LA COVID-19
A VAINCU LE CRIME

 Xavier RAUFER (*)
Criminologue

La Physique expérimente sous « cloche à vide » : elle y étudie, par exemple, la propagation du son. Méthode inaccessible aux sciences humaines, surtout à l’échelle planétaire ! Un pays entier, un continent même, sous « cloche à vide » ? Les artères d’un pays, ses espaces urbains ou ruraux, ses côtes et ses mers vides d’hommes, soixante jours durant ? Impossible. Or cela, le confinement du printemps 2020 l’a imposé à la moitié de la planète. Cas inouï : la France n’a jamais rien subi de tel, sauf peut-être au début de l’occupation allemande (juin-juillet 1940). Immense et inespéré laboratoire, ce monde « sous cloche » a permis de riches observations, en épidémiologie bien sûr, mais aussi en criminologie.

Transversale, la criminologie intègre de nombreuses disciplines : philosophie (violence, peur…) ; histoire ; psychologie (passage à l’acte, etc) ; sociologie (entités illicites) ; statistique (mesure des infractions) ; enfin, réponse sociale (politiques criminelles, lois pénales, etc.). Face aux autres sciences humaines, la criminologie subit une additive difficulté : partout, toujours, ses sujets d’étude se camouflent, dissimulent ce qu’ils font et trafiquent. L’économie ou la psychologie regorgent certes de cas où l’accès au réel est passivement ardu. Mais en criminologie, ce réel est activement caché : différence très importante. D’où l’intérêt de l’expérience du confinement : en temps normal, surtout dans l’espace urbain, le crime (narcotrafics, braquages, effractions, rackets, etc.) se noie dans la foule pour fuir la répression. Idem pour toute logistique illicite : avec des ports fermés ou à l’activité restreinte et des autoroutes vides, comment infiltrer des migrants clandestins en masse, des stupéfiants par tonnes ? Désormais balayés, jour et nuit, par des caméras, les artères et les quartiers des villes confinées rendent l’activité criminelle de voie publique quasi impossible.

Pire encore pour les malfaiteurs, les « signaux faibles » et « ruptures d’ambiance » permettant le décèlement précoce des menaces, habituellement imperceptibles sans massifs efforts, se repèrent en temps quasi réel dans un monde « sous cloche ». Ainsi, le confinement a privé le monde des malfrats de son classique avantage temporel : « bandits agiles contre bureaucraties lentes et lourdes

Sous le choc du confinement

Ce que la criminologie a appris du confinement prendra des années à être analysé à fond. Mais on peut dresser un premier bilan des effets de la pandémie sur la criminalité mondiale, sur la France et sur le trafic mondial le plus lucratif, celui des stupéfiants.

Balayés jour et nuit par des caméras, les artères et les quartiers des villes confinées ont rendu l’activité criminelle de voie publique quasi impossible.
Crédit photo : pixinoo/shutterstock.com

Il en ressort quelques points saillants. Dans la plupart des pays développés confinés (Royaume-Uni, France, Australie, etc.), la criminalité a chuté. Cette baisse du crime est également observée aux États-Unis où cambriolages, braquages, vols violents, etc., sont au plus bas depuis près de quarante ans. Ainsi, à Miami, la période s’étendant de mars à mai 2020 représente sept semaines sans homicide, une première depuis 1957 ! Classique exception américaine, les tueries de masse perdurent : deux fois plus nombreuses en mars 2020 qu’en mars 2019.

En Amérique centrale (Guatemala, Honduras, Salvador…), on observe une forte baisse des homicides et crimes (racket, etc.) commis par les deux « méga-gangs », Mara Salvatrucha et Barrio 18. Au Mexique, la police combattant la pandémie, les cartels se sont entretués plus encore. En mars 2020, 2 585 homicides ont été recensés, au plus haut depuis qu’existe la statistique (1997). Plus généralement, dans les pays du Sud, la criminalité connue a baissé (de 84 % au Pérou et de 70 % en Afrique du Sud, par exemple).

Dans leurs fiefs, les toujours réactives puissances criminelles (mafias, cartels) remplacent les États faibles, confinent de force bidonvilles et favelas, où elles aident les pauvres et offrent des denrées, pour légitimer leur contrôle social. Ces mafias et cartels sont aussi opportunistes. Ainsi, en Italie, ayant capté les aides d’État, les mafias deviennent « la banque no I du pays » et prêtent (à taux réduit) de l’argent aux commerces en faillite. Sous contrôle, ces derniers serviront ensuite au blanchiment et fourniront des « couvertures » aux mafieux.

56 jours éprouvant pour le milieu criminel

En France, du lundi 16 mars au dimanche 10 mai, les infractions dites de voie publique se sont effondrées, quelle     que soit leur nature : cambriolages, vols simples, à l’étalage, avec violence et/ou avec arme, vols de véhicules. En France métropolitaine, cela représente une diminution de 50 % à 70 % des infractions par rapport à la même période en 2019. Ainsi, en région Bretagne, les cambriolages ont diminué de 59 % ; à Paris, les vols sans violences (pickpockets…) de 93 % ; et en Occitanie, toutes infractions confondues, de 70 %. Seule exception, les homicides : ils ont été aussi nombreux en mars 2020 qu’en mars 2019 (70).

À la fin du mois d’avril, un faible retour de la criminalité est constaté lorsque le gouvernement évoque le déconfinement, et une remontée timide est observée à partir de la mi-mai. Expliquer cette chute est aisé : rues vides et logements pleins, malfaiteurs ultravisibles par la désormais omniprésente vidéosurveillance urbaine, commerces clos, contrôle sur les routes des (rares) véhicules. Vendre des stupéfiants ou des biens volés, régler leur compte aux rivaux, exige la foule : tout malfaiteurdoit y être noyé pour agir.

Paris, Montmartre :
la place du tertre complètement
vide pendant le confinement.
Photo Pixabay

Le choc a été violent pour les grands narcotrafiquants confrontés, en mars 2020, à une situation inouïe : frontières fermées, voyages contrôlés, restrictions voire arrêt de la circulation, trafic portuaire limité au fret, sans passagers ni véhicules, logistique à l’arrêt. Pire, côté fournitures : la plupart des « précurseurs » chimiques servant à « tourner » amphétamines, cocaïne et autres produits viennent d’une Chine alors hermétique, et d’usines de Wuhan, berceau de la pandémie ! Importation : les pays sources (Pays-Bas, Espagne, Maroc) sont inaccessibles. Résultat : les prix de demi-gros ou de détail doublent (I kilo de haschich marocain : de 2 000/3 000 € à 4 000/5 000 € sous confinement).

Sur le darknet, les sites de narcotrafic en ligne ont fermé ou ont livré en retard. Enfin, on a assisté au naufrage des drogues festives, vendues dans les boîtes de nuit, les concerts ou les rave-parties, endroits tous clos. Seuls semblent avoir résisté les cultivateurs de cannabis sous serre, en Europe, et les grands narcotrafiquants ayant saisi que leur salut viendrait du fret routier et des conteneurs maritimes qui, eux, circulent malgré le confinement.

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(*) Xavier Raufer : Criminologue, directeur d’études, au pôle sécurité-défense du Conservatoire national des Arts et Métiers.
Professeur associé :
. Institut de recherche sur le terrorisme, Université Fu Dan, Shanghaï, Chine.
. Université George Mason (Washington DC), centre de lutte contre le terrorisme, la criminalité transnationale et la corruption
Directeur collection au CNRS-Éditions, coll. Arès ; et à
«Directeur collection au CNRS-Éditions, coll. Arès et à  « SECURITE GLOBALE »  sa nouvelle série aux éditions Eska.  Vous trouverez dans la rubrique LIVRE  du numéro 142 du 13 juillet 2020 la présentation du dernier numéro de cette revue.
Il est auteur de nombreux ouvrages consacrés à la criminalité et au terrorisme, dont le 
« Le crime mondialisé » présenté dans le n° 114 du 1er juillet 2019 d’ESPRITSURCOUF.

Bonne lecture et rendez-vous le 19 octobre 2020
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