POUTINE
ET

LE VACCIN RUSSE

Sergueï Jirnov (*)
Consultant en relations internationales

K

L’auteur, ancien officier supérieur du KGB, réfugié politique en France depuis 2001, n’aime pas Vladimir Poutine. Aussi, lorsque ce dernier a annoncé le 11 août que la Russie avait mis au point le premier vaccin opérationnel contre le Covid19, il ne l’a pas cru une seule seconde, et a sans doute éclaté de rire. Il a surtout pris sa plume pour nous dire ce qu’il pensait de l’état de la science dans la Russie d’aujourd’hui.

Dans le passé, nombreux étaient ceux qui, dans leurs convictions communistes et croyances purement idéologiques, s’exaltaient devant les prétendues avancées scientifiques des soviétiques.

Certes, l’URSS a été la première à mettre un satellite en orbite (Spoutnik en 1957), et un homme dans le cosmos (Gagarine, en 1961). Mais la plupart des avancées technologiques soviétiques étaient … volées en Occident par les espions. Le plus célèbre en France, Vladimir Vetrov, alias « Farewell », avait révélé à la DST entre 1981 et 1983 toute l’étendue du pillage scientifique exécuté par le KGB et le GRU dans le monde occidental, pendant des décennies.

Le verdict du Nobel


Laissons de côté les idéologies et les sentiments partisans. Regardons juste quelques chiffres : le nombre de lauréats du Prix Nobel par pays, depuis 1901. Les Etats-Unis arrivent au premier rang avec 383 lauréats, la Grande Bretagne est au deuxième rang (132 lauréats), l’Allemagne est troisième (108), la France quatrième (70), la Suède cinquième (32). L’URSS (et la Russie) n’apparaissent qu’à la sixième place, avec 31 lauréats. Tout est clair dans ce tableau : les USA sont loin devant tout le monde, ils devancent l’URSS et la Russie actuelle, non pas de quelques distinctions, mais de plus de 12 fois !

Malgré tout, depuis l’arrivée au pouvoir de Poutine en 2000, la Russie a pu compter 6 lauréats Nobel. La plupart (5 sur 6) dans la physique, ce qui veut dire que si l’on enlève cette discipline, il ne reste plus rien de scientifiquement important en Russie. Mais si l’on regarde ces lauréats d’encore plus près, le chiffre des 6 Nobels russes de l’époque poutiniste se révèle totalement faux, car 4 sur 6 avaient quitté depuis longtemps la Russie, ils ont travaillé et obtenu leur prix à l’étranger pour le compte des universités occidentales. Et 3 sur 6 ont été récompensés pour des travaux menés du temps de l’URSS, bien avant l’arrivée de Poutine au pouvoir :
– Jaurès Alferov (travaux sous l’URSS, avant Poutine), Physique, 2000
– Alekseï Abrikossov (USA, travaux sous l’URSS, avant Poutine), Physique, 2003
– Vitaly Ginzbourg (travaux sous l’URSS, avant Poutine), Physique, 2003
– Léonide Hurwicz, Économie, 2007 (Pologne, Suisse, USA)
– Andre Geim, Physique, 2010 (UK, Manchester)
– Konstantine Novosselov, Physique, 2010 (UK, Manchester)

Cérémonie de remise des prix Nobel à Stockholm. Capture d’écran de France 3

Cela veut dire que, depuis 20 ans, sous le régime de Poutine, la science russe actuelle n’a obtenu aucun prix Nobel ! Tandis qu’à la même époque les Etats-Unis ont eu 126 nouveaux lauréats, la Grande Bretagne 32, le Japon 20, la France 13, l’Allemagne 11 !


La fuite des cerveaux


Pourquoi la Russie de Poutine n’a-t-elle pas de capacités scientifiques majeures ? Tout simplement parce que le pays, après la chute du communisme et la dislocation de l’URSS, a connu le pire exode des cerveaux après celui de la révolution d’Octobre 1917. On l’estime à plus de 1,5 millions de personnes rien que pour les années 1990.

Les statistiques officielles russes actuelles publiées par Rosstat, l’agence gouvernementale, démontrent que, depuis le début du règne de Poutine en 2000, chaque année 350 mille Russes (donc 7 millions de personnes en 20 ans) ont quitté leur pays pour s’installer en Occident, aux USA ou en Europe occidentale. Selon les estimations officielles russes, 41% des Russes entre 18 et 24 ans rêvaient en 2018 de partir vivre en Occident et singulièrement en Europe.

Ce sont les chiffres qui peuvent paraître assez raisonnables dans le monde de la libre circulation des personnes et des capitaux. Sauf que les statistiques des pays d’accueil comptabilisent 3 à 6 fois plus de migrants venus de Russie. Les évaluations les plus hautes parlent de 30-40 millions de russes qui auraient émigrés de Russie et vivraient à l’étranger.

Pourquoi une telle différence dans les chiffres ? L’explication est toute simple : les statisticiens russes considèrent qu’un citoyen émigre définitivement à compter du moment où il annule sa résidence principale (propiska) en Russie. Ce que très peu de Russes font en réalité. La plupart du temps, ils laissent derrière eux parents, frères et sœurs, cousins, amis et des biens immobiliers. Ils ne veulent pas couper ces liens définitivement,  par ruse, amour, précaution, nostalgie ou faiblesse humaine. Cela crée une énorme différence entre la réalité migratoire, une fuite nette et massive des cerveaux russes vers l’Occident, et les statistiques russes et occidentales.

Que pensent de Poutine les jeunes Russes, surtout les plus diplômés, éduqués et compétents, ceux qui sont sûrs de trouver facilement du travail à l’étranger, sont capables de s’y intégrer facilement et qui parlent les langues étrangères ? Ils ne font pas forcément de politique dans l’opposition, mais votent avec leurs pieds.

Youri Gagarine, le premier homme
dans l’espace : peut-être le plus beau
succès des scientifiques et des
ingénieurs russes.

Qui reste en Russie ? Les « patriotes », les moins éduqués et dégourdis, les conformistes, les conservateurs, les carriéristes qui sont ravis de prendre les places libérées auxquelles ils ne pouvaient prétendre par manque de compétences. Ainsi le niveau général baisse d’année en année catastrophiquement.

Où sont les produits et les idées russes dont le monde entier rêve ? Le régime de Poutine est en vérité une république bananière (une rente pétrolière, gazière et de matières premières) avec les restes délabrés de l’arsenal nucléaire soviétique, incapable de produire elle-même aucune haute technologie.


Poutine a-t-il menti ?

Et pourquoi pas ? Il a déjà tellement menti : sur les attentats organisés par le FSB contre les citoyens civils russes en septembre 1999 avant les élections ; sur les vraies raisons du naufrage du sous-marin « Koursk » et de la non intervention des secours ; sur l’exécution des otages par les tirs des chars russes lors de l’assaut de l’école à Beslan ; sur les guerres en Géorgie et Ukraine ; sur les résultats de toutes les élections truquées en Russie depuis 20 ans ; sur le système de dopage d’état dont bénéficiaient la majorité des sportifs de hauts niveaux ; sur les dizaines d’assassinats politiques, dont ceux d’Alexandre Litvinenko, d’Anna Politkovskaya, de Boris Nemtsov, etc.

En Russie il y a même une blague populaire : si vous voyez Poutine bouger ses lèvres, c’est qu’il est en train de mentir. Donc, l’annonce de Poutine sur le prétendu vaccin révolutionnaire russe, c’est beaucoup de paroles en l’air et aucune preuve matérielle fournie à la communauté scientifique internationale. Il s’agit juste d’une guerre de communication entre la Russie, les USA et la Chine : qui va le premier sauver le monde du Covid-19 ?

Pour l’anecdote : l’un des 2 centres qui auraient développé ce supposé vaccin est « Vector-M » situé à Koltsovo près de Novossibirsk, ville fermée, typiquement soviétique. On y travaillait sur les armes bactériologiques et biochimiques ! Et avec ça, en 2018, les agents de Poutine n’étaient même pas capables d’empoisonner « correctement » les Skripal en Angleterre ! Quel professionnalisme !

Et la fille du président russe servirait de cobaye pour un vaccin dont on ne sait  rien sur les effets secondaires à long terme ; C’est de la pure folie ! Ou de la pire propagande…

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(*) Sergueï Jirnov, ancien officier supérieur du KGB, s’est exilé définitivement en France en 2001 avec le statut de réfugié politique. Il est consultant en relations internationales et en géopolitique. Il est l’auteur du livre « Pourchassé par le KGB : la naissance d’un espion », paru aux éditions Corpus Délicti en 2019. Ce livre est présenté dans la rubrique LIVRES de ce n°145.

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