Fin 2021, les réserves chinoises comptaient 3 200 milliards de dollars (70% de ses réserves et 19% de son PIB pour 10% de Yen et 20% d’Euros et de Livres sterling) essentiellement en bons du trésor américain. Avec les difficultés monétaires russes, la RPC constate l’urgence pour elle de se « dédollariser ». Parmi les réformes suggérées au colloque économique de Beijing en mai 2022 rapportées par Alex Wang, analyste économique dans Conflits, l’investissement des réserves chinoises et la sécurisation d’IDE dans des États détenteurs de ressources fossiles figurent en bonne place.

En matière sociale
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Le contrat entre le parti et sa population repose encore, depuis les réformes de Deng Xiaoping initiées en 1982, sur une promesse de prospérité et de stabilité jusqu’à présent tenue mais de plus en plus ténue. En février 2021, Xi Jinping annonçait la fin de l’extrême pauvreté en Chine et poursuivait sa lutte contre la corruption. La réforme du Hukou, un document indiquant l’origine urbaine ou rurale limitant l’exode des adultes vers les villes laissant leur famille à la campagne et faisant d’eux de quasi clandestins dans les périphéries des villes, est une autre problématique majeure. Le plan de délivrance sur la période 2016-2020 de 100 millions de permis de résidence commence à porter ses fruits en matière d’accès aux services essentiels comme la santé ou l’enseignement. Dans la province du Guangdong de plus en plus de familles viennent combler le déficit d’ouvriers auparavant confrontés aux difficultés administratives dans un contexte de vieillissement de la population.

Ainsi, la Chine fait également face au contrecoup de ses politiques passées et subit un ralentissement démographique. Seuls 10,6 millions d’enfants sont nés en 2021, une natalité de 1,3 enfant par femme, loin du taux requis de 2,1 pour assurer la croissance de la population. Dès lors, lorsque le parti demande à une génération issue d’une politique de l’enfant unique extrêmement répressive de faire trois enfants avec des incitations financières et sociales peu attrayantes, peu de couples sont disposés à suivre cette nouvelle politique. De surcroît, un vent contraire venant de la jeunesse se fait sentir. Le mouvement « s’allonger » contre les exigences sociales toujours plus forte et le taux de chômage des jeunes supérieur à 19% irrite considérablement les élites dirigeantes.

Mais ces éléments ne sont à ce jour pas les seules menaces pesant sur « l’harmonie sociale » chinoise. Les tensions dans les provinces du Xinjiang, du Tibet et de la Mongolie intérieure sont progressivement contrôlées par le pouvoir qui recourt à l’effacement des cultures locales, leur sinisation par l’ethnie Han majoritaire ainsi qu’à de nombreuses autres formes de violences documentées par des gouvernements et les institutions internationales, dont les Nations Unies. Quant à Hong Kong, depuis la fin du mouvement de protestation de 2019 et l’application de nouvelles lois de sécurité nationale, Xi Jinping a estimé que la stabilité avait été apportée grâce aux « patriotes hongkongais », entendre la nouvelle administration de John Lee, pro-Beijing.

« La renaissance de la nation chinoise »

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Paradoxalement, si l’on s’en tient aux déclarations des officiels chinois de tous niveaux, et plus largement à tous les niveaux de la société, la Chine n’a jamais été aussi puissante. Ainsi, les propos relatifs au « rêve chinois », à la « renaissance de la nation chinoise » ou encore les mentions de « la pensée de Xi Jinping pour la nouvelle ère » traduisent le retour en force d’une idéologie faite de marxisme-léninisme, d’économie de marché aux couleurs de la Chine et de renforcement du nationalisme pour effacer « le siècle d’humiliation ». De plus, la qualification de la période en cours « d’opportunité stratégique » dans un climat globalement « hostile » achève quant à elle la consécration du retour des grandes dynamiques stratégiques. Ces propos sont autant d’enseignements sur la façon dont la Chine se perçoit elle-même ainsi que le monde qui l’entoure mais aussi sur le message dont elle est porteuse.

La RPC évolue aujourd’hui dans un environnement géopolitique volatile avec une tendance à la conflictualité, sinon à la belligérance, portée par un nationalisme dont le parti joue. Alors que la question de la réunification avec Taïwan demeure en suspens sans apparaître comme une priorité, de graves litiges frontaliers se poursuivent aux frontières sino-indiennes ainsi qu’en mer de Chine méridionale et orientale. La Corée du Nord quant à elle fait toujours figure de perturbateur régional soutenu depuis Beijing afin de préserver ses zones d’intérêts stratégiques face à une Corée du Sud et un Japon alliés aux États-Unis.

Les rapports sino-américains sont toujours à la confrontation dans l’Indopacifique où les bases chinoises des polders militarisés de mer de Chine (nœud d’échanges riche en hydrocarbures et en réserves halieutiques) et du collier de perles de Hainan à Djibouti font face aux opérations de liberté de navigation de Washington. Face aux flottes occidentales, la RPC équipe sa marine. Son troisième porte-avion sur les six attendus, le Fujian, a quitté les chantiers navals de Jiangnan cette année. Dans une déclaration récente, l’Armée populaire de libération (APL, 1,3 million d’hommes d’active) a été placée en état d’alerte prolongé.

De surcroît, la Chine a pris conscience que les moyens de compétition militaires, politiques et économiques dont elle disposait ne se limitaient pas aux seules méthodes conventionnelles. Déjà en 1999 Wang Xiangsui et Qiao Liang, alors colonels dans l’APL, décrivaient 24 types de guerre dans La guerre hors limite. Nous assistons aujourd’hui à un regain d’agressivité chinoise dans des opérations hybrides de lutte informationnelle ou recourant à des combattants difficilement affiliables dans des zones grises.

En termes de partenariats bilatéraux et multilatéraux, la Chine souhaite engager la réforme du système de gouvernance mondiale post-1945. À cette fin, elle oppose les logiques de « cercles d’amis » et de « partenariats gagnant-gagnant » aux alliances formelles sur le modèle d’AUKUS. Appuyée par des États qui réfutent l’acception occidentale des droits de l’Homme, elle marque ses positions aux Nations Unies et promeut ses propres organisations internationales comme l’Organisation de Coopération de Shanghai comprenant entre autres la Russie, l’Inde, le Pakistan et le Kazakhstan.

Par ailleurs, de grands projets d’infrastructures financés par des banques chinoises et labellisés « Nouvelles routes de la soie » comportent des risques prouvés de défaut de paiement et de vassalisation d’États aux économies fragiles comme au Sri Lanka, au Monténégro ou au Portugal. Ces projets servent également les intérêts stratégiques de la RPC comme le Corridor économique sino-pakistanais qui permettra à Beijing de contourner Malacca pour ses approvisionnements en hydrocarbures venus du Golfe arabo-persique.

La Chine investit dans des travaux colossaux pour ses nouvelles routes de la soie.
Photo bwsensing.cn

Perspectives
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Dans quelle direction la Chine se dirige-t-elle ? À moyenne échéance, il est plus que vraisemblable que la Chine s’achemine vers un « nouvel équilibre autoritaire », selon la formule de Jean-Pierre Cabestan. Il est attendu que Xi Jinping soit reconduit pour un troisième voire un quatrième mandat, soit potentiellement jusqu’en 2032.À l’issue du XXe congrès, les nominations au comité permanent du Politburo, l’organe dirigeant le plus puissant du PCC, ont révélé qu’en nommant exclusivement ses protégés, Xi Jinping était parvenu à éteindre, ou du moins à affaiblir jusqu’à les rendre inaudibles, d’éventuelles factions contestant son pouvoir.

Les priorités affichées du plan quinquennal dans le rapport au congrès de Xi Jinping sont claires. Le maintien de l’harmonie et de l’unité de la Chine prime sur toute autre priorité. Le maintien de la prospérité, l’accroissement du niveau de vie et la fierté d’être Chinois mais aussi la sécurité, un terme répété 91 fois, sont autant de moyens d’atteindre cet objectif. Par ailleurs, aucune réelle réforme ne se profile pour le moment. La concentration des pouvoirs entre les mains du « Président de tout » à la fois Secrétaire général du parti, président de la Commission Militaire Centrale et Président de la République (69 ans) s’est traduite par la fin de la limitation du nombre de mandats et de la règle tacite de départ à la retraite à 68 ans.

Le retour de la géopolitique comme de l’idéologie, associé à une militarisation et une montée des tensions, inquiète de nombreux observateurs. Cependant le parti garde une conscience aiguë des difficultés se trouvant devant lui et la pérennité du régime est une priorité absolue. Mais que la RPC soit aujourd’hui peu encline à s’engager dans une aventure militaire hasardeuse à Taïwan ou ailleurs pour souder son opinion ne signifie pas qu’elle n’y sera pas acculée un jour par des circonstances internes ou qu’elle ne cherche pas à développer ses forces de façon à dissuader d’intervenir et faire reculer les États-Unis dans la région en construisant des armes asymétriques comme des missiles hypersoniques DF-17 « tueurs de porte-avions ».

Cependant, si la génération au pouvoir en Chine réaffirme cette tendance à l’autoritarisme et au contrôle de l’État sur l’économie, l’une des principales inconnues demeure l’état d’esprit des futures générations de dirigeants, formés aux États-Unis et en Grande Bretagne. Ces enfants de hauts cadres du régime et de dirigeants d’entreprises d’État ou de l’élite financière réformeront-ils le parti ou le parti les remodèlera-t-il et la grande renaissance de la nation chinoise laissera-t-elle la place à une nouvelle « réforme et ouverture » ? Il est pour le moment permis d’en douter.

(*) Tom Dash est étudiant en relations internationales à l’ILERI Paris (Institut Libre d’Etudes des Relations Internationales et des Sciences politiques). Ses points d’intérêt sont fixés sur les questions stratégiques, politiques et économiques en Asie du Nord-est (essentiellement la Chine et son environnement stratégique). Il étudie également l’espace post-soviétique (évolutions politiques, questions sécuritaires et énergétiques. Il est en charge de la « veille CHINE » à  ESPRITSURCOUF

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