La fin
de Barkhane

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Clémence Delachambre (*)
Étudiante en Sciences Politiques

 

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Le 15 août, l’annonce du départ définitif des troupes françaises du Mali a soulevé bien des questions quant à l’avenir de la situation sécuritaire dans la bande sahélo-sahélienne. Redéploiement, nouvelles missions, dangers, l’auteur fait le point sur la situation de l’armée française dans cette région, chaude à tous points de vue.
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Le 11 janvier 2013, à la demande du gouvernement de Bamako, la France lance l’opération Serval. C’est une opération « coup de poing », pour répondre à l’insurrection djihadiste au Mali. Trois des régions septentrionales du pays, Kidal, Gao et Tombouctou sont déjà tombées aux mains des groupes terroristes armés (GAT), qui s’avancent vers la capitale. L’opération est un succès. Les colonnes ennemies sont stoppées et anéanties, en moins d’un mois les soldats français reprennent la ville de Gao, entrent sans heurt dans Tombouctou, acculent les djihadistes dans le nord du pays, les encerclent et les neutralisent.

L’opération Barkhane

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Après les nouvelles défaites de l’armée malienne, qui perd notamment le contrôle de la ville de Kidal en mai 2014, est créée l’opération Barkhane. A la différence de Serval, elle a pour but de lutter sur le long terme contre les groupes terroristes armés. A partir du Mali, elle se déploie au Tchad (où elle absorbe le dispositif Epervier), mais aussi en Mauritanie, au Burkina Faso, et au Niger. Ses effectifs augmentent d’année en année, passant de 3 100 à 5 100 lors en 2020.

Ces efforts humains furent couplés avec des efforts matériels : plus de vingt hélicoptères ont été déployés lors de cette opération, auxquels s’ajoutent trois drones et sept avions de chasse. L’armée française aura également œuvré pendant huit ans à la formation de soldats du G5 Sahel, qui est une force conjointe répondant à la prolifération des GAT dans la région. Le G5 Sahel regroupait début 2022 la Mauritanie, le Niger, le Tchad, le Burkina Faso et le Mali, le gouvernement de ce dernier ayant annoncé son retrait en mai 2022. L’intervention de la France représente un coût d’environ 600 millions d’euros par an, avec une année particulièrement chère en 2020, puisque 880 millions d’euros furent dépensés.

Malgré les moyens mis en place par les armées dans les cinq pays, la menace des groupes terroristes armés n’a cessé de s’étendre dans la région, en particulier depuis 2015. En atteignant le Burkina Faso et le Niger par exemple, les groupes djihadistes associés à Al-Qaïda au Maghreb Islamique ont accru leur territoire et leur influence. Leurs méfaits ont causé la mort de nombreux membres des corps armés. Entre 2013 et 2020, par exemple, 1 832 soldats maliens ont été tués selon le Centre FrancoPaix de Montréal. L’observatoire pour la démocratie et les droits de l’homme a de son côté comptabilisé 436 pertes dans l’armée burkinabé entre 2015 et 2020.

A la demande du gouvernement malien, l’opération Barkhane a pris fin le 15 août 2022, avec le départ des dernières troupes du Mali. Des moyens logistiques importants ont alors été employés, afin de sécuriser le déplacement des troupes et du matériel, dont les retraits ont été totalement effectué sous contrôle.

Un bilan mitigé

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Depuis le lancement de l’opération Barkhane, la France a subi 58 pertes humaines. Les populations ont bénéficié de diverses actions humanitaires, avec par exemple des livraisons de denrées alimentaires. L’offensive tactique de Barkhane n’a cependant pas été aussi efficace que l’opération Serval en 2013, ce qui amène les experts à dresser un bilan mitigé de cette opération.

Certains succès sont reconnus, en particulier la neutralisation de la chaîne de commandement de l’État Islamique au Sahel, en un temps record de 3 mois en 2021. L’Armée française a su faire face à l’avancée des groupes terroristes armés. Ces derniers, appuyés par de continuelles recrues, ont néanmoins pu effectuer des remplacements fréquents et des attaques continues.

Beaucoup de membre de la société civile qualifient d’échec l’opération Barkhane, qui serait selon eux une intervention néocoloniale et opportuniste, vues les ressources fossiles (uranium, métaux rares) présentes dans la région. Certains dirigeants africains locaux affichent également cette opinion, puisque, disent-ils, cette opération conjointe entre la France et les pays du G5 Sahel n’aurait été menée qu’au profit de la France.

Ces discours ne se fondent pas sur les objectifs militaires énoncés au cours de l’opération Barkhane. En effet, cette intervention visait à endiguer la menace terroriste, en particulier dans la zone des Trois Frontières (entre le Mali, le Burkina Faso et le Niger). Les forces sont effectivement concentrées dans cette région.

Le redéploiement 

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La menace terroriste étant majeure et de plus en plus importante, le soutien d’une force conjointe est primordial. Si les relations diplomatiques entre le Mali et la France sont au plus mal, elles restent bonnes avec d’autres pays de la région, en particulier avec le Niger et le Tchad. Ainsi, la majeure partie des troupes basées au Mali se sont redéployées sur des point d’appui, situés à Nouakchott, Ouagadougou, Niamey et N’Djamena, soit respectivement les capitales de la Mauritanie, du Burkina Faso, du Niger et du Tchad.  A ces points d’appuis permanents s’ajoutent des bases temporaires, nécessaires à l’accueil des quelques 3 000 soldats restant dans la zone.

Les partenariats avec les armées nationales locales et la coopération avec le G5 Sahel restent toujours d’actualité (On devrait dire le G4 sahel, depuis que le Mali s’en est retiré). Les forces françaises comptent ainsi continuer la lutte contre GAT, tout en appuyant l’instruction des armées nationales locales, aujourd’hui trop faibles pour faire face seules à la menace terroriste. Elles sont aujourd’hui plus massives et plus efficaces, mais pas encore suffisamment efficientes. Forte en 2021 de 35 000 hommes, l’armée tchadienne compte atteindre les 60 000 hommes fin 2022, qui reçoivent une formation appuyée par des militaires français.

                       

Si la France est aujourd’hui principalement présente au Burkina Faso, au Niger et au Tchad, c’est véritablement avec le pouvoir de ce dernier qu’elle entretient des relations privilégiées. Le Tchad lui offre non seulement une base permanente, où était situé le Quartier Général de l’opération Epervier, mais aussi deux bases avancées, Abéché et Faya-Largeau. A cela s’ajoute l’efficacité de l’armée tchadienne dans les opérations menées conjointement au Sahel. Ce qui permet aux membres de la commission de la Défense et des Forces Armées de l’Assemblée Nationale, de qualifier le pays de « gendarme de la région ». Malgré un contexte d’instabilité politique lié à l’installation d’une junte militaire au pouvoir, c’est véritablement à partir du Tchad que la France souhaite articuler son redéploiement dans la région. Le Tchad reste le partenaire le plus fiable et fort pour la France.

Concilier présence française et sentiment anti-français

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Le Mali a dénoncé publiquement l’action interventionniste de la France Dans une lettre adressée au Conseil de Sécurité des Nations Unies le 16 août dernier, la junte militaire au pouvoir a également accusé la France d’avoir fourni des renseignements aux groupes terroristes armés. Ces dénonciations à l’égard de la France sont les manifestations d’un sentiment anti-français. Très fort au Mali, il prend de l’ampleur au Sahel. Par exemple, un mouvement de société civile, « M30 Naaba Wogbo » a été créé le 30 juillet dernier au Burkina Faso, afin de protester contre la présence française et de lutter contre tout accord passé entre les deux pays.

Nul doute que ce sentiment anti-français est instrumentalisé par une présence russe de plus en plus importante dans la région. Si cette présence est avérée au Mali, où la junte militaire collabore ouvertement depuis 2021 avec des milices Wagner (groupe russe paramilitaire), ces interventions se manifestent dans d’autres pays de la bande sahélo-sahélienne. Des cas de présences russes ont été rapportés, notamment au Burkina Faso, où ces milices continuent de proposer leurs services aux autorités locales, dont la souveraineté est déjà très fragilisée. L’instabilité des gouvernements dans la région du Sahel, couplée à la menace perpétuelle des groupes armés terroristes et à l’opportunisme récent de milices russes, ne facilitera pas les manœuvres de notre armée.

 La présence française au Sahel se confrontera aux élections, annoncées démocratiques par les juntes militaires au pouvoir au Tchad et au Burkina Faso. Des tensions pourraient se poursuivre avec le gouvernement malien, où l’on peut s’attendre à des propos calomnieux, aggravant l’hostilité des populations à l’égard des militaires français. Un des enjeux majeurs pour la France est donc d’allier l’efficacité militaire à l’acceptation relative par ces États et leurs populations.

(*) Clémence Delachambre est étudiante en Master 2 de Conflictualités Médiation à l’Université Catholique de l’Ouest. Elle est diplômée d’une licence Humanités à l’Université de Paris Nanterre. Dans le cadre de ses études, elle a réalisé un mémoire de recherche consacré à la dégradation sécuritaire au Burkina Faso depuis 2015.

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