Une vision de la Russie

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Anne de Tinguy (*)
Professeur émérite des Universités
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Anne de Tinguy a récemment publié un ouvrage sur la Russie qui fait déjà référence (Le géant empêtré, éditions Perrin, que nous avons présenté dans la rubrique Livre du numéro 201. Le général (2s) Claude Ascensi, qui supervise la rubrique Défense d’Espritsurcouf, lui a posé quelques questions, en partant d’abord d’un constat.

 

CA – Le budget de la défense russe est passé de 19 milliards de dollars en 1998 à 66 milliards de dollars en 2021, avec un pic de 90 milliards en 2015. Pour importante qu’elle soit, cette augmentation laisse le budget de la défense russe loin derrière celui des Etats-Unis qui a atteint approximativement 750 milliards de dollars cette même année 2021.  Pour autant, cette différence ne se traduit pas par une écrasante supériorité des forces américaines, les forces russes faisant jeu égal, par exemple en matière de SNLE, de missiles nucléaires ou de forces terrestres, tout en restant très compétitives dans le domaine des forces aériennes. Ὰ moins d’imaginer que les données sur lesquelles nous travaillons sont fausses, la question se pose de savoir quelles sont les ressources réelles dont dispose la défense russe pour se maintenir à un tel niveau

AdT – « Les piètres performances de l’armée russe, jusqu’ici considérée comme la deuxième dans le monde, constituent une surprise stratégique. A ce stade, l’issue de l’invasion de l’Ukraine par la Russie est encore imprévisible. Mais l’image d’une armée russe moderne et efficace a fait long feu. Comment expliquer les revers ? La puissance militaire russe a-t-elle été surestimée ?

En Ukraine, le Kremlin a fait de nombreuses erreurs. Il a fait le choix absurde et inacceptable du recours à la force contre un Etat souverain qui ne menaçait pas la Russie. Persuadé que l’effondrement ukrainien serait inévitable et rapide, il n’a pas anticipé une guerre de longue durée. Il a sous-estimé la résistance ukrainienne et surestimé les capacités de l’armée russe, sans définir de stratégie pour une guerre autre qu’éclair.

Ces erreurs expliquent-elles à elles seules l’ampleur des revers subis, pourquoi de si piètres performances alors que la Russie a mené à partir de 2008 une vaste opération de modernisation de ses forces armées ? L’invasion de l’Ukraine montre que l’image d’une puissance militaire retrouvée, créée en menant régulièrement des exercices militaires dont certains étaient d’une ampleur impressionnante et en intervenant militairement en Syrie à partir de 2015, était exagérément positive.

En Ukraine, les forces russes sont engagées dans des combats d’une nature très différente de ceux en Syrie, et elles sont confrontées à une résistance ukrainienne extrêmement forte et très organisée qui, seize mois après le début du conflit, ne faiblit pas et qui est massivement soutenue et dotée en armements modernes par les Etats occidentaux. Elles n’étaient manifestement pas préparées à un conflit de ce type, elles l’étaient d’autant moins qu’elles sont très peu, voire pas du tout motivées, alors que les Ukrainiens se battent sur leur territoire pour la survie de leur nation.

Le conflit révèle par ailleurs de sérieux problèmes structurels. La réforme de 2008 avait donné des résultats, mais elle était inachevée. Le 13 juin dernier, Vladimir Poutine a reconnu que ses forces armées étaient dans certains secteurs insuffisamment dotées et préparées. En outre la portée de la réforme a probablement été fortement affaiblie par la corruption, qui est, rappelle Isabelle Facon, auteur d’un livre sur l’armée russe, « systémique dans le système militaire et l’industrie d’armement » (budgets détournés, vols de matériels, faux rapports, etc…).  A cela s’ajoute un problème d’effectifs auquel le Kremlin a répondu par une campagne de recrutement peu cohérente et une mobilisation « partielle » impopulaire.

Ceci étant dit, la Russie, qui semble apprendre de ses erreurs, dispose de moyens militaires et d’un pouvoir de nuisance qui lui permettent de peser sur le cours du conflit : elle mène une guerre hybride en mobilisant de multiples outils. Début juin, elle a apparemment franchi une nouvelle étape en détruisant le barrage de Kakhovka ».

L’économie

Photo DR.

CA – Le coût de la guerre autant que les sanctions infligées par les Occidentaux auraient dû plonger la Russie dans le marasme. Après plus d’un an de combats, on peut constater qu’il n’en est rien.  L’effondrement économique de la Russie est-il toujours envisageable ?

 

AdT – «  Les sanctions occidentales ont avant tout pour but d’affaiblir la capacité de la Russie à financer la guerre (selon les chiffres du FMI, la récession a été en 2022 de -2,2 %). L’économie russe a en effet mieux résisté que prévu. Ce serait une erreur d’en déduire que l’économie russe est solide et qu’elle n’est pas pénalisée par la guerre et les sanctions. Pour reprendre l’expression de l’économiste Julien Vercueil, l’économie russe est entrée « dans une phase d’érosion » qui risque, du fait de cette confrontation, de « se transformer en rupture ».  Une analyse qui va dans le même sens que celles faites par d’autres économistes comme Sergei Guriev ou Vladimir  Milov.

Les performances de 2022 s’expliquent notamment par le fait que jusqu’à fin 2022 les prix des hydrocarbures ont été élevés et les exportations russes importantes. L’embargo européen sur le pétrole russe et le plafonnement du prix du pétrole n’ont pris effet que fin 2022 début 2023. Elles s’expliquent aussi par le contournement de certaines sanctions, entre autres par le biais de la réorientation des exportations russes d’hydrocarbures vers la Chine et l’Inde.

S’ils sont pour le moment restés limités, les effets socio-économiques de la guerre et des sanctions sont bien réels et ils le seront vraisemblablement encore davantage à moyen terme. Outre le fait qu’elles ont entrainé une baisse des revenus réels de la population, celles-ci ont donné un coup de frein aux investissements, ont entraîné dans certains secteurs (notamment dans celui des transports) un recul de la production industrielle et de fortes désorganisations, une rupture des  liens de la Russie avec ses partenaires historiques, la perte de l’accès aux technologies occidentales, une hémorragie humaine lourde de conséquences, etc. Et la politique de substitution aux importations mise en place se développe dans bien des secteurs au détriment de la qualité et de l’innovation.

Pour que la Russie (re)devienne une grande puissance, il faudrait qu’elle accorde la priorité, non pas au hard power (comme le faisait déjà l’URSS), mais au développement interne du pays, à la diversification de son industrie, à la modernisation de l’économie et des infrastructures, aux investissements, à l’innovation. Ce n’est pas ce qu’a fait Vladimir Poutine. Il ne s’est que très peu soucié de diversifier l’économie et d’investir dans l’innovation : les dépenses de recherche et développement de la Russie par rapport au PIB sont plus de deux fois inférieures à celles des Etats-Unis, de la Chine ou de la France.

Avant même l‘invasion de l’Ukraine, le résultat était sans appel : la Russie est riche en matières premières, mais elle  n’est qu’une puissance économique moyenne. En 2020, avant la pandémie et la guerre, elle n’était que la onzième dans le monde. Elle a une économie de rente dépendante des hydrocarbures, peu diversifiée et donc vulnérable, de surcroît peu productive et peu compétitive. Elle accuse un sérieux retard technologique par rapport aux pays occidentaux et, de plus en plus, par rapport à la Chine. Sa participation aux échanges internationaux est limitée. La structure de son commerce extérieur n’est pas celle d’un pays industrialisé. Et elle est confrontée à de profondes difficultés démographiques et environnementales. L‘invasion de l’Ukraine et ses répercussions ainsi que l’intégration dans la Fédération des régions annexées (si elle se fait) ne peuvent qu’aggraver les gigantesques défis qu’elle doit relever, et continuer à creuser son retard technologique. L’économie a toutes les chances d’être demain encore davantage qu’hier le maillon faible de ses positions dans le monde ».

Démographie
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CA – La mobilisation partielle décrétée par Moscou a entraîné l’exil de nombreux Russes. Le chiffre d’un million d’exilés est souvent avancé. Connaissant l’âme russe, pensez-vous que ces départs seront définitifs, même dans le cas d’un changement de régime ? Et la démographie, puisque vous en parlez ? Les pertes de la guerre, qu’on a tant de mal à chiffrer, mais qui sont considérables, creusent la pyramide des âges ? Cela change-t-il la donne ?

 

AdT –  Les tensions démographiques, dont Vladimir Poutine a souligné la gravité à maintes reprises, constituent une des grandes vulnérabilités de la Russie. Depuis 1991, la population de la Russie a diminué, et  si l’on en croit les projections des Nations unies, elle pourrait continuer à chuter.  En 1992, la Russie comptait 148,5 millions d’habitants. En 2023, en dépit d’un solde migratoire largement positif depuis l’effondrement de l’URSS, de l’inclusion dans les statistiques des quelque deux millions d’habitants de la Crimée annexée, et de la politique familiale volontariste menée depuis plusieurs années, elle n’en compte plus que 144,7 millions.

Aujourd’hui les indicateurs sont une fois de plus au rouge, ce que les autorités russes reconnaissent ouvertement. En mai 2023, Dimitri Peskov, porte-parole du président Poutine, a admis que la Russie se trouvait dans ce domaine « dans une situation très difficile » et Maxime Orechkine, économiste, conseiller du président Poutine, s’est dit « obligé de reconnaître » que les résultats de la politique démographique étaient « décevants et insatisfaisants ». Selon les données statistiques officielles, en 2022, pour la 5ème année consécutive, la population russe a à nouveau diminué. Au cours du premier trimestre 2023, le solde naturel de la population a lui aussi à nouveau chuté. On estime qu’au cours des trois dernières années, du fait de la pandémie, de la guerre et de l’exil,  la Russie a perdu environ 2 millions de personnes.

Cette décroissance de la population a de multiples répercussions sur l’avenir, mais elle pèse aussi sur le marché du travail et sur la cohérence du peuplement du pays. Elle se traduit par une contraction de la population d’âge actif, provoquant sur le marché du travail des pressions particulièrement fortes dans certaines régions et dans certains secteurs. A l’est de l’Oural, d’immenses territoires sont inhabités. Moscou et sa région ont presque autant d’habitants que toute l’immense Sibérie.

Dans ce contexte, l’émigration qui s’est fortement développée depuis le début des années 2010 et qui a été relancée par la guerre en Ukraine a des conséquences d’autant plus préoccupantes que nombre de ceux qui ont quitté la Russie sont qualifiés, jeunes et talentueux. En mai 2023, le vice-président de l’Académie des sciences de Russie a lancé un cri d’alarme : au cours des 5 dernières années, ce sont 50 000 scientifiques qui ont quitté la Russie. La nouvelle vague de départs qui a suivi l’invasion de février 2022 a, semble-t-il, fortement touché d’une part les secteurs de la high tech et des services à forte valeur ajoutée, et d’autre part les jeunes. Tant qu’il n’y aura pas de changement de régime politique en Russie et que la situation socio-économique ne sera pas stabilisée, il est peu probable que ces exilés reviennent. Le résultat est que la Russie se prive d’une grande partie des forces vives dont elle a tant besoin.

Diplomatie
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CA – La guerre a conduit Vladimir POUTINE à se rapprocher d’Etats autoritaires hostiles à l’Occident : la Chine, l’Iran, la Corée du Nord par exemple. La pérennité d’un front anti-occidental, prenant la relève de l’internationale communiste, vous paraît-elle envisageable ? Dans ce cas, POUTINE saurait-il se contenter d’un second  rôle derrière XI-JINPING ?

 

AdT –   « Les répercussions du conflit sur la place de la Russie dans le monde et sur le système international sont très fortes. On assista à un changement d’époque, pour au moins trois raisons.

L’invasion du 24 février a signé la rupture des liens de la Russie avec ce que Vladimir Poutine appelle « l’Occident collectif », ce qui constitue un tournant historique dans son rapport au monde extérieur. Elle a achevé de faire voler en éclats les fondements conceptuels du partenariat russo-occidental mis en place après la guerre froide. La fin de l’interdépendance de la Russie et de l’UE dans le domaine des hydrocarbures témoigne entre autres du bouleversement de la notion d’intérêts communs. Le Kremlin ambitionnait de diviser les Occidentaux et de les contraindre à accepter un recul des positions de l’Union européenne et de l’Alliance atlantique. A ce jour, il n’y est pas parvenu : l’agression russe a eu l’effet inverse. Elle a accéléré l’ancrage de l’Ukraine à la communauté euro-atlantique : le 24 juin 2022, l’UE lui a accordé le statut de pays candidat à l’Union, un signal fort de son engagement à ses côtés. Elle  a poussé les Européens à se rassembler et renforcé les liens transatlantiques. Elle a encouragé les Etats européens à augmenter leurs budgets de défense, donné à l’OTAN une nouvelle raison d’être, conduit la Finlande et la Suède, neutres depuis des décennies, à vouloir y adhérer.

Mais ce qu’on appelle la communauté internationale n’a pas été unanime à condamner l’agression de la Russie et la violation des principes qui fondent le système international (respect de la souveraineté, des frontières et de l’intégrité territorial des Etats). Le conflit a entraîné une fragmentation du monde. Une majorité des Etats émergents a condamné l’invasion russe lors des votes à l’Assemblée générale des Nations Unies, mais un certain nombre d’entre eux (35) s’est abstenu, et la plupart ont refusé de se joindre à la politique de sanctions mise en place par les Etats occidentaux. Si ces pays ne veulent pas prendre parti, c’est qu’ils ne se sentent pas concernés par une guerre qu’ils désignent comme européenne, qu’ils veulent ménager la Russie pour des raisons qui peuvent être économiques, sécuritaires ou autres, c’est aussi parce qu’ils sont animés par un ressentiment à l’égard de l’Occident, en particulier des anciens pays coloniaux. La Russie, depuis les années 2000, multiplie les initiatives en Asie Pacifique et au Moyen-Orient, elle montre un intérêt renouvelé à l’Afrique et à l’Amérique latine (des régions où l’URSS avait longtemps été très présente), en prônant un nouvel ordre mondial qui serait, affirme-t-elle, plus juste car désoccidentalisé. Elle a très habilement su jouer des rancœurs existantes. Elle encourage ce faisant la mise en place d’un front anti-occidental.

Certains de ces pays du Sud jouent un rôle particulièrement important dans le rapport au monde de la Russie poutinienne. C’est en particulier le cas, vous avez raison de le souligner, de la Chine, de l’Iran et de la Corée du Nord qui ont comme caractéristique commune d’être des autocraties. L’amitié « sans limites » (déclaration sino-russe du 4 février 2022) de la Russie et de la Chine qui s’est progressivement développée et diversifiée depuis les années 1990, tient aujourd’hui une place essentielle dans la politique russe et pourrait être déterminante pour l’avenir de la Russie. Elle conforte ses positions dans la vie internationale. Les deux Etats ont une commune vision d’un monde « injuste » dominé par les Etats-Unis, un monde qu’ils entendent restructurer pour leur permettre de prendre la place qu’ils estiment être la leur

La Chine n’a pas condamné l’invasion, elle s’est abstenue à l’ONU (au Conseil de sécurité et à l’Assemblée générale) lors des votes sur l’agression russe et elle a dénoncé  les sanctions occidentales. Mais ce partenariat sert-il les intérêts de la Russie ? A moyen et à long terme, rien n’est moins sûr. Face à la Chine, le différentiel entre leurs deux économies ne cessant de croître, la Russie est dans une situation de plus en plus déséquilibrée qui affaiblit son pouvoir de négociation (la vente d’hydrocarbures à des prix largement inférieurs à ceux du marché mondial le confirme), et mine le dialogue « sur un pied d’égalité » auquel Moscou tient par-dessus tout. Conséquence de la guerre en Ukraine, le Kremlin a une marge de manœuvre qui a beaucoup diminué. Le résultat, s’inquiètent des chercheurs russes, est que la Russie est en train de devenir un « vassal » de la Chine, avant tout intéressée par l’énergie que celle-ci lui fournit à bon prix ».

(*) Anne de Tinguy, docteur en Sciences Politiques, est professeur des Universités émérite, attachée à l’Inalco (Institut National des Langues et Civilisations Orientales). Spécialiste de la Russie, elle est chercheure au CERI (Centre de Recherches Internationales) de Sciences Po. Auditrice de l’IHEDN, elle a publié de nombreux livres de politique étrangère et de politique sociale, dont le dernier : Le géant empêtré. La Russie et le monde de la fin de l’URSS à l’invasion de l’Ukraine, est paru en 2022 aux éditions Perrin, (ISBN 978-2262041731)

Nous avons présenté ce livre dans la rubrique Livre du numéro 201 

 

La Russie d’aujourd’hui peut-elle redevenir la grande puissance qu’elle a été au temps de l’URSS ?

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