Joe Biden
et
les relations transatlantiques

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Le Club des Vingt (*) 
Think Tank spécialisé en Relations internationales

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« America is back ». Après quatre années d’une politique oscillant entre isolationnisme et agressivité, la France et l’Europe ont retrouvé un président et une administration au langage et aux pratiques plus civils, animée par une volonté de multilatéralisme. Mais les temps ont changé, et il semble nécessaire de repenser le lien transatlantique.

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L’arrivée aux USA d’une nouvelle administration est l’occasion de mettre en perspective dans le contexte international actuel notre situation et nos intérêts par rapport à ce grand pays partenaire. Quelques chiffres nous permettent de mesurer l’importance stratégique et économique des États-Unis pour la France : aujourd’hui, 1 600 filiales d’entreprises américaines sont implantées en France, 4 500 entreprises françaises sont contrôlées par des investisseurs américains, et 450 000 Français sont employés par ces dernières. Les relations d’interdépendance évoluent généralement vers une forme de dépendance. Pour autant, cette tendance ne doit pas empêcher une recomposition des relations franco-américaines, qui, de toute façon, parait inévitable.


Refonder le lien transatlantique

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Le concept d’alliance a correspondu à un moment du système international, au cours duquel dominaient les enjeux politiques et militaires, et non économiques et sociaux comme c’est le cas aujourd’hui, et une forme de frontalité dans les rapports entièrement couverts par le seul conflit Est-Ouest.

Aujourd’hui, l’identification de l’ennemi éventuel est devenue trop incertaine, complexe et changeante pour que l’alliance tienne le même rôle qu’autrefois. C’est pour cette raison que le Président Macron s’est inquiété, à juste titre, que l’alliance soit « en état de mort cérébrale ». Se borner à rester dans l’ancien contexte, ravivé par le retour de la France dans l’OTAN, risque d’entraver l’autonomie de nos choix, plus exigeante et nécessaire que jamais.

De fait, la France, l’UE et les États-Unis témoignent de divergences stratégiques et de projections internationales parfois antagonistes. Des tensions se déploient, dans le domaine de  l’autonomie stratégique et énergétiquepar exemple. Sur certains équipements militaires, la France dépend de 60 à 70% de composants américains que la législation rend très difficile à contourner. Il n’en demeure pas moins que Français et Allemands travaillent ensemble, aujourd’hui, à la conception d’avions de chasse de cinquième génération dans une perspective qui doit progressivement mener à une autonomie stratégique de l’Europe.

Sur le plan énergétique, des tensions existent également autour du gazoduc de GNL Nord Stream 2, fondamental pour l’Allemagne, à propos duquel le secrétaire d’État Antony Blinken est particulièrement virulent (il s’agit d’un gazoduc par lequel le géant russe Gazprom doit acheminer annuellement 55 milliards de mètres cubes vers l’Allemagne). Les impératifs de cette Europe de l’énergie, dans ses différentes composantes, doivent être clairement présentés à nos partenaires américains, levant ainsi les ambigüités et les risques de divergence.

Le gazoduc Nord Stream serpente au fond de la mer baltique sur 1 200 kilomètres de long. Carte ES

D’autres divergences

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Les stratégies américaines vis-à-vis de la Chine, de la Russie et de l’ensemble Asie-Pacifique peuvent être en contradiction avec les intérêts français et européens dans ces dossiers. La Chine est presque exclusivement perçue comme une menace par les États-Unis, après avoir été longtemps conçue comme une opportunité. Elle est, pour l’Europe, un « rival systémique », un concurrent, mais aussi un partenaire, comme l’affirme la Commission européenne. La France, en particulier, a en Chine des intérêts industriels et technologiques anciens. Nos relations avec Pékin doivent être clairement définies, hors de tout fatalisme conflictuel et en prenant en compte, certes sans complaisance, des approches nouvelles du jeu international telles qu’elles sont élaborées par nos partenaires chinois. La France se doit d’avoir, sur ce dossier, un regard renouvelé qui ne doit en aucun cas être dépendant des vicissitudes du bilatéralisme sino-américain.

Vladimir Poutine a beau être un « killer without a soul » pour Joe Biden, il est aussi un partenaire potentiel pour les Européens pour qui il est un voisin direct. Une sorte de culture politique américaine tend à reconstruire les vieux schémas de la guerre froide faisan de Moscou l’ennemi naturel. Nous ne pouvons pas nous aligner sur ce schéma trop simple et dépassé par la complexité des relations internationales post-bipolaires. Le président Emmanuel Macron appelle ainsi, en 2019, à la construction d’une nouvelle architecture européenne de sécurité en incluant la Russie. Par-delà les crispations du moment, il s’agit là d’une orientation à construire et à préciser.

La politique française dans la zone Asie-Pacifique ne saurait simplement consister à contenir la Chine : elle doit viser à résister à toute forme d’hégémonie. Elle doit prendre la mesure de l’impressionnante intégration économique qui y règne de manière croissante, au-delà des oppositions et des tensions politiques classiques. De ce point de vue, une lecture trop naïve en termes essentiellement militaires et de « cordon sanitaire » risque de se révéler inopportune, surtout depuis la conclusion du récent traité RCEP couvrant 40% du commerce mondial incluant notamment Chine, Japon, Corée du Sud et Australie, dégageant des modes d’intégration économiques régionaux puissants qui surclassent une lecture uniquement construite en termes géopolitiques.

Une autre divergence stratégique existe dans les dossiers africains et moyen-orientaux sur lesquels la France et les Européens ont des positionnements différenciés pour des raisons certes géographiques et historiques classiques, mais aussi liées à leurs choix propres dans la gestion des relations internationales. Les Européens ont notamment perdu une part importante de leur influence diplomatique en ne sachant pas se distinguer des États-Unis sur les dossiers israélo-palestiniens ou iraniens.

 

L’Europe a un rôle à jouer

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Comme on le voit, les divergences entre les États-Unis et leurs partenaires européens concernent ou peuvent concerner des sujets majeurs de la vie internationale. L’ensemble de ces différences d’approche doit faire l’objet de débats avec nos partenaires américains, cas par cas, l’une après l’autre. Des rapprochements sont évidemment possibles dès lors que Washington acceptera d’ouvrir ces débats de manière pragmatique. C’est à ce prix que la refondation du lien transatlantique prendra du sens.

C’est bien entendu à un niveau européen approprié que ces questions devraient être abordées. Certes, l’aptitude des Européens à engager une démarche commune reste à prouver. Mais la relation franco-allemande peut s’avérer motrice. La priorité atlantiste traditionnelle de l’Allemagne a été remise en cause par une série de faits au cours des années précédentes. La question du gazoduc Nord Stream 2, les rapports avec la Chine, le retrait de troupes américaines par Donald Trump sans consultation en 2020, les écoutes d’Angela Merkel par la NSA, entre autres, ont alimenté la réflexion à Berlin et modifié l’appréciation portée par l’Allemagne sur la relation avec les USA. Le cadre et les modalités d’un dialogue fondateur avec les États-Unis devraient être définis dans des échanges bilatéraux franco-allemands.

C’est une entreprise Suisse, propriétaire de ce navire de pose, qui a déroulé le gazoduc Nord Stream presqu’entièrement achevé et qui  devait entrer en service à la fin 2020. Photo Allseas.

Au lendemain de la deuxième guerre mondiale, nous avons adhéré sans réserve au projet d’une alliance du monde libre alors représentée par l’Europe de l’Ouest adossée aux États-Unis, soutenue et protégée par leur puissance aussi bien militaire que politique, économique et culturelle. 75 ans plus tard, il faut regarder les réalités avec lucidité. Sans rien vouloir bouleverser inutilement et sans méconnaitre ce qui nous rapproche, force est de reconnaitre qu’Européens et Américains sont désormais dans des situations bien différentes. Nous sommes toujours liés à plusieurs égards, mais nos routes ne sont pas vraiment, ni toujours les mêmes.

Dans ce contexte, construire un partenariat aussi étroit que possible, valoriser nos convergences, mais reconnaitre nos désaccords et travailler à les résoudre quand cela est possible, voilà la refondation du lien transatlantique telle que nous devrions l’ambitionner.
Cette refondation est nécessaire. Le moment, en tout cas, est particulièrement opportun. Elle devrait être l’objectif de la diplomatie française pour les prochaines années.

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(*) Le Club des Vingt.
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