RENSEIGNEMENT MILITAIRE FRANÇAIS :
COMPARAISON 1914 / 1939

(2ème partie)

;Olivier Lahaie (*)
Historien

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Dans notre précédente publication, le n°144 du 10 août, nous vous avons proposé la première partie d’une étude consacrée au renseignement militaire  français à travers les deux guerres mondiales. Voici donc la seconde partie : où, quand, comment les allemands vont-ils attaquer ?
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En 1906, le SR ( Service de Renseignement) a récupéré une version du plan Schlieffen qui indique clairement que les armées allemandes vont violer la neutralité belge pour tourner l’aile gauche française. Avant la Grande Guerre, c’est donc l’hypothèse qui est retenue par Joffre comme étant la plus probable. Mais il est persuadé que les Allemands ne vont pas utiliser leurs corps de réserve en première ligne et estime donc « a priori » que, faute d’effectifs suffisants, le mouvement débordant de l’aile marchante ennemie va manquer d’amplitude et ne dépassera pas le cours de la Meuse. Son 2ème bureau ne parvient pas à le convaincre que cette certitude est coupée des réalités. Or, la conséquence est grave pour le corps expéditionnaire britannique et pour la 5ème armée du général Lanrezac qui, sur l’aile gauche, vont se retrouver en infériorité numérique et en grand danger d’enveloppement.

En 1939, le généralissime Gamelin est convaincu que les Allemands vont une nouvelle fois choisir de traverser la Belgique pour attaquer la France. Il estime aussi que, la motorisation aidant, Hitler prévoit d’envahir du même coup la Hollande et le Luxembourg. Le 10 janvier 1940, les Belges s’emparent accidentellement du « Plan Jaune » allemand : Hitler veut effectivement envahir la Belgique neutre, mais aussi la Hollande et le Luxembourg. L’État-major français est alerté. Gamelin arrête donc les ultimes dispositions du plan « Dyle-Breda » qui prévoit de faire monter vers le Nord les unités motorisées et mécanisées françaises afin de tendre la main aux Hollandais et aux Belges et opposer ainsi un front défensif homogène à l’envahisseur, loin des frontières françaises.

Las pour les Alliés, suite à la capture de son plan d’opérations, le haut commandement de la Wehrmacht adopte un autre plan, concocté par Manstein, et qui a la faveur d’Hitler. Si les trois pays cités vont bien être envahis, l’effort principal portera contre la France, attaquée par surprise sur un point du front non-protégé par la ligne Maginot, tandis que ses armées seront déjà engagées en Belgique pour contenir l’invasion allemande.

Une part importante de l’armée française était engagée en Belgique, pendant que les Allemands perçaient dans les Ardennes.
Photo DR.

Quand vont-ils attaquer ?


Défi pour les SR, déterminer avec précision la date de l’agression ennemie. Le 28 juin 1914 à Sarajevo, un événement imprévisible va servir d’étincelle, libérant l’engrenage fatal des alliances militaires. Dans les semaines qui suivent, et malgré les déclarations de bonnes intentions qui se succèdent dans les chancelleries, chaque capitale européenne sent que la marche à la guerre est inévitable à cause des dispositions prévues par les différents plans d’opérations. Dès la mi-juillet 1914, le SR ne cesse de prévenir le haut commandement que l’armée allemande convoque discrètement ses réservistes, fait revenir ses permissionnaires ou réquisitionne des chevaux, autant de mesures préparatoires à l’ouverture d’un conflit. Le 31 juillet, la déclaration du « Kriegsgefahrzustand » pousse Joffre à demander au ministre de la Guerre la mise en place du dispositif de couverture protégeant la mobilisation. Le SR prévient ensuite Paris de la violation de la frontière belge, signal que Joffre attend pour déclencher les offensives du Plan XVII.

En septembre 1939, rien de tout cela, puisque l’ouverture des hostilités est provoquée par la déclaration de guerre franco-britannique à l’Allemagne, elle-même consécutive à l’agression contre la Pologne. On tombe aussitôt dans un état de guerre larvée à l’Ouest : la « drôle de guerre ». Á l’issue de la campagne de Pologne et après les affrontements en Norvège, l’interrogation majeure est de déterminer le moment où Hitler compte lancer son offensive à l’Ouest. Après une série de fausses alertes, pendant lesquelles les nerfs de l’armée française sont mis à rude épreuve, le SR parvient à indiquer, dans la première semaine de mai 1940, que l’assaut nazi va se produire entre les 10 ou 11 du même mois.


Impact du résultat des SR français sur les opérations de 1914


Au tout début de septembre 1914 ; après plusieurs semaines de défaite et de repli, les armées françaises se rétablissaient miraculeusement sur l’Ourcq. Au soir du 14 mai 1940 en revanche, la Meuse est franchie en force par les panzers du général Gudérian, et l’exploitation de ce succès initial commence aussitôt. Pourquoi Joffre est-il passé si près de la catastrophe fin août 1914 et pourquoi Gamelin n’a-t-il pu l’éviter en mai 1940 ? Les SR français ont-ils démérité en ne dépeignant pas correctement l’adversaire ?

Entre 1906 et 1914, le tort des décideurs français, civils ou militaires,  a été de ne pas se baser sur des renseignements concrets à propos de l’Allemagne ; Ils se sont plus fiés à leur intuition, voire à leur imagination. Après l’échec de la bataille des frontières, beaucoup ont prétendu que l’armée française ne savait rien de l’Allemagne ni de son armée, du fait de l’incompétence du 2ème bureau ou du manque de moyens des agents du SR. Rien n’est plus faux.

En réalité, Joffre a été victime de ses idées toutes faites et de celles de son entourage. Parlant des réservistes allemands, il écrit dans ses mémoires : « Nous étions fondés à admettre que nos adversaires ne confieraient pas le sort des premières rencontres à des troupes manifestement inférieures ». Le 28 mars 1914, il approuve un plan de renseignements mais ce document établit de façon imparfaite les besoins, puisqu’il est le reflet de ses conceptions erronées à propos de l’ennemi : le généralissime a fixé au préalable des transversales, et aucune ne s’étendait au-delà de la Meuse. 

7 septembre 1914, la garnison de Paris envoyée en renforts sur la Marne.
Photo archives militaires

En août 1914, il n’y avait donc aucune possibilité d’être renseigné sur l’extension du mouvement de l’aile nord allemande sur la rive gauche de la rivière. Joffre est resté sourd à tous les avertissements, aveugle devant toutes les preuves qu’on lui produisait. Il a finalement nié l’utilité du renseignement, négligé le professionnalisme des organes de recherche à sa disposition. Ce n’est que le 25 août qu’il comprendra qu’il s’est fourvoyé sur le volume des forces allemandes et sur leur intention, moment où toutes les offensives du Plan XVII ont échoué et où les armées ennemies, en marche vers Paris, ont déjà dépassé Valenciennes et Givet.

Impact du résultat des SR français sur les opérations de 1940


Si Joffre – ayant mal engagé l’épée, ainsi que l’a écrit si élégamment de Gaulle – a pu se rétablir miraculeusement début septembre 1914, il n’en a pas été de même pour Gamelin en mai 1940. Dès le 14 en effet, l’adversaire s’est ouvert une brèche en direction de la Manche ou de Paris et, à l’époque du char et de l’avion, engins de combat véloces, il n’est plus temps d’organiser la bataille sur une seconde position : le miracle de la Marne ne se renouvellera pas. Comment l’impensable a-t-il pu se produire ?

Il semble tout d’abord que le haut commandement français, vivant sur le souvenir glorieux de la Grande Guerre, ait négligé de préparer l’armée française à la guerre moderne, Regardant son homologue allemand comme s’il s’agissait de sa propre image reflétée par un miroir, il s’est imaginé que les courants modernistes qui secouaient la Wehrmacht seraient étouffés par le poids de conceptions opérationnelles plus traditionnelles. N’avait-il pas lui-même lutté contre le colonel de Gaulle et sa curieuse conception de la guerre blindée ? La façon dont Guderian comptait utiliser le char n’a pas retenu son attention, parce qu’il s’accrochait à l’idée surannée, mais selon lui universelle, que cet engin servait (et ne pourrait servir) qu’à l’« accompagnement de l’infanterie ».

Même l’avertissement de la campagne de Pologne a été pris à la légère. Pourtant, la guerre faite là-bas par l’Allemagne était riche d’enseignements et le 2ème bureau en avait suivi de près le déroulement. Ses conclusions auraient dû inciter l’armée française à s’intéresser à l’utilisation massive et concomitante du char et de l’avion. Mais le haut commandement a cru bon de demeurer dans la conception défensive imposée par la ligne Maginot. Une brochure décrivait les procédés tactiques ayant facilité la victoire allemande en Pologne. Distribuée au début d’octobre 1939, elle fut accueillie avec scepticisme. La réponse du commandement français à ce que le SR affirmait être l’enseignement majeur de la campagne de Pologne, c’est-à-dire qu’il y avait certainement une conception tactique à rénover, a été de dire : « La France n’est pas la Pologne : il est hors de question de faire la guerre à l’Ouest comme à l’Est ! ».  

Après le dédain des réflexions du 2ème bureau pointant une évolution dans l’art de la guerre outre-Rhin, il y a l’hypothèse « Ardennes », qui certes occupait l’esprit de l’état-major français, mais que le cartésianisme de Gamelin tendait à repousser. En 1938, un exercice, prévoyant une « attaque brusquée » de la 2ème Armée française par des forces blindées, avait pourtant suggéré que cette dernière serait enfoncée, avant même que les réserves soient arrivées pour colmater la brèche. Gamelin avait jugé le résultat de l’exercice peu réaliste, critiquant notamment le rythme de progression rapide attribué au parti adverse lors de la phase d’exploitation. Depuis lors, l’état-major s’était convaincu que si les Allemands attaquaient à cet endroit, il ne pourrait s’agir que d’une tentative de diversion, compte tenu de l’extrême difficulté à s’affranchir de l’obstacle naturel constitué par le massif ardennais.

12 Mai 1940, blindé allemand traversant la forêt ardennaise : c’était invraisemblable, selon l’Etat-Major français.
Photo archives militaires.

Par ailleurs, dans l’esprit des officiers du 3ème bureau (opérations), pour que les Allemands franchissent la Meuse, il faudrait d’abord qu’ils concentrent une artillerie puissante, ce qui laisserait mathématiquement le délai suffisant aux réserves françaises pour contrecarrer leur entreprise. Malheureusement pour les Français, Guderian désobéira à ses supérieurs, se passant d’artillerie et faisant massivement appel à l’aviation d’attaque au sol.

En mars-avril 1940 pourtant, le SR avait acquis la certitude que c’est l’hypothèse « Ardennes » qui avait été choisie par Hitler, l’ « Oberkommando der Wehrmacht » étudiant l’état des routes et les cours d’eau sur l’axe Sedan-Abbeville. Le chef du SR en rendit compte au général Georges et au chef du 3ème bureau du GQG. Ce dernier expliqua que cette information contredisait tout ce qui avait été décelé concernant une attaque nazie en Belgique : l’importun fut alors congédié.


Les chefs n’y croyaient pas


Ainsi, en 1914 comme en 1940, les chefs militaires ont préféré aux informations fournies par les spécialistes du renseignement militaire celles provenant de « sources personnelles ». Malheureusement, ces dernières relevaient souvent de la fantaisie, voire de l’intoxication. Préférant faire fi des renseignements fiables, recueillis par le 2ème bureau sur son adversaire, Joffre a appliqué un Plan XVII irréaliste, parce qu’il répondait au rêve national de reconquête de l’Alsace-Lorraine et qu’il traduisait la passion de l’État-major pour l’offensive à outrance.

La faute du généralissime Gamelin, son disciple, a été de prédéterminer un plan « Dyle-Breda » offensif, créant de ce fait, afin de pouvoir le réaliser, le besoin suicidaire de négliger les intentions véritables de l’ennemi. L’échec de son plan étant patent, Gamelin n’a pu ensuite s’appuyer sur une aviation alliée puissante. En mai 1940, cette dernière n’avait pas disposé des délais suffisants pour corriger sa double infériorité numérique et technique face à la Luftwaffe. Elle a par ailleurs été engagée trop parcimonieusement sur toute la longueur du théâtre d’opérations et n’a donc pu agir efficacement, à la fois pour aider au désengagement de Belgique des forces terrestres et pour interdire le franchissement de la Meuse aux Allemands.

Au final, si avant les deux guerres mondiales les résultats obtenus par les spécialistes du renseignement français ont été trop souvent inutiles, c’est parce que leurs rapports ne trouvaient aucun crédit auprès de généraux imbus d’idées préconçues sur leur ennemi et portés à raisonner sur la base d’une Allemagne imaginaire. Ce comportement irresponsable n’a pas manqué de provoquer des erreurs stratégiques aux conséquences dramatiques.

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(*) Le lieutenant-colonel Olivier Lahaie, docteur en histoire moderne et contemporaine, s’est spécialisé dans l’étude des services de renseignements entre 1870 et 1945. Affecté au Service Historique de l’Armée de Terre (Vincennes), puis à Saint-Cyr Coëtquidan comme chef du département Histoire et Géographie et chercheur au Centre de Recherches, il a ensuite été chef de cabinet du chef du Service Historique de la Défense. Il participe régulièrement à des colloques en France et à l’étranger. Il est l’auteur de nombreux ouvrages, dont le plus récent « Le Nerf de la guerre ; Berlin 1918-1919 : un agent secret français spécialisé dans la guerre économique finance la révolution spartakiste » est paru cette année aux éditions L’Harmattan. Il est présenté dans le n°144 du 10 août dernier.

Bonne lecture et rendez-vous le 07 septembre 2020
avec le n°146 d’ESPRITSURCOUF
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