BREXIT :
LE SURSIS

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Baudouin Bollaert (*)
Journaliste
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On les avait appelées négociations de la dernière chance, mais elles n’avaient pas permis de trouver un accord samedi dernier 12 décembre. En désespoir de cause, Ursula Von Der Leyen pour les européens et Boris Johnson pour les britanniques, se sont donné un nouveau sursis de deux semaines, espérant trouver avant la fin de l’année matière à pacifier leurs relations futures. Pour l’auteur, très au fait des coulisses de l’UE, un homme porte une grande responsabilité dans cet interminable feuilleton du Brexit : Boris Johnson.
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Par référendum, le 23 juin 2016, la population britannique a voté à 51,9% en faveur d’une sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne. La procédure de retrait, au titre de l’article 50 des traités, a été officiellement déclenchée par le gouvernement de Sa Gracieuse Majesté le 29 mars 2017. L’UE et le Royaume-Uni se sont entendus le 17 octobre 2019 sur un projet d’accord de « retrait ordonné ». Ils ont mis en place une « période de transition » durant laquelle le Royaume-Uni n’est plus membre de l’UE (depuis le 31 janvier dernier) mais reste soumis aux règles commerciales européennes. Cette période de transition prend fin dans quinze jours, le 31 décembre prochain. Jusqu’à ce jour, les deux parties n’ont pas réussi à trouver un accord pour définir leurs nouvelles relations. En cas d’échec, de « no deal », de « Brexit dur », les échanges commerciaux entre européens et britanniques se feront dès le 1er janvier selon les seules règles de l’Organisation Mondiale du Commerce (l’OMC), au risque d’un nouveau choc pour des économies déjà fragilisées par le coronavirus.

Bojo


Un homme, Boris Johnson, le Premier ministre anglais, joue un rôle-clé dans cette affaire depuis l’origine. Pour tenter de mieux cerner celui que l’on surnomme « Bojo », il faut lire Lionel Barber, l’ancien directeur de la rédaction du Financial Times, qui vient de publier à Londres « Les Puissants et les Damnés » (volume non encore traduit en France). Son jugement du locataire du 10 Downing street est peu amène : « C’est un personnage qui présente de sérieuses lacunes. Il est totalement désorganisé, ne respecte aucune règle dans sa vie publique comme privée et ne croit en rien, si ce n’est en sa petite personne. C’est un opportuniste à 100 %. J’étais en poste à Bruxelles en même temps que lui. Il inventait de toutes pièces de prétendus scoops sur les dysfonctionnements des institutions européennes ».

Voilà ce qui s’appelle un portrait au vitriol ou un règlement de comptes en règle ! Dans un souci d’équilibre, cependant, Lionel Barber ajoute dans une interview au magazine Le Point : «  Je dois reconnaître que Johnson avait su capter les débuts de l’euroscepticisme. »

Boris Johnson et Ursula Von Der Leyen, en début de semaine dernière à Bruxelles. Photo EU

Le roi des fake news


Pour avoir été le correspondant du Figaro à Bruxelles à la même époque (1990-1995), je souscris à ce jugement. Les articles de Boris Johnson dans le Daily Telegraph étaient aussi brillants dans le style que mensongers sur le fond. L’intéressé, parangon du Britannique cultivé, excentrique et désinvolte, ne s’en cachait d’ailleurs pas. Je peux témoigner que ses reportages « bidonnés » donnaient des sueurs froides aussi bien à ses confrères qu’à Jacques Delors, président de la Commission européenne, et à son chef de cabinet Pascal Lamy…

Roi des fake news avant l’heure, toutes les contrevérités semblaient acceptables à « Bojo » pourvu qu’elles servent ses idées et ses intuitions. Car, admettons-le honnêtement, il avait perçu avant beaucoup d’observateurs ce désamour de la construction européenne qui allait culminer le 29 mai 2005 en France, onze ans avant le Brexit,  par la large victoire du « non » (54,68%) au référendum sur le projet de constitution européenne.  

Les années ont passé et Boris Johnson a quitté le métier de journaliste pour devenir député conservateur, maire de Londres, ministre des Affaires étrangères et, enfin, Premier ministre… Un sacré parcours ! L’homme n’en demeure pas moins imprévisible, donc peu fiable. Sa chute dans les sondages en Grande-Bretagne l’atteste. Mais, a contrario, son opportunisme peut le sauver si, comme on le dit souvent, « la politique est l’art du reniement »

Le « take back control » – slogan des Brexiters – a ses limites. Plusieurs faits récents le prouvent : ce sont d’abord les plus fervents défenseurs du « leave », dont l’architecte de la campagne et conseiller spécial de Boris Johnson, Dominic Cummings, qui sont remerciés sans ménagement début novembre. C’est ensuite le chancelier de l’échiquier Rishi Sunak qui souligne, soutenu par les milieux d’affaires et les syndicats, qu’un « no  deal » coûterait à la Grande-Bretagne 8% de PIB à moyen terme. C’est, enfin, la victoire de Joe Biden aux Etats-Unis qui pousse « Bojo » à réviser ses plans sur le statut de l’Ulster, l’un des points durs de la négociation de divorce avec Bruxelles.

Le révélateur irlandais


En dénonçant en septembre le « protocole nord-irlandais » contenu dans l’accord de retrait de l’Union européenne signé avec les Vingt-sept, le gouvernement britannique s’était mis à dos, outre les pays de l’UE, la future Administration démocrate. Joe Biden a signifié sèchement à Boris Johnson son attachement au respect des accords de paix du « Vendredi saint ». Le prochain président des Etats-Unis, catholique d’origine irlandaise, ne transigera pas : un « Brexit dur » ne saurait perturber la paix conclue en 1998 en Ulster.   

« Le gouvernement ne peut pas se permettre d’être en guerre avec l’Amérique, d’un côté, et avec l’Europe, de l’autre, au début de l’année prochaine », a commenté sur la BBC l’ancien premier ministre travailliste Gordon Brown. D’autant que, contrairement à Donald Trump, Joe Biden semble enclin à privilégier les relations avec l’Union Européenne plutôt qu’avec la seule Grande-Bretagne. Sur ce dossier, il serait donc fidèle à ce que Barack Obama avait prédit avant le référendum sur le Brexit, à savoir que la Grande-Bretagne, sortie de l’Union européenne, serait « à l’arrière de la file d’attente ».

Du coup, « Bojo » qui voulait faire voter une loi mettant en péril le fragile équilibre entre les deux Irlande – en violation du droit international – va revoir sa copie.

Les 27 ont tenu bon


Après des mois de négociations chronophages, l’heure de vérité approche donc. Face à un Boris Johnson qui, selon le mot d’un diplomate français, n’a cessé d’exiger « le beurre, l’argent du beurre et la crémière en plus », les Vingt-sept ont présenté un front uni pour défendre leurs « intérêts communs » et ne pas voir surgir à leur porte une sorte de Singapour-sur-Tamise. Pas question de laisser aux Britanniques un accès préférentiel au marché intérieur européen – qui draine 46% de leurs exportations – sans accord sur l’Irlande, les zones de pêche, la fiscalité, les aides publiques et le rôle de la Cour de Justice de l’UE dans l’arbitrage des inévitables différends futurs.

Encore faudra-t-il que dans la recherche d’un compromis final, si compromis il y a, ils ne se déchirent pas sur les concessions à faire à « Bojo » pour éviter à ce dernier de perdre la face.

Rédigé le 13 décembre 2020
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(*) Baudouin Bollaert,  ancien rédacteur-en-chef au Figaro, a été le correspondant permanent de ce journal en Allemagne, en Italie, en Grande-Bretagne, aux Etats-Unis et à Bruxelles auprès des institutions européennes et de l’Otan. Il a aussi dirigé le service politique et les pages « Débats et opinions » du Figaro. Auteur de plusieurs ouvrages (dont une biographie d’Angela Merkel et un livre d’entretiens sur l’Europe avec Jacques Barrot), il collabore aujourd’hui à la Revue Politique Internationale.

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