GOLFE ARABO-PERSIQUE:
LE TRIANGLE SULFUREUX

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Le Club des Vingt (*)
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Trois pays ont un rôle majeur dans les Golfes arabique et persique. Les autres pays y ont une part moindre. Les Etats-Unis et la Russie sont les seules puissances extérieures qui y interviennent encore. Hors le domaine économique, l’Europe est quasiment absente.

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Une grande puissance fragile


L’Arabie Saoudite assure son leadership dans la région, un leadership auquel, affaiblis, ni la Syrie, ni l’Irak, ni même l’Egypte ne pourront plus sans doute prétendre avant longtemps. L’Iran est son principale adversaire.

Le Royaume dispose d’atouts importants : un régime fondé sur l’alliance entre une famille (les Saoud) qui détient tous les leviers du pouvoir et les religieux salafistes, des ressources financières tirées du pétrole qui restent considérables (260 milliards de dollars prévus en 2019), un réseau d’influence religieuse à ramifications mondiales, avec notamment la Ligue islamique mondiale et l’Université de Médine qui forme des imams dans le monde entier.
Mais l’Arabie Saoudite soufre de sa fragilité démographique (20 millions de Saoudiens face à 80 millions d’Iraniens) et de la médiocrité de son administration. Si son armée est dotée d’un matériel récent et sophistiqué grâce à un budget militaire équivalent à 10 % de son PIB, elle doit faire appel à des mercenaires et a montré sa faible capacité opérationnelle. Les missiles, probablement d’origine iranienne, qui ont atteint ses installations pétrolières, ont eu un effet de sidération et créé un sentiment de vulnérabilité.

Le prince héritier, Mohammed ben Salmane (MBS) a remis en cause le consensus qui prévalait entre les Saoud, en préemptant le pouvoir au profit de la branche de sa famille. Il induit une politique aventureuse sanctionnée par autant d’échecs et qui a contribué à ternir l’image de l’Arabie Saoudite : affaiblissement de son influence au Liban, échec des groupes salafistes en Syrie, enlisement et désastre humanitaire au Yémen, échec de l’embargo initié contre le Qatar.

En matière de politique étrangère, MBS a misé, surtout sur Trump, mais avec l’assassinat de Khashoggi il est allé trop loin. L’Arabie saoudite rencontre moins l’hostilité de l’Establishment militaire que celle du Congrès et de l’opinion publique américaine.
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Une grande puissance affaiblie


L’objectif essentiel de l’Iran, traumatisé par la guerre avec l’Irak, est d’assurer sa sécurité. La politique américaine a largement favorisé son dessein en le débarrassant de sa principale menace, Saddam Hussein, et en mettant en place, par le jeu démocratique, un pouvoir chiite en Irak. Il a d’autre part affirmé son rôle en Syrie et au Liban par sa présence militaire. Outre sa sécurité immédiate, cette recherche de sécurité explique la volonté de la République islamique, comme c’était déjà dans le passé celle du Shah, de faire du Golfe un espace persique, hors de l’influence de puissances extérieures.

Le poids des sanctions initiées dès la création de la République islamique a contribué à empêcher l’essor d’une économie qui a tous les atouts pour devenir émergente. Une gouvernance défaillante et minée par la corruption a aggravé cette situation. La dénonciation de l’accord de Vienne de 2015 et l’aggravation des sanctions américaines font de l’Iran un pays sinistré économiquement, ne disposant que de faibles ressources financières. Les exportations de pétrole sont tombées de 2,5 millions de barils par jour à 0,6 M/b/j et les investissements étrangers sont totalement taris. Mais l’Iran fait montre aujourd’hui d’une grande résilience face aux sanctions grâce à la solidarité familiale et à la contrebande.

Le budget militaire est le 1/6ème de celui de l’Arabie Saoudite. Mais le pays dispose de troupes aguerries formées de l’armée régulière et des gardiens de la révolution. Les troupes sont dotées de matériels américains obsolètes, mais l’Iran dispose d’une industrie nationale d’armement. Le régime s’appuie à la fois sur un régime administratif performant et sur un réseau répressif efficace à travers le réseau des mollahs et des communautés chiites.

Se voulant protectrice du réseau des bassidjis discriminés, la République islamique a étendu son influence de Téhéran à Beyrouth. Cet acquis en fait un interlocuteur majeur au Moyen-Orient. Mais par son réseau répressif partout, Téhéran a perdu son ascendant moral de défenseur des opprimés. Nasrallah lui-même est contesté au Liban. Les chiites d’Irak ne veulent pas être transformés en République islamique. Le modèle iranien, pour museler les manifestants et les opposants, a échoué.
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Une petite puissance mais un gros carnet de chèques

Le Qatar : sa préoccupation prioritaire est d’assurer sa sécurité et son avenir. Sous la direction du cheikh Hamad et maintenant de son fils Tamim, l’émirat mène une politique extérieure particulièrement active grâce aux moyens considérables (140 Mds/$ prévus pour 2019) que lui donne l’exportation de pétrole et surtout de gaz. D’une part, avec un succès inégal, il a favorisé le Printemps arabe au bénéfice des Frères musulmans, et ceci aussi bien en Tunisie qu’en Libye, en Egypte ou à Gaza. D’autre part, il pratique une politique de soft power, par exemple avec sa télévision Al Jazeera, et en prenant des participations significatives dans de nombreuses sociétés importantes notamment à caractère multinational. Sa sécurité est également assurée par des accords de coopération militaire, notamment avec la France. Il accueille une grande base américaine, mais également les organismes et mouvements les plus divers.
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Etats-Unis en retrait, Russie en progrès


Le désengagement des Etats-Unis, initié par le président Obama, se poursuit avec son successeur. Malgré une reprise de relations plus chaleureuses avec plusieurs pays, notamment l’Arabie saoudite, Donald Trump les a clairement avertis qu’ils devaient compter avant tout sur eux-mêmes pour assurer leur sécurité et leur développement. Son discours du 21 mai 2017 à Ryad est à cet égard très éclairant : « Les nations du Moyen-Orient ne peuvent attendre que leur ennemi soit éliminé par l’Amérique : c’est à elles de décider le genre de futur qu’elles veulent pour leur pays ».

Les Tweets belliqueux du président américain contre l’Iran ne doivent pas abuser. Ainsi en témoigne l’absence de réaction, autre que verbale, lorsqu’un drone américain a été abattu en juin 2019 et lors de l’attaque iranienne de septembre contre des installations pétrolières saoudiennes. Trump et l’Establishment militaire ont la volonté de ne pas provoquer une nouvelle guerre, alors que tous les G.I. n’ont pas quitté le Moyen-Orient. Au reste, la relation avec l’Arabie Saoudite s’est altérée surtout depuis l’affaire Khashoggi.

Cependant les Etats-Unis entendent conserver le réseau de bases militaires qu’ils entretiennent dans presque tous les pays du Golfe. S’y ajoutent leurs intérêts économiques et la vente de matériels d’armement.

Les pays du Golfe n’avaient jamais fait partie de la sphère d’influence de la Russie. Mais celle-ci y développe de plus en plus de nouvelles relations. Pour la première fois, en octobre 2017, un souverain saoudien, le roi Salman, s’est rendu à Moscou. Des contacts fréquents ont eu lieu entre MBS et Wladimir Poutine, notamment à Sotchi. Lors de ce voyage Poutine a également fait escale le lendemain à Abu Dhabi où s’est affirmée la volonté des deux pays de
développer leurs relations dans tous les domaines.
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Les autres

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Les Émirats Arabes Unis (EAU) sont en fait dirigés par Abu Dhabi. L’objectif de celui-ci est d’assurer la sécurité, voire la survie des Emirats situés à l’ombre de l’Arabie Saoudite et de l’Iran. Sous la direction déterminée du prince héritier, Mohammed ben Zayed, il est intervenu hors de ses frontières en Libye, au Yémen et dans la corne de l’Afrique. Sa richesse en hydrocarbures lui a permis de se doter d’un fonds souverain ADIA (Abu Dhabi Investment Authority) de près de 700 milliards de dollars, et de disposer d’un armement et d’une armée de qualité. Il a également développé des accords de coopération militaire accueillant des bases des Etats-Unis et de la France.

Totalement hostile aux Printemps arabes, il entend contrer l’influence du Qatar qui s’est fait le champion des Frères musulmans. Mais les maladresses de son partenaire saoudien l’on conduit à une politique étrangère plus prudente. Au Yémen, il entend se dégager en encourageant le rétablissement d’un Yémen du Sud. Il a repris des relations diplomatiques avec Bachar el-Assad et il souhaite éviter toutes sources de conflit avec l’Iran.

Israël marque un intérêt croissant pour les pays du Golfe. Cet intérêt tient d’abord à la « menace existentielle » que représenterait l’Iran accusé de développer un programme nucléaire à caractère militaire. Pour Tel-Aviv, l’accord de Vienne est un leurre. Il est vrai que, de ce son côté, l’Iran entretient une rhétorique agressive. Le Hezbollah libanais a montré ses capacités militaires. L’appui donné au régime de Bachar el-Assad a permis à Téhéran d’affirmer la présence en Syrie de la force Al-Qods et des milices chiites dont il forme les cadres et qu’il finance. Les frappes israéliennes effectuées en Syrie contre l’Iran ne l’a pas amené à y réduire sa présence.

Les pays du Golfe, notamment Arabie Saoudite, Emirats Arabes Unis, Oman et Qatar, ont établi de plus en plus ouvertement des relations avec Israël. La coopération entre les services de renseignements est active. Mais une véritable normalisation passera nécessairement par une solution de la question palestinienne.

La Turquie entretient des relations normales avec l’Iran et partage des affinités avec le Qatar. Elle a profité de l’embargo affectant celui-ci pour développer sa présence économique.
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Personne ne veut la guerre

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Florence Parly sur la base française d’Abu Dhabi. Les émiratis ne veulent pas qu’on en photographie les installations.  Photo MinAr

L’Arabie Saoudite, consciente de ses faiblesses et de la vulnérabilité de ses installations pétrolières, ne veut pas prendre le risque d’une attaque comparable à celle du 14 septembre. Le président Trump, fort de son succès après la mort d’al-Baghdadi, veut écarter tout risque de nouvel engagement guerrier pendant la période électorale. En Israël, la confusion politique détourne l’opinion de la « menace existentielle israélienne ». L’échec de l’initiative prise par le président Macron au G7 de Biarritz montre la difficulté d’une négociation, même modeste.

Le scénario le plus probable, tout au moins dans l’immédiat, pourrait être le maintien du statu quo, ponctué éventuellement d’escarmouches. Mais l’Iran entend maintenir la pression tant qu’il ne pourra pas exporter une quantité significative de pétrole. En outre, il ne faut pas exclure des initiatives plus vigoureuses du côté américain si le programme nucléaire était repris au-delà des quelques entorses symboliques à l’accord de Vienne qui ont pu être faites du côté iranien jusqu’à maintenant, comme l’enrichissement dépassant le niveau de 3,7% prévu dans l’accord ou le recours à des centrifugeuses avancées. Il n’en serait de même si un incident suscité par l’Iran se traduisait par la mort de ressortissants américains ou si le programme nucléaire de l’Iran reprenait ses ambitions initiales. Dans ce cas, une intervention ponctuelle, qui pourrait atteindre des objectifs iraniens, voire son territoire même, serait possible.

Il y a peu de décennies encore, la France avait un grand rôle dans la région. Aujourd’hui, aucune grande puissance n’est en mesure d’imposer sa solution. De fait, le Moyen-Orient est désormais entre les mains du Moyen-Orient. Mais n’étant mal avec personne, la France, à condition d’en avoir la volonté politique, peut désormais jouer le rôle d’un « go between ».

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LE CLUB DES VINGT (*)

Hervé de CHARETTE, Roland DUMAS (anciens ministres des Affaires Étrangères), Francis GUTMANN -président du Club-, Gabriel ROBIN (Ambassadeurs de France), Général Henri BENTEGEAT, Bertrand BADIE (Professeur des Universités), Denis BAUCHARD, Claude BLANCHEMAISON, Hervé BOURGES, Jean-François COLOSIMO, Jean-Claude COUSSERAN, Dominique DAVID, Régis DEBRAY, Anne GAZEAU-SECRET, Jean-Louis GERGORIN, Renaud GIRARD, Bernard MIYET, François NICOULLAUD, Jean-Michel SEVERINO, Pierre-Jean VANDOORNE

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