LES MALOUINES
ENTRE L’ARGENTINE ET LE ROYAUME-UNI

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;Hugo Marneffe
Journaliste- stagiaire chez ESPRITSURCOUF

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Zone stratégique, les Malouines ont toujours suscité la convoitise des Britanniques. Leur intérêt est aujourd’hui intact, de surcroît pour l’importance des ressources halieutiques et énergétiques de ces îles que l’Argentine compte bien récupérer tôt ou tard. Leur proximité avec l’Antarctique, où se développent des activités de tourisme et de recherche scientifique, suscite un regain d’intérêt et contribue à expliquer pourquoi, depuis 188 ans, l’Argentine et le Royaume-Uni se disputent cet espace insulaire.
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La question des malouines, un reliquat de la période coloniale

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Découvertes au XVIème siècle, les îles malouines, situées à 480 km des côtes de l’Amérique du Sud, permettent aux navires de faire escale avant d’entamer la traversée de l’Atlantique. C’est notamment le cas pour les pêcheurs et commerçants originaires de St-Malo au XVIIIème siècle qui ont donné leur nom – Malouins –  à ces îles. Ces dernières, en outre, constituent longtemps un point de passage utile pour rallier le Pacifique.

Les Malouines sont très tôt convoitées par les puissances européennes. Les influences s’y succèdent jusqu’à ce que l’Espagne impose sa domination dans les années 1770, presque trois siècles après l’accord de partage du nouveau monde avec le Portugal, via le traité de Tordesillas (1494).

Au début du siècle suivant, l’empire espagnol perd progressivement son autorité sur ses colonies outre-Atlantique, ce qui mène à l’indépendance de la vice-royauté du Rio de la Plata en 1816, laquelle regroupe notamment l’actuelle Argentine et les Malouines. Dès lors, ces deux territoires forment une entité étatique souveraine, conformément au principe de droit international public, qu’est l’Uti Possidetis Juris.

Cet état de fait est remis en cause lorsque les Britanniques débarquent en 1833 sur les îles Malouines, qu’ils appellent « Falkland ». Ils en chassent les Argentins et y établissent une colonie. S’ouvre alors une période, encore d’actualité, de relations tendues entre l’Argentine et le Royaume-Uni, dont le point culminant est la guerre de 1982.

L’échec de l’option militaire argentine

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Depuis l’amputation de son territoire, l’Argentine n’a de cesse d’en revendiquer la souveraineté. Pacifiques jusqu’alors, les revendications prennent une autre tournure en 1982. L’Argentine vit alors sous le régime dictatorial d‘une junte militaire dirigée par le Général Galtieri. Le pouvoir cherche à détourner l’attention de la population des problèmes intérieurs, sur fond d’inflation qui plombe l’économie du pays.

Fort du contexte anticolonialiste et convaincu que le Royaume-Uni ne répondra pas militairement, le général Galtieri décide de récupérer les îles par la force. Le 2 avril 1982, les troupes argentines débarquent sur les Malouines. À Londres, Margaret Thatcher, Prime Minister, opte pour une riposte militaire.

L’Argentine apparaît bien isolée. L’URSS ne lui apporte aucun soutien, en dépit des importants liens commerciaux qui existent entre les deux pays. Et le Tiers Monde sera divisé sur l’attitude à adopter. Les Etats-Unis, qui souhaitent au départ jouer le rôle de médiateur, se rangent finalement aux côtés des Britanniques. Ceux-ci ne cherchent pas à négocier. Ils mènent une campagne aéronavale et reprennent Port-Stanley, la capitale, le 14 juin. Elle donne lieu à des heurts et des combats d’une violence rare, renvoyant à une époque que l’on croyait révolue.

Ce conflit entraine la mort de près de 650 Argentins et 250 Britanniques. L’image de la dictature sort grandement fragilisée de la crise, qui entraine la chute du régime l’année suivante.

Depuis, les tensions demeurent latentes et les cicatrices mal refermées… D’abord parce que les corps des soldats argentins n’ont pas été réclamés et ont été enterrés par les Britanniques sans avoir pu être tous identifiés. Il fallut attendre 2012 pour qu’un accord entre les deux anciens belligérants permette de procéder à l’identification, sans avoir à les « rapatrier » ; ce qui revient implicitement à reconnaitre que les soldats argentins qui reposent aux Malouines, ne sont pas sur leur territoire national.

Ensuite, le devenir des Malouines reste un sujet particulièrement sensible. Certes, en 1990, l’Argentine, par la voix du Président Menem, a rétabli les relations diplomatiques avec le Royaume-Uni et assuré renoncer au recours à la force pour les recouvrer. Mais, à l’inverse, les Britanniques n’ont jamais écarté l’option de la force pour préserver leur acquis . Ainsi, alors que Boris Jonson a annoncé l’augmentation du poste budgétaire nucléaire de la défense, il l’a justifiée, entre autres, pour défendre Gibraltar et les Malouines.

La revendication par le droit

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Là où la force a échoué, le droit et la diplomatie n’ont guère été plus fertiles. Dès 1960, s’est ouverte une voie légale pour mettre fin à cette dispute par l’adoption à l’ONU de la résolution 1514 relative à l’octroi de l’indépendance pour les territoires colonisés. En 1963, le Comité des 24 en charge de la décolonisation crée une liste des territoires considérés comme relevant de la résolution évoquée, dans laquelle apparaissent les Malouines. Les Nations Unies incitent donc les deux Etats à entamer des négociations.

Cette résolution est le principal argument avancé par l’Argentine pour revendiquer sa souveraineté. Elle fait aussi valoir ses droits historiques et la proximité géographique. Le Brexit contribue à redonner espoir au pays sud-américain. En effet, exclus des accords de libre-échange entre le Royaume-Uni et l’Union européenne, les habitants voient 90% de leurs exportations potentiellement soumis à des droits de douane. Par ailleurs, elle bénéficie du soutien de nombreux Etats et organisations régionales américaines telles que l’OEA dont le comité juridique reconnaît, en 1976, un droit de souveraineté argentine sur les îles.

Le Royaume-Uni, en revanche, met en avant son contrôle effectif des îles depuis une longue période ainsi que le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Argument façonné historiquement pour favoriser la décolonisation, il est ici mis au service de l’ancienne puissance coloniale via un référendum local organisé en 2013 qui révèle que près de 99% des votants veulent rester attachés à la Couronne. Un argument jugé irrecevable par l’Argentine qui rappelle que cette population a pris la place des Argentins expulsés et qu’elle est composée de Britanniques qui n’y restent que peu et connaissent une forte rotation. Elle considère donc qu’une dissociation entre territoire et population existe.

Jusqu’à présent, les incitations à négocier de l’ONU ont été infructueuses et les relations entre les deux pays se tendent régulièrement. Les présidences de Nestor Kirchner (2003-2007) et Cristina Kirchner (2007-2015) ont, par exemple, donné lieu à des revendications plus radicales et à des hausses de ton.

Des îles toujours plus attractives

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Les importantes ressources halieutiques contribuent à l’attractivité des Malouines. Plus récemment, elles sont apparues riches en hydrocarbures. Au début des années 2010, les opérations de prospection révèlent que près d’un milliard de barils seraient disponibles. Ces découvertes provoquent de nouvelles crispations en 2015, lorsque l’Argentine prend des sanctions contre des entreprises pétrolières, notamment britanniques, comme Rockhopper, qui opèrent dans la zone économique exclusive autour des Malouines. L’extension du plateau continental qui permettrait au Royaume-Uni de s’approprier plus de ressources autour des îles explique aussi la vive préoccupation argentine. Un accord de 1995 prévoyait pourtant le partage des ressources en hydrocarbures. Mais il a été dénoncé unilatéralement par l’Argentine en 2007, peu avant que la technologie et le prix du pétrole favorisent une exploitation mutuellement bénéfique.

Toujours est-il que le Royaume-Uni voit ces réserves comme une aubaine. Elles sont une source supplémentaire de revenus pour les Falkland et permettent de compenser le coût élevé de la défense du territoire.

De par sa position stratégique, ses ressources et le poids mémoriel qu’elles portent, les Malouines risquent encore de faire émerger régulièrement des tensions entre les deux pays au gré des changements politiques et des fluctuations économiques. Et si le recours à la force semble aujourd’hui irréaliste, c’est un risque qui ne peut être écarté pour l’avenir, tant qu’une solution diplomatique ne sera pas trouvée.

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(*) Hugo Marneffe. Diplômé d’un Bachelor de Relations Internationales et de Sciences Politiques.
Il effectue actuellement un Master de Diplomatie au sein de l’École des Hautes Études Internationales et Politiques de Paris et prépare une thèse sur les nationalismes dans l’Union Européenne. Il est stagiaire chez ESPRITSURCOUF.
Engagé dans le domaine associatif, il s’investit au sein de la Fédération Francophone de Débat.


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