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L’EUROPE,
PUISSANCE SPATIALE

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Massimiliano Salini (*)
Député européen

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Lorsqu’on parle d’intégration européenne ou de politiques européennes réussies, on fait généralement
référence au programme Erasmus, à la politique agricole commune, ou au marché unique. Mais l’on fait trop peu référence à la politique spatiale, qui est pourtant la seule à gérer une infrastructure  réellement européenne. L’auteur, parlementaire européen spécialiste du secteur spatial, nous livre ici un  impétueux plaidoyer en faveur d’une Europe de l’Espace.
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’est en 2009, avec le traité de Lisbonne, que la politique spatiale est devenue une politique européenne, partagée avec les États membres. L’article 189 du Traité stipule ainsi : « Afin de favoriser le progrès scientifique et technique, la compétitivité industrielle et la mise en œuvre de ses politiques, l’Union élabore une politique spatiale européenne ». Depuis, l’Union a lancé des programmes phares, notamment Galileo et Copernicus, qui sont de grands succès. L’année 2021 marque l’adoption du premier programme spatial européen complet.

Cependant, malgré ses succès, ce secteur, qui représente près de 10 % du PIB de l’Union, reste encore méconnu des citoyens. Un exemple : le système de navigation par satellite, Galileo. Bien qu’il s’agisse du système de navigation le plus précis au monde, utilisé par un milliard d’appareils, la plupart des européens ne connaissent même pas son existence, et utilisent son concurrent américain, le GPS. Plusieurs facteurs expliquent cette méconnaissance, qui est étroitement liée au manque de communication de la part des institutions européennes elles-mêmes. C’est d’ailleurs le cas pour de nombreux autres succès européens.

Gouvernance complexe et limite budgétaire

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Lors des négociations du programme spatial 2021/2027, sa gouvernance et son taux de financement ont été parmi les plus discutés. L’Union Européenne a, par nature, du mal à parler d’une seule voix, et en l’occurrence, un élément vient compliquer les choses. Traditionnellement, la politique spatiale est une politique nationale et les États membres conservent des compétences dans ce domaine, comme le prévoit l’article 189 du Traité. En outre, du caractère national de cette politique dépend le type d’approche que les États membres ont dans ce secteur, qui peut être très différente. Par exemple la politique spatiale française est liée à la défense alors que la politique spatiale allemande est plus civile.

Au niveau européen, trois acteurs principaux sont chargés de la gouvernance du secteur spatial : la Commission européenne, l’Agence de l’Union européenne pour le programme spatial (EUSPA) et l’agence spatiale européenne (ESA). Cette dernière est une organisation internationale crée en 1975, qui compte vingt-deux pays qui ne sont pas toujours des états membres de l’Union, comme la Suisse, la Norvège ou le Royaume-Uni.

La Commission joue un double rôle : elle a initié le processus législatif en élaborant la proposition du programme spatial européen, mais elle est également chargée de sa mise en œuvre. L’EUSPA est l’agence décentralisée de l’Union chargée de l’application de la politique spatiale. Compte tenu des nombreux acteurs impliqués, la gouvernance doit s’appuyer sur une solide coopération, qui ne peut fonctionner correctement que si la séparation des pouvoirs et des tâches est garantie.

La constellation des trente satellites européens Galileo en orbites quasi- circulaires.
Ce système de positionnement par satellites, au  9 septembre 2019, comptait un milliard d’utilisateurs, via les Téléphones portables.
Photo ESA.

Une autre limite importante aux ambitions de l’Union dans le secteur spatial touche au budget. Malgré le montant important de 14,8 milliards € alloué au programme spatial pour la période 2021-2027, ce budget est le plus faible au niveau international et ne reflète pas l’ambition européenne.

Traditionnellement, les États-Unis sont le plus grand acteur du secteur spatial, avec un budget annuel alloué à la NASA de 22,6 milliards $ (en 2020), tandis que l’ESA a réussi à collecter en 2019 un montant de 14,4 milliards € pour des projets sur trois ans. De plus, de nouveaux acteurs spatiaux émergent, comme la Chine. En janvier 2019, la Chine a réussi un atterrissage du vaisseau spatial Chang’e-4 sur la face cachée de la Lune, et elle aspire à une première mission humaine sur la Lune en 2036.

Un budget ambitieux au niveau de l’Union, privilégiant la recherche et l’innovation, est essentiel non seulement pour permettre à l’Europe de jouer un rôle au niveau mondial, mais aussi pour garantir l’autonomie stratégique de l’Union et la compétitivité de son industrie. La compétitivité du secteur spatial européen est de plus en plus contestée par de nouveaux acteurs privés, des organisations industrielles perturbatrices et des modèles d’entreprise fréquemment soutenus par des entités institutionnelles nationales (New Sace Economy).

Un énorme potentiel  

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Malgré les difficultés rencontrées au niveau juridique et politique, le secteur spatial présente un grand potentiel pour l’économie européenne. Les technologies spatiales offrent  une grande variété de services, sources d’informations précieuses dans les domaines les plus divers, de l’agriculture de précision à la gestion des crises.

L’agriculture de précision

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Les technologies spatiales soutiennent efficacement les différentes activités agronomiques locales et les aident à être plus durables d’un point de vue environnemental. Des études approfondies sur l’état des cultures peuvent désormais être réalisées tous les cinq jours grâce aux données satellitaires ouvertes de Copernicus Sentinel, permettant d’identifier de manière précise les zones présentant une croissance ou une végétation différente. Les données satellitaires, interprétées par l’agronome ou un agriculteur expert, génèrent les cartes de prescriptions indispensables pour une utilisation ciblée et optimale des engrais, des pesticides et de l’irrigation, pour éviter le gaspillage, réduire la pollution des sols et de l’eau et, dans la lutte contre le changement climatique, réduire l’empreinte carbone des exploitations qui les adoptent.

Toutes ces données d’origine spatiale peuvent être intégrées aux informations locales, aux données météorologiques (température, pluie, humidité et vent) et aux données historiques sur la production des différentes parcelles pour pouvoir hiérarchiser les temps et les zones de récolte et, grâce à des modèles agronomiques, faire des estimations prévisionnelles sur les rendements des cultures.

Le défi consiste à permettre aux plus petites exploitations agricoles d’utiliser ce type de technologie, tout d’abord en expliquant et en démontrant les possibilités offertes par les services de conseil locaux, mais aussi en réfléchissant aux mécanismes d’agrégation de la demande ou au rôle des associations. De ce point de vue, certaines régions d’Italie et d’Espagne sont à l’avant-garde expérimentant les applications du projet FaST, le premier à être centré sur un soutien opérationnel de l’agriculture de précision destiné aux exploitations individuelles.

 

Source crédit : Chambre d’agriculture Eure-et-Loir

 

Infrastructures et actifs critiques

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Les technologies spatiales offrent des informations précieuses pour la planification et la surveillance des infrastructures et des actifs critiques, de manière à guider les interventions et à réduire l’envoi d’équipes sur le terrain, en permettant la planification d’une maintenance efficace tout en enrichissant le modèle virtuel du territoire avec des données de mouvement. Grâce à l’analyse interférométrique basée sur les données spatiales du radar, il est possible de mesurer des déformations millimétriques de structures, de bâtiments, ou des déplacements du sol dus à la saisonnalité (déformations thermiques). Cela permet de prévoir des phénomènes plus importants comme les glissements de terrain. Les infrastructures concernées peuvent être les barrages, les aqueducs,  les gazoducs et les ponts.

Gestion du patrimoine culturel
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Grâce aux technologies spatiales, nous sommes en mesure de mieux comprendre l’état de nos biens culturels et historiques, de recueillir des informations sur la présence de déformations susceptibles de les endommager, d’analyser l’environnement dans lequel ils se trouvent et qui pourrait les compromettre.

En intégrant l’analyse satellitaire dans des modèles 3D à haute résolution, il devient possible de mesurer, de contrôler et de fournir des informations détaillées utiles pour la conservation du patrimoine culturel. En intégrant les différentes analyses, il devient possible de générer des modèles d’évolution de la dégradation des biens dus aux phénomènes environnementaux liés au changement climatique.

L’espace en « aval »
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Les technologies d’observation de la Terre génèrent des analyses sur la qualité de l’environnement. On peut donc en tirer des informations pour soutenir la planification durable, ce qui permettrait d’atteindre les objectifs fixés par le Pacte vert européen.

Nos villes peuvent bénéficier des technologies satellitaires pour une gestion plus efficace des ressources environnementales, grâce à des services comme la détection des fuites d’eau des aqueducs. L’identification des abus en matière de construction ou d’environnement et la restauration qui s’ensuit, peuvent prévenir les situations critiques liées à l’instabilité hydrogéologique.

L’interférométrie radar fournit une image des déformations en cours qui peuvent être liées aux criticités structurelles des bâtiments, fournissant des informations précieuses pour une intervention en temps réel. Toutes ces informations sont certainement nécessaires pour identifier les mesures de gestion des terres les plus appropriées dans le contexte de changement climatique.

Malgré ces applications importantes, le grand potentiel offert par ce qu’on appelle « l’aval spatial » est encore inconnu et indéfini. Lors de l’évaluation de la fabrication des systèmes, l’aval spatial n’est même pas pris en compte. Ce manque d’intérêt peut facilement se traduire par un manque de sensibilisation : un acteur qui n’est même pas conscient de faire partie d’une chaîne d’approvisionnement peut passer à côté des opportunités offertes par le marché et … par le programme spatial.

C’est pourquoi la reconnaissance et la promotion active du potentiel de l’aval spatial a été l’une des priorités essentielles des législateurs et le nouveau  règlement est fortement axé sur ce sujet. Les institutions européennes ont promu la participation ouverte des nouveaux acteurs, des petites et moyennes entreprises et des autres opérateurs économiques, tant sur le marché en amont que sur le marché en aval.

Les fusées d’Arianespace sont désormais sérieusement concurrencées
par des lanceurs privés.
Photo Arianespace.

 

Au cours des cinq dernières années, non seulement la première réglementation globale du secteur spatial a été élaborée, avec de nouvelles composantes et un nouveau budget, mais l’environnement international a également changé, devenant de plus en plus ouvert, avec de nouveaux acteurs privés et de nombreux services et applications dans ce secteur. Ce serait un élément essentiel pour la promotion de la compétitivité industrielle dans un secteur estimé à plus de 230 000 employés (43 000 dans le secteur en amont) générant de 46 à 54 milliards € par an, soit 10 % du PIB de l’Union.

Changement de rythme
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Le 28 mai 2019, pour la première fois depuis huit ans, le Conseil Compétitivité s’est réuni avec les États membres de l’ESA. L’objectif était de créer, ou mieux de rénover, un « conseil spatial conjoint » : une réunion au niveau ministériel entre le Conseil Compétitivité et le Conseil de l’ESA sur une base annuelle. Dans le même temps, la Commission a mis en place une direction spécifique dédiée à l’espace, au sein de la direction générale du marché intérieur, confiée au commissaire français Thierry Breton. Dans l’intervalle, l’Union Européenne a adopté le programme spatial avec un budget accru, de nouvelles composantes (Govsatcom et SSA) et une nouvelle gouvernance. Le commissaire a aussi lancé une étude visant à créer un système de connectivité spatial sécurisé. Tous ces éléments semblent prouver que l’espace sera au premier plan de la relance de l’économie européenne.

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(*) Massimiliano Salini est un homme politique italien membre de Forza Italia,. Il est président de la province de Crémone de 2009 à 2014.  élu député européen le 25 mai 2014 (PPE, IT), membre de l’Intergroupe Ciel et Espace du Parlement européen. Il a été le rapporteur du projet de programme spatial de l’UE.

LA FONDATION ROBERT SCHUMAN, créée en 1991 et reconnue d’utilité publique, est le principal centre de recherches français sur l’Europe. Elle développe des études sur l’Union européenne et ses politiques et en promeut le contenu en France, en Europe et à l’étranger. Elle provoque, enrichit et stimule le débat européen par ses recherches, ses publications et l’organisation de conférences. La Fondation est présidée par M. Jean-Dominique GIULIANI.


Bonne lecture et rendez-vous le 15 novembre 2021
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