POLOGNE :
UN ISOLEMENT DIPLOMATIQUE DÉLIBÉRÉ

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Interview
par
Jean-Pierre Bobichon
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de Sauvons l’Europe

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Comme la Hongrie de Victor Orban, la Pologne sème le trouble en Europe. Petite piqûre de rappel : le parti au pouvoir à Varsovie est le PiS (Prawoi Sprawiedliwosc, Droit et Justice), avec Andrzej Duda à la Présidence de la République et Mateusz Morawiecki à la présidence du Conseil des Ministres. C’est un parti conservateur, autoritaire, réactionnaire par bien des égards, et souverainiste. Il a mis d’office en retraite anticipée les hauts fonctionnaires qui n’étaient pas affiliés au parti. Dont Tomasz Orlowski, qui fut ambassadeur de Pologne à Paris pendant sept ans. Jean-Pierre Bobichon l’a rencontré.
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Tomasz Orlowski, de formation, est archéologue et historien du Moyen Age. Sa vie est liée au mouvement « Solidarnosc », son seul engagement politique, dont il était dès les débuts un simple militant de base. « Il a eu la chance », dit-il, d’entrer au Ministère des Affaires Étrangères peu de temps après la chute du communisme, à l’été 1989. Il y est resté, grimpant, à partir d’août 1990, tous les échelons de la carrière diplomatique : secrétaire d’ambassade, directeur adjoint, chef du Protocole, ambassadeur à Paris et à Rome. Il en a même été brièvement secrétaire d’État. Il a été auditeur de la session européenne de l’Institut des Hautes Études de la Défense Nationale en 1995.

Le Gouvernement Polonais a des relations tendues avec l’Union européenne, quels peuvent en être les enjeux et les conséquences ?

Tomasz Orlowski.

Il faut comprendre deux choses à la base. La majorité nationale-conservatrice au pouvoir considère la politique étrangère insignifiante et inutile pour gouverner le pays. Elle est arrivée progressivement à un isolement quasi-total sur la scène internationale non par incapacité de gérer les relations, mais par la volonté de pouvoir démolir plus facilement le système institutionnel démocratique, l’État de droit et la tripartition des pouvoirs. Elle pense pouvoir remonter le temps en arrière. De l’autre côté, elle nourrit des idées vaguement souverainistes qui la rendent méfiante envers l’Union européenne. Mélange d’ignorance et de mauvaise volonté, le parti PiS compare Bruxelles au Moscou des temps de la guerre froide, et l’entrée de la Pologne dans l’Union européenne, tellement rêvée et si difficilement négociée, à l’asservissement par l’Union soviétique.

PiS pense que l’Union européenne est une organisation internationale comme l’ONU et rejette idéologiquement le principe « d’une union toujours plus étroite ». Il voit l’UE réduite à la distribution des fonds structurels sans aucune contrepartie de la part d’un pays membre. Il refuse toute discussion sur les changements internes qu’il a opérés, aussi bien sur le plan des principes de l’État de droit, de la subordination du judiciaire à l’exécutif, mais aussi sur les droits fondamentaux dont l’Union et ses pays membres sont tous gardiens.

Autoritaire par sa façon de gouverner, PiS n’a pas de considération pour l’Union européenne, la pensant faible et prête à se retirer face à la détermination politique. Poussé de plus en plus par ses courants les plus radicaux, jusqu’au-boutistes et radicalement anti-européens, il entre dans le chemin ou il risque de perdre le contrôle de situation et glisser vers un « Polexit ». Les communiqués officiels se veulent rassurants, mais le discours des ténors du partis les contredits. L’un d’eux a appelé l’UE « l’occupant de la Pologne, auquel nous résisterons comme nous avons résisté contre l’Allemagne nazie » (Marek Suski, membre du bureau politique du parti et ancien ministre).

Quels sont les sentiments des citoyennes et citoyens polonais dans cette ambiance européenne tendue ?

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Les Polonais restent en masse très attachés à l’intégration européenne, bien que le taux d’enthousiasme lentement s’érode. Les médias publics, entièrement sous la coupe du régime au pouvoir, créent une réalité d’un monde parallèle. Me souvenant bien des temps du communisme, je peux assurer qu’ils sont plus mensongers et plus partiaux qu’il y a quarante ans. La façon dont est traité Donald Tusk, présenté comme traître à la cause nationale et tous les mouvements pro-européens, comparés aux collaborationnistes, est profondément choquante.

L’électorat fidèle au PiS, qui peut représenter un tiers du corps électoral, y croit sans réserve. Les nationalistes chauvins et l’extrême droite, qui fut minuscule avant et dont le PiS est le parrain, triomphent, tandis que les autres n’imaginent même pas que la Commission européenne peut punir réellement un pays membre. Le réveil peut être une douche froide. Mais c’est le peuple polonais qui va payer ce prix.

Andrzej Duda, président de la République polonaise. Photo DR.

Depuis son adhésion à l’Union européenne, la Pologne a trouvé sa place auprès des Institutions, organismes européens et acteurs sociaux. Comment, dans les conditions actuelles, la Pologne va-t-elle poursuivre ses engagements au sein de l’Union européenne, sans se discréditer ?

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Il m’est difficile de le dire. D’un côté, je suis mal placé pour parler au nom de ce gouvernement, de l’autre, il est pour moi trop pénible de voir le désastre qu’il est en train de réaliser. Nous considérons que la Pologne est entrée dans la phase finale de la perte de sa réputation internationale, de sa crédibilité et de la sympathie dont elle a été honorée depuis longtemps. Le gouvernement actuel n’a pas d’approche coopérative envers les institutions, il est uniquement revendicatif et méfiant. Il réclame la reconnaissance d’une spécificité politique du pays qui me semble contraire au concept de l’intégration, et qui va à l’opposé de ce que nous avons fait avant. Il sera un frein à toute nouvelle avancée de l’intégration et il fera tout pour l’empêcher. Il n’est pas exclu qu’il essaie de montrer un autre visage, mais ce ne sera qu’une mesure tactique. Je suis persuadée que la Pologne reprendra la place qui est la sienne quand les temps du PiS ne seront plus qu’un très mauvais rêve. Mais je ne sais pas quand ce sera.

La Pologne ne rejoint-elle pas, de fait, les positionnements de Victor Orban à Budapest, ou autres gouvernements des États membres sceptiques ?

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La réponse toute brève est oui. Cette ressemblance me semble pourtant un peu artificielle, car la Pologne et la Hongrie ne se ressemblent point, indépendamment du fait que l’amitié entre nos deux peuples est ancienne, forte et solide. Il est vrai que les deux gouvernements se plaisent à confirmer publiquement et solennellement combien ils sont proches. Mais, il suffit de voir une différence capitale dans l’approche de la Russie, dont la Hongrie est devenue l’un des pays européens les plus proches et les plus favorables. Ceci implique son attitude envers l’Ukraine, dont l’indépendance et la stabilité est pour la Pologne la condition principale pour empêcher la Russie de reconstruire ses influences dans l’ancien espace soviétique. Il y a aussi entre la Pologne et la Hongrie une politique énergétique entièrement différente.

Le peuple polonais a beaucoup apporté à l’Union européenne, comment poursuivre cette contribution indispensable dans le concert européen ?

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Comme je viens de dire, ceci me semble peu probable dans les conditions actuelles. La Pologne remet en doute de plus en plus la finalité du processus européen et donne l’impression de ne pas souhaiter qu’il progresse davantage. Elle la voit en bonne partie comme une forme d’hégémonie exercée par des pays membres les plus forts. La litanie infinie de doléances concerne un traitement inégal des pays et un « deux poids, deux mesures ». PiS ne voit en l’Europe et ne souhaite voir rien d’autre qu’une organisation de la distribution des moyens financiers. Certains représentants du parti au pouvoir prétendent que la Pologne n’y gagne rien, mais qu’au contraire lui sont prélevés de montants plus grands que ceux qu’elle reçoit au retour. Ceci est bien évidement faux, mais coïncide avec tout le discours sur la suite historique des pertes que subissait et subit la Pologne.

Après les 41 ans des accords de Gdansk, fin août dernier, faudrait-il s’inspirer des sources fondamentales qui ont fait la Pologne d’aujourd’hui ?

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La situation est incomparable. A l’époque les Polonais avaient le sentiment que le pouvoir communiste leur était imposé par une suprématie soviétique, donc étrangère. Il y avait donc un facteur important d’une cohésion nationale autour des valeurs patriotiques. Aujourd’hui le patriotisme a été confisqué par le parti au pouvoir et toute critique est présentée comme un acte contraire au patriotisme. Les eurodéputés pro-européens polonais sont souvent montrés et déclarés comme renégats, leurs photos ont été un jour mis sur les potences par les jeunesses néo-nazies, d’ailleurs jamais punies.

Photo pleine page

Mateusz Morawiecki, président du Conseil des Ministres ? Photo DR

A l’époque les Polonais étaient très pauvres et manquaient de tout. Aujourd’hui, grâce à une croissance économique ininterrompue depuis plus de dix ans, la vie est devenue confortable et le PiS dépense à droite et à gauche l’argent que nous avons économisé pour des temps plus difficiles. Déjà on ressent que la distribution des allocations sociales et surtout l’attribution des salaires et des bénéfices faramineux aux gouvernants et leurs proches rend les caisses d’Etat de plus en plus vides, faisant marcher la planche à billet et repartir l’inflation, le fléau que nous avions espéré oublier. Dans les conditions d’une stabilité économique relative et d’un marché du travail très calme, il n’y a pas de raisons pour justifier une protestation massive. Les protestations qui concernent des droits civiques n’ont jamais été majoritaires, en 1980 non plus.

Quelle est la place de l’Église aujourd’hui dans la société polonaise ?

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Ce n’est plus l’Église de Jean-Paul II, dont le nom est prononcé uniquement dans un contexte de sainteté, sans aucune réflexion. L’Église de ses successeurs en Pologne est devenue conservatrice à l’excès. Le conservatisme doctrinal d’abord qui accepte difficilement la personnalité du pape François. On a le sentiment qu’il n’y a ni sympathie, ni compréhension entre eux réciproquement. Il y a une résistance assez ouverte contre les mesures d’assainissement des prêtres qui commettaient des crimes sexuels et n’ont jamais été sanctionnés.

Ensuite, il y a un conservatisme dans la vision du rôle que l’Église devrait avoir dans le pays. L’Europe que Jean-Paul II croyait bénédiction pour la Pologne est considérée par les évêques polonais comme un danger de déchristianisation et de changements de mœurs qu’ils ne souhaitent pas. Il y a enfin une gourmandise matérielle qui fait honte. On a l’impression que l’Église est plus devenue une organisation de gestion, que portant un réconfort a ceux qui en ont besoin. Cette image que je viens de donner est bien sûr partielle et peut être injuste envers des évêques et prêtres magnifiques, remplis d’un véritable sens d’abnégation et de miséricorde. Au nom de cette miséricorde je les supplie de me pardonner des propos durs que je porte contre une certaine Église qu’ils subissent silencieusement. Ils prennent des positions très courageuses en faveurs de ces pauvres réfugies refoulés de la frontière. Je suis sûr que l’esprit du renouveau va s’y propager, mais il y faut du temps.

Des femmes et des hommes de tous les États membres de l’Union européenne se sont mobilisés en soutien à la libération des polonais du joug communiste. Au regard de ce rappel beaucoup pensent « tout ça hier pour çà aujourd’hui » ? Qu’en pensez-vous ?

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Nous gardons en mémoire cet élan de solidarité extraordinaire et générale qui fut commun aux gens indépendamment de leurs opinions politiques ou religieuses. Ils ont le droit de se poser la question. Mais ma réponse est simple, oui, ça valait la peine. Cette solidarité nous a fait meilleurs tous. Nous avons ensemble envoyé dans les oubliettes un régime immonde. La Pologne vit ces dernières années un excès de fièvre. Une fièvre, ça se soigne. Une fièvre, elle peut même avoir un effet bénéfique. Ne perdons pas espoir, et comme le fameux cri « n’ayons pas peur » nous a permis de résister et de changer, croyons en l’avenir et en l’Europe.

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Extraits de Sauvons l’Europe
https://www.sauvonsleurope.eu/

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(*) Jean-Pierre Bobichon a été membre du Bureau national de la CFDT , administrateur principal auprès de la Commission européenne (1986-2003).

Dès l’origine il a été un fervent soutien de Lech Walesa et de Solidarnosc. Il est membre fondateur de Sauvons l’Europe, et Conseiller auprès de l’Institut Jacques Delors 


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