DEUX ESPIONS
FACE A FACE

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Pascal Le Pautremat (*)
Rédacteur en chef d’ESPRITSURCOUF
Géopoliticien

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Les éditions Mareuil peuvent se féliciter d’ouvrir une voie, demeurée inexploitée jusqu’à ce jour : la publication, en France, d’un ouvrage mettant face à face, ou plutôt côte à côte, de manière cordiale, deux anciens agents du monde du Renseignement, l’un du KGB, l’autre de la DGSE. L’auteur a lu avec avidité ce recueil d’entretiens, menés par Martin Leprince.

Sergueï Jirnov, ancien officier traitant (OT) du KGB de 1984 à 1992, appartenait à la Direction S, le service des « illégaux ». Il a suivi une formation initiale de près de trois ans à l’Institut Andropov (Ecole du renseignement extérieur russe), pour être, in fine, pleinement capable de remplir des missions sous couverture en France, à Paris. Côté français, c’est François Waroux, de vingt ans son aîné, lui-même ancien officier traitant entre 1977 et 1995, d’abord au SDCE (Service de documentation extérieure et de contre-espionnage 1945-1982) puis à la DGSE (qui succède au SDECE en 1982).

Sergueï Jirnov et François Waroux ont tous deux accepté de se prêter à ces échanges éclairants, surtout pour les néophytes, en abordant des questions thématiques mises en avant par Martin Leprince. L’ensemble témoigne d’une dimension pédagogique, avec la volonté partagée de dévoiler un peu plus un milieu traditionnellement opaque, sans révéler évidemment le moindre secret d’Etat.

Regards croisés au temps de la guerre froide

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Au gré de huit chapitres, les deux anciens officiers traitant abordent successivement les raisons qui ont motivé les espions pendant la Guerre froide, avant de développer les processus de recrutement et de formations de part et d’autre du Rideau de fer. Le distinguo entre démocratie et autocratie communiste se perçoit distinctement au gré des explications et des précisions. La disproportion aussi des moyens et des personnels alloués au Renseignement (Espionnage et Contre-Espionnage) est flagrante entre les deux pays. Sergueï Jirnov démontre la force de l’emprise du KGB qui avait largement infiltré les services français et les arcanes de la Haute administration de l’Etat français.

Il donne ainsi un exemple probant de la capacité opérationnelle du KGB. Dans le cadre de l’affaire Farewell, nom de code du lieutenant-colonel du KGB Vladimir Vetrov (1932-1985) qui communiqua de précieuses informations aux agents français de la DST (Direction de la Surveillance du territoire), 47 diplomates soviétiques soupçonnés d’espionnage furent expulsés en mars 1983 à la demande de François Mitterrand. Parmi eux se trouvait Nikolaï Tchtetvérikov, chef de l’antenne du KGB à Paris, qui œuvrait sous couverture à l’Ambassade de Russie. L’intéressé était en fait un contact privilégié de longue date du président de la République. Les deux hommes se connaissaient bien avant le début du mandat présidentiel de Mitterrand, qui l’appelait régulièrement sans en référer à son conseiller diplomatique, ni même au ministère des Affaires étrangères…

Un approche démythifiée et humaine

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Il est intéressant de suivre le parcours de Sergueï Jirnov, jeune étudiant aux compétences avérées qui, passionné de culture française, parviendra à être affecté en France, au gré d’une succession d’évènements qui doivent au hasard, diront certains, à la destinée, diront d’autres, ou à une logique dans l’art stratégique autant que tactique de l’URSS. Il intégra l’ENA (1991-1992) où il devait pouvoir se rapprocher de certains de ses membres appelés à occuper des fonctions dans la haute administration de l’État français.

Bien loin d’une approche ampoulée du Renseignement et de ses rouages, Sergueï Jirnov et François Waroux insistent, tous les deux, sur la réalité, souvent monotone et psychiquement lourde, de la fonction ingrate d’Officier traitant. Tout en effectuant quelques focus sur les techniques employées, ils démythifient le métier. L’occasion aussi pour eux d’égratigner, au passage, des séries telle que Le Bureau des Légendes, qu’ils jugent pleine d’invraisemblances et de situations ubuesques.

Par contre, ils soulignent les motivations des agents, leur foi dans le système qu’ils servent ; ces convictions profondes qui doivent leur permettre d’accepter de nombreux renoncements, la mise en retrait de bien des aspects éthiques et naturels de l’existence. Mensonge et duplicité sont fréquents à l’égard de leurs sources (ou honorables correspondants). Toute réelle amitié est impossible, alors que la nature même de leurs interlocuteurs s’y prêterait volontiers. Et que dire des sentiments amoureux…

Sergueï Jirnov et François Waroux confirment, de manière simple et directe, la réalité froide de leur travail sous couverture : celles de pratiquer un travail de « voyou » légitimé pour raison d’Etat, en agissant par manipulation, en trahissant le fondement des relations humaines. Jusqu’à ce que leur éthique personnelle les conduise aussi à réprouver dans certains cas, la capacité à faire du mal à des personnes tiers, somme toute  bien innocentes. Sergueï Jirnov, entre les lignes, suscite ainsi une certaine compassion, car il témoigne combien toutes ses missions l’ont amené à contourner un mariage, et des relations durables. Il a été amené à mettre en retrait une dimension de sa vie d’homme..

En dépit de leur convergence, les échanges entre les deux hommes mettent en exergue deux personnalités bien différentes. Sergueï Jirnov est assurément plus prolixe, parfois ironique, affichant une clairvoyance sans basculer dans l’amertume. Il aurait pourtant le droit de le faire, lui qui a décidé de quitter son pays, d’en dénoncer les dérives au point d’être considéré, depuis plus de 20 ans, comme un opposant à Vladimir Poutine (qu’il a croisé au cours de sa formation et sur lequel il donne diverses anecdotes), et d’être perçu comme traitre. Il a ainsi dû renoncer aux liens avec sa famille, restée en Russie.

François Waroux, en revanche, est plus en retenue. Il est vrai aussi qu’il avait déjà largement développé son passé d’officier traitant dans un ouvrage paru en 2017, James Bond n’existe pas, chez le même éditeur

Entre ombre et lumière…

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Au terme de ce voyage, les deux agents portent un regard cru sur la réalité et la portée de leurs missions. Pour Sergueï Jirnov, les agents secrets n’ont pas, ou n’ont plus d’utilité, tant le recueil ou la collecte d’informations peut se faire désormais par maintes autres possibilités, notamment via le cyber espionnage. François Waroux se veut plus nuancé en considérant que la diplomatie ou la guerre électronique ne sont pas non plus assurées d’obtenir les résultat escomptés.

In fine, il s’agit donc de démythifier un métier qui est au cœur de bien des fantasmes, en insistant sur sa dimension cynique et en rappelant que les agents eux-mêmes, évidemment, ne sont que les rouages de systèmes étatiques qui savent les exploiter pour raisons d’Etat, en jouant sur la corde du sentiment national. Des agents qui reconnaissent aussi être des particules dans un espace clair-obscur…

Sergueï Jirnov, François Waroux.
KGB – DGSE, deux espions face à face

Paris, éditions Mareuil, 2021, 208 pages.

Ce livre est présenté dans la rubrique LIVRE de ce n° 165 du 31 mai 2021

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(*) Pascal Le Pautremat est Docteur en Histoire Contemporaine, diplômé en Défense et Relations internationales, officier (diplômé ORSEM) dans la Reserve opérationnelle depuis 1993. Il a enseigné à l’Ecole Spéciale militaire de Saint-Cyr et au collège interarmées de Défense, et est Conférencier et Chargé de cours dans l’Enseignement supérieur sur les crises et conflits contemporains. Auditeur de l’IHEDN (Institut des Hautes Études de Défense nationale), ancien membre du comité de rédaction de la revue Défense, il est le rédacteur en chef d’ESPRITSURCOUF.
Depuis 2017, Pascal Le Pautremat s’est tourné vers les sociétés et les structures publiques en matière d’analyses géopolitiques et géoéconomiques, de positionnement à l’étranger, d’analyses des Risques et Opportunités Pays. Son dernier ouvrage « Géopolitique de l’eau : L’or Bleu” est présenté dans le numéro 152 d’ESPRITSURCOUF du 30 novembre 2020


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